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Non à l’instrumentalisation de la Shoah

logo de Liberation Liberation 03/03/2021 Jonathan Braun ​, Emile Ackermann ​
Photo extraite du film «Shoah» de Claude Lanzmann. © Les Films Aleph Photo extraite du film «Shoah» de Claude Lanzmann.

Le passeport vaccinal est devenu un des enjeux majeurs de la lutte contre la Covid-19. Il n’en fallait pas plus pour que les politiques, les personnalités et bien évidemment le grand public ne se jettent dans un concours de comparaisons entre l’éventuel passeport vaccinal et l’holocauste.

A Avignon, des manifestants arboraient fièrement l’étoile jaune avec la mention «non vacciné», pour contrer «ces lois liberticides qui rappellent des moments noirs de notre Histoire». La comédienne Véronique Genest s’embourbe dans ce qui est désormais une «affaire», en persistant dans sa comparaison entre l’éventuel passeport vaccinal et l’étoile jaune. Jérôme Rodrigues, figure du mouvement des gilets jaunes, traitait il y a quelques mois la police de «nazis», qui iraient «ouvrir des camps de concentration». Il y a un an, défilaient des personnes déguisées en SS et en représentations caricaturales de juifs orthodoxes, reprenant les symboles antisémites au carnaval d’Aast et en Espagne. Tous ces exemples, fleurissant sur les réseaux sociaux et ayant atteint la classe politique, sont le signe d’une «kitschisation» du phénomène nazi qui doit nous inquiéter. Traiter ses opposants de nazis, se servir de ce symbole à outrance pour illustrer n’importe quel argument extrême, ou simplement évoquer la Shoah pour parler de tout événement tragique, participe à une tendance dangereuse pour les générations futures et l’avenir de nos démocraties.

Sommes-nous véritablement incapables d’exprimer un mécontentement ou de dénoncer une abjection morale autrement que par un symbole unique du passé ? Les participants aux carnavals expliquaient qu’ils «voulaient dénoncer le coût de la vie» en se déguisant en juifs orthodoxes (sic). Est-ce une raison suffisante pour porter atteinte à la mémoire de millions de morts ? La nécessité de dénoncer les violences policières justifie-t-elle la comparaison avec des officiers qui envoyèrent des enfants dans les chambres à gaz ? L’éventualité d’un passeport vaccinal relève-t-elle du même mouvement que celui qui a cherché à cibler pour mieux identifier et tuer un peuple de manière systématique ?

La problématique de l’enseignement du nazisme et de la Shoah

Cette tendance relève malheureusement de l’appauvrissement du vocabulaire, de la difficulté toujours grandissante des citoyens et des acteurs politiques, notamment lorsqu’ils interviennent sur les réseaux sociaux, à trouver des exemples et des arguments nuancés, pour mieux exister dans un espace médiatique toujours plus polarisé et polarisant. Tous ces acteurs portent leur part de responsabilité. Seulement, le problème est plus profond. Nous devons nous questionner sur la problématique de l’enseignement du nazisme et de la Shoah.

La Shoah et la période qui l’a précédée ont été enseignées sous le prisme du «pathos» (1). Nous avons dit aux enfants : «Ça aurait pu être vous», sans enseigner le cadre politique de l’émergence de ces phénomènes historiques et surtout, sans distinguer la spécificité de l’antisémitisme.

Cet enseignement a largement dépassé le cadre de l’école. Aujourd’hui les adultes sont aussi de plus en plus confrontés à cette version larmoyante où l’eau de rose l’emporte sur la véracité historique. En témoigne l’affiche publicitaire pour le roman le Tatoueur d’Auschwitz présente dans le métro, qui représentait deux mains entrelacées de personnes en tenue de déporté, avec en fond le camp d’extermination. Ces éléments ont toujours existé en marge. Cependant le problème devient d’autant plus important que les témoins directs de cette période disparaissent. Nous ne pouvons pas laisser cette seule version tronquée, se substituer dans l’imaginaire collectif.

Nous récoltons les fruits de cet enseignement aujourd’hui : la Shoah est convoquée à tort et à travers pour faire passer une émotion, loin de la rationalité d’un propos politique mesuré, c’est seulement à travers ce cadre que nombre d’élèves et de citoyens français y ont été confrontés.

Paradoxalement, si nous devons garder vif ce souvenir et les dangers du nazisme, il est nécessaire de ne pas utiliser ce symbole à tout-va. A force de crier au nazisme, nous risquerions de ne pas le reconnaître lorsqu’il se présenterait à nous, nos capacités d’analyse se confondant avec les fortes émotions que provoquent les émois de la vie politique.

Il n’est dès lors pas étonnant qu’en 2021, des personnes peu touchées personnellement par les atrocités du nazisme reprennent à leur compte des comparaisons douteuses avec des éléments empruntés à cette période. La Shoah ne doit ni être sacralisée, et donc impossible à évoquer, ni être convoquée à tout-va par paresse intellectuelle ou par ignorance crasse. Elle doit être enseignée dans son intégralité, dans son horreur et sa réalité crue, sans être réduite au seul effroi qu’elle provoque en nous.

Alors que les derniers survivants nous quittent, la responsabilité de l’enseignement reposera bientôt entièrement sur nos épaules. Sachons nous en montrer dignes.

(1) Style oratoire ou littéraire qui consiste à emprunter un ton solennel afin d’apporter de l’émotion, mais qui se révèle maladroit, vain et souvent incompréhensible.
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