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Le picard, langue prestigieuse et méconnue

logo de L'Express L'Express 03/05/2020 Michel Feltin-Palas

Souvent considéré comme une simple déformation du français, le picard est une vraie langue, jugée longtemps comme supérieure du point de vue littéraire au "françois" du roi. Vous souhaitez recevoir automatiquement et gratuitement cette lettre d'information ? Cliquez ici Ceux qui sont abonnés à cette lettre le savent : j'ai un faible pour les langues escagassées, celles pour qui l'Histoire ne s'est pas montrée tendre et qui, l'ignorance aidant, sont tombées dans une forme d'oubli et de désintérêt. Aussi est-ce un morceau de choix que je vous présente cette semaine car le picard, on l'ignore souvent, est non seulement une langue de France, reconnue comme telle par l'Etat, mais fut aussi une langue administrative, et surtout une grande langue littéraire. C'est bien simple : à la fin du Moyen Age, beaucoup la jugent supérieure aux autres dialectes d'oïl, et notamment à celui du roi. "Dialecte employé dans la littérature, le droit, l'économie et la diplomatie, le picard n'est pas une simple variation géographique et régionale, mais une des formes du français fondamentale dans les actes publics écrits", écrivent ainsi Joëlle Ducos et Olivier Sutet dans leur "Que sais-je ?" consacré à l'ancien français. C'est en picard qu'Adam de la Halle, Jean Froissart, Jehan Bodel composent de grands textes, encore lus aujourd'hui. Seulement voilà : dans les manuels scolaires, on n'apprend pas ces choses-là. Ou alors on signale que leurs oeuvres sont écrites en "ancien français", sans jamais préciser leur origine régionale. Pour aller plus loin >> Commentez et réagissez sur la page Facebook dédiée à cette lettre d'information. Comme toute langue, le picard se distingue par certaines caractéristiques. Ainsi, alors que les mots latins commençant par le son [k] suivi de [a] se prononcent désormais ch en français, le picard, lui, n'a pas suivi cette voie. Cantare, par exemple, a donné chanter en français, mais canter en picard. Nulle "déformation du français", ici, mais une évolution différente du latin, comme pour l'italien, le portugais, le catalan ou le roumain. Autre différence : alors que [k] + [i] latin produit en français le son [s], il a abouti à ch- en picard : l'ancien "cestui" du français, devenu celui, correspond à "chti" en picard. C'est là d'ailleurs, l'origine du fameux "chti", sachant que, contrairement à ce que l'on croit parfois, le ch'ti n'est pas une langue différente, mais la dénomination courante du picard dans le nord de la région. ""Le territoire de cette langue correspond à la région Hauts-de-France, à l'exception du sud de l'Oise et de l'Aisne et de l'arrondissement de Dunkerque, ainsi qu'à la plus grande partie de la province de Hainaut en Belgique", précise le linguiste Alain Dawson, spécialiste du sujet. Lire aussi >> Les Normands redécouvrent leur langue... et cela déplaît à l'Etat Proximité géographique oblige, le picard a fourni un certain nombre de mots à la langue française comme cabaret, quai ou encore rescapé, qui a remplacé l'ancien réchappé, à la suite d'un coup de grisou dans une mine du Pas-de-Calais, qui avait causé la mort de 1100 personnes en 1906. Dans leurs articles, les envoyés spéciaux de la presse parisienne ont utilisé la forme picarde, qui a fini par s'imposer. Le picard, malheureusement, est aujourd'hui mal en point, et même qualifié de "sérieusement en danger" par l'Unesco. Combien compte-t-il de locuteurs ? Personne n'en sait rien. L'Etat, qui préfère ne pas chiffrer les effets de sa politique dans ce domaine, n'a pas diligenté d'enquête sur le sujet depuis... 1999. A l'époque, les personnes capables de parler ou de comprendre la langue étaient plusieurs centaines de milliers, mais le plus souvent âgées. Or, dès lors que parler picard "ne sert à rien" pour réussir ses études ou trouver un travail, la transmission dans les familles s'étiole. Et, on l'a dit, l'Education nationale refuse de l'enseigner. Plus de 100 000 exemplaires pour Astérix en picard De quoi se montrer pessimiste ? Evidemment. A ceci près qu'un certain renouveau se fait jour. Le premier album des aventures d'Astérix en picard a ainsi dépassé les 100 000 exemplaires", tout comme les différentes éditions de la méthode Assimil. "Les spectacles de théâtre, de contes et de chansons en picard sont nombreux et font salle comble, complète Olivier Engelaere, directeur de l'agence régionale de langue picarde, qui soutient activement tous ces artistes. Et il ne s'agit pas seulement de reprises d'oeuvres du passé : une nouvelle vague d'auteurs contemporains fournit chaque année de nouveaux textes, qui trouvent leur public, y compris en littérature." Un travail scientifique est également engagé. Une commission de néologie et de terminologie a été créée ; une grammaire est en préparation ; la culture picarde s'enseigne à l'université, à Amiens comme à Lille et, comme un symbole, un premierDictionnaire du picard fondamental va sortir ce 25 mai (sous la direction d'Alain Dawson et de Liudmila Smirnova). Tout cela constitue les bases pour passer à l'étape suivante : créer et multiplier des cours de langue, que ce soit pour les enfants ou les adultes. A condition, bien sûr, de disposer d'un minimum de moyens. Pour le moment, l'agence régionale de la langue picarde ne fonctionne qu'avec trois équivalents temps plein, financés à 90 % par les collectivités locales, au premier rang desquelles la Région Hauts-de-France de Xavier Bertrand. L'Etat, lui, offre royalement 20 000 euros. Avec ça, pas de doute, le picard est sauvé. A LIRE AILLEURS Les nouveaux mots du confinement "Lundimanche", "apérue", "coronabdos"... Un certain nombre de néologismes ont fleuri depuis le début de l'épidémie La langue française victime du coronavirus ? Au Québec, le premier ministre Justin Trudeau a dû défendre la décision de son gouvernement d'autoriser la vente de produits désinfectants contre le coronavirus étiquetés en anglais seulement, en violation des lois sur les langues officielles. Pendant l'épidémie, la guerre contre le ñ continue... On pourrait croire qu'en cette période, il y ait d'autres urgences. Il faut croire que non. Dans les côtes d'Armor, un enfant dont le deuxième prénom était Fañch vient de se voir retirer son "tilde". Le chanteur algérien Idir et la langue tamazight L'auteur de l'un des premiers tubes africains, qui vient de mourir, était berbère. Il n'a pas chanté en Algérie pendant 38 ans en raison notamment de l'absence de statut dont a longtemps souffert la langue tamazight. "On ne peut donner à quelqu'un un passeport, une citoyenneté et lui dénier le fait qu'il parle une langue qui n'est pas reconnue, qui n'est pas nationale", disait-il. A REGARDER La faute de l'orthographe Comme de nombreux Belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron connaissent très bien la langue française, et ils posent cette question toute bête : quand nous hésitons sur l'écriture d'un mot, est-ce notre faute ou la faute de l'orthographe ?Une interrogation à laquelle ils répondent avec érudition et humour.

Dany Boon dans © DR Dany Boon dans

Souvent considéré comme une simple déformation du français, le picard est une vraie langue, jugée longtemps comme supérieure du point de vue littéraire au "françois" du roi.

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Ceux qui sont abonnés à cette lettre le savent : j'ai un faible pour les langues escagassées, celles pour qui l'Histoire ne s'est pas montrée tendre et qui, l'ignorance aidant, sont tombées dans une forme d'oubli et de désintérêt. Aussi est-ce un morceau de choix que je vous présente cette semaine car le picard, on l'ignore souvent, est non seulement une langue de France, reconnue comme telle par l'Etat, mais fut aussi une langue administrative, et surtout une grande langue littéraire.

C'est bien simple : à la fin du Moyen Age, beaucoup la jugent supérieure aux autres dialectes d'oïl, et notamment à celui du roi. "Dialecte employé dans la littérature, le droit, l'économie et la diplomatie, le picard n'est pas une simple variation géographique et régionale, mais une des formes du français fondamentale dans les actes publics écrits", écrivent ainsi Joëlle Ducos et Olivier Sutet dans leur "Que sais-je ?" consacré à l'ancien français. C'est en picard qu'Adam de la Halle, Jean Froissart, Jehan Bodel composent de grands textes, encore lus aujourd'hui. Seulement voilà : dans les manuels scolaires, on n'apprend pas ces choses-là. Ou alors on signale que leurs oeuvres sont écrites en "ancien français", sans jamais préciser leur origine régionale.

Pour aller plus loin >> Commentez et réagissez sur la page Facebook dédiée à cette lettre d'information.

Comme toute langue, le picard se distingue par certaines caractéristiques. Ainsi, alors que les mots latins commençant par le son [k] suivi de [a] se prononcent désormais ch en français, le picard, lui, n'a pas suivi cette voie. Cantare, par exemple, a donné chanter en français, mais canter en picard. Nulle "déformation du français", ici, mais une évolution différente du latin, comme pour l'italien, le portugais, le catalan ou le roumain.

Autre différence : alors que [k] + [i] latin produit en français le son [s], il a abouti à ch- en picard : l'ancien "cestui" du français, devenu celui, correspond à "chti" en picard. C'est là d'ailleurs, l'origine du fameux "chti", sachant que, contrairement à ce que l'on croit parfois, le ch'ti n'est pas une langue différente, mais la dénomination courante du picard dans le nord de la région. ""Le territoire de cette langue correspond à la région Hauts-de-France, à l'exception du sud de l'Oise et de l'Aisne et de l'arrondissement de Dunkerque, ainsi qu'à la plus grande partie de la province de Hainaut en Belgique", précise le linguiste Alain Dawson, spécialiste du sujet.

Lire aussi >> Les Normands redécouvrent leur langue... et cela déplaît à l'Etat

Proximité géographique oblige, le picard a fourni un certain nombre de mots à la langue française comme cabaret, quai ou encore rescapé, qui a remplacé l'ancien réchappé, à la suite d'un coup de grisou dans une mine du Pas-de-Calais, qui avait causé la mort de 1100 personnes en 1906. Dans leurs articles, les envoyés spéciaux de la presse parisienne ont utilisé la forme picarde, qui a fini par s'imposer.

Le picard, malheureusement, est aujourd'hui mal en point, et même qualifié de "sérieusement en danger" par l'Unesco. Combien compte-t-il de locuteurs ? Personne n'en sait rien. L'Etat, qui préfère ne pas chiffrer les effets de sa politique dans ce domaine, n'a pas diligenté d'enquête sur le sujet depuis... 1999. A l'époque, les personnes capables de parler ou de comprendre la langue étaient plusieurs centaines de milliers, mais le plus souvent âgées. Or, dès lors que parler picard "ne sert à rien" pour réussir ses études ou trouver un travail, la transmission dans les familles s'étiole. Et, on l'a dit, l'Education nationale refuse de l'enseigner.

Plus de 100 000 exemplaires pour Astérix en picard

De quoi se montrer pessimiste ? Evidemment. A ceci près qu'un certain renouveau se fait jour. Le premier album des aventures d'Astérix en picard a ainsi dépassé les 100 000 exemplaires", tout comme les différentes éditions de la méthode Assimil. "Les spectacles de théâtre, de contes et de chansons en picard sont nombreux et font salle comble, complète Olivier Engelaere, directeur de l'agence régionale de langue picarde, qui soutient activement tous ces artistes. Et il ne s'agit pas seulement de reprises d'oeuvres du passé : une nouvelle vague d'auteurs contemporains fournit chaque année de nouveaux textes, qui trouvent leur public, y compris en littérature."

Un travail scientifique est également engagé. Une commission de néologie et de terminologie a été créée ; une grammaire est en préparation ; la culture picarde s'enseigne à l'université, à Amiens comme à Lille et, comme un symbole, un premierDictionnaire du picard fondamental va sortir ce 25 mai (sous la direction d'Alain Dawson et de Liudmila Smirnova). Tout cela constitue les bases pour passer à l'étape suivante : créer et multiplier des cours de langue, que ce soit pour les enfants ou les adultes. A condition, bien sûr, de disposer d'un minimum de moyens. Pour le moment, l'agence régionale de la langue picarde ne fonctionne qu'avec trois équivalents temps plein, financés à 90 % par les collectivités locales, au premier rang desquelles la Région Hauts-de-France de Xavier Bertrand. L'Etat, lui, offre royalement 20 000 euros.

Avec ça, pas de doute, le picard est sauvé.

A LIRE AILLEURS

Les nouveaux mots du confinement

"Lundimanche", "apérue", "coronabdos"... Un certain nombre de néologismes ont fleuri depuis le début de l'épidémie

La langue française victime du coronavirus ?

Au Québec, le premier ministre Justin Trudeau a dû défendre la décision de son gouvernement d'autoriser la vente de produits désinfectants contre le coronavirus étiquetés en anglais seulement, en violation des lois sur les langues officielles.

Pendant l'épidémie, la guerre contre le ñ continue...

On pourrait croire qu'en cette période, il y ait d'autres urgences. Il faut croire que non. Dans les côtes d'Armor, un enfant dont le deuxième prénom était Fañch vient de se voir retirer son "tilde".

Le chanteur algérien Idir et la langue tamazight

L'auteur de l'un des premiers tubes africains, qui vient de mourir, était berbère. Il n'a pas chanté en Algérie pendant 38 ans en raison notamment de l'absence de statut dont a longtemps souffert la langue tamazight. "On ne peut donner à quelqu'un un passeport, une citoyenneté et lui dénier le fait qu'il parle une langue qui n'est pas reconnue, qui n'est pas nationale", disait-il.

A REGARDER

La faute de l'orthographe

Comme de nombreux Belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron connaissent très bien la langue française, et ils posent cette question toute bête : quand nous hésitons sur l'écriture d'un mot, est-ce notre faute ou la faute de l'orthographe ?Une interrogation à laquelle ils répondent avec érudition et humour.

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