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« On bloque, mais on se bloque aussi » : une nuit sur le barrage de La Boucan, en Guadeloupe

logo de Le Monde Le Monde 29/11/2021 Simon Auffret

Depuis le 18 novembre, une partie des habitants de la commune de Sainte-Rose empêche tout accès à la ville pour exprimer un profond mal-être social et économique. « Le Monde » a pu passer une nuit derrière les barrages.

Dix hommes soulèvent un large panneau publicitaire et l’envoient s’abattre avec fracas sur un amas de tôle, de vieux lave-linge et de carcasses de voitures calcinées. Le bitume de la nationale 2 est imbibé d’essence, on le voit à la lumière des flammes qui s’élèvent d’un tas de pneus incendiés à quelques mètres. La rumeur court que l’offensive serait pour cette nuit du 25 novembre, peut-être, alors tout le monde s’active : les gendarmes ne doivent pas reprendre le barrage de La Boucan, haut lieu du conflit social qui secoue la Guadeloupe.

Pourquoi la Guadeloupe s’embrase

Les manifestants tiennent, depuis plus de dix jours, l’entrée de Sainte-Rose, ville touristique du nord de la Basse-Terre. Aucun véhicule n’a pu déjouer la surveillance permanente du petit pont qui passe au-dessus de la Grande rivière à Goyaves, le plus long cours d’eau de l’archipel antillais. Le seul trajet alternatif s’étend sur plus de 60 kilomètres, traverse les montagnes et est ponctué, par intermittence, d’autres barrages. « Nous sommes désormais une zone franche », sourit Ludovic Tolassy, porte-parole du mouvement Moun Gwadloup et impliqué dans la tenue du blocage.

Des blocages, plutôt. Les grenades usées de gaz lacrymogène témoignent d’une précédente tentative de la préfecture de dégager la route, pendant laquelle les gendarmes mobiles avaient progressé sur un kilomètre, avant de se retirer devant l’évidence : il restait encore sept fois la même distance à parcourir et près du double de barrages à déblayer avant d’atteindre le centre de Sainte-Rose. « Il a fallu faire Walking Dead pour qu’on puisse se faire entendre », soupire un homme à l’entrée du pont de la Boucan. Se donner l’air des zombies de la série télévisée et transformer un quartier en décor de film d’horreur, pour faire réagir l’Etat sur les douleurs de la jeunesse en Guadeloupe.

« Il n’y a pas de couvre-feu »

Derrière les barrages, la nuit tombée, les revendications forment une litanie aussi longue que le nombre de checkpoints. « Depuis que je suis enfant, il n’y a pas d’eau courante et je dois me doucher à la bouteille. J’ai 23 ans, deux boulots, et avec 30 euros je m’achète à peine un cabas de courses quand vous avez presque un caddie en France. Vous voulez me parler d’égalité, de respect de l’Etat de droit en Guadeloupe ? », lance un jeune homme au pied de la statut du premier gouverneur noir de l’île, Félix Eboué (entre 1936 et 1938).

« Quand on a connu le scandale de la chlordécone, la contamination des sols, l’augmentation des cancers du colon et du pancréas, on ne peut être que méfiant d’un vaccin que le gouvernement veut nous imposer sans discussion », poursuit-il, juché sur une trottinette. Il s’éloigne, ne veut pas être vu trop longtemps à côté de journalistes dont la présence a été négociée, certes, mais reste contestée par de nombreux habitants.

« Le scandale du chlordécone n’est pas un accident, c’est un crime hors norme »

On ne connaîtra pas son nom, qu’il refuse de donner, ni son visage, couvert d’une cagoule verte, d’un masque contre le Covid-19 et de larges lunettes. Partout en Guadeloupe, les manifestants les plus virulents refusent d’être identifiés de peur d’être interpellés. Ils laissent au regard des photographes le seul vide des carcasses de vieilles voitures, nombreuses à être abandonnées dans les champs de l’île plutôt qu’à la casse, remorquées puis brûlées pour servir de barrages.


Vidéo: Guadeloupe: les barrages se poursuivent sur les routes de l'île (Le Figaro)

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Il est presque 20 heures. Toute présence dans les rues est, ailleurs sur l’île, sanctionnée d’une amende de 135 euros mais « à La Boucan, il n’y a pas de couvre-feu », explique Fabienne, dont le restaurant reste ouvert malgré les restrictions de circulation entre 18 heures et 5 heures du matin, décidées par la préfecture. Quelques clients partagent une bière sur des tabourets et une table de camping, en face d’une station-service illuminée mais fermée – les propriétaires de scooters, seuls à pouvoir se glisser au travers de certains barrages, sont les derniers à venir s’y approvisionner.

Hérold et Sylvain sont venus prendre l’apéro après une journée sans travail – leurs véhicules sont garés du mauvais côté du barrage. Le premier est technicien pour un opérateur de téléphonie, doublement vacciné, le second est charpentier et a peur de recevoir l’injection. « Tu restes mon ami, assure Hérold à Sylvain. Vaccination, augmentation du prix du gaz, augmentation du prix de l’essence : c’est le trio infernal qui a déclenché la crise ces dernières semaines. »

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Tous deux subissent la situation mais la soutiennent, craignent que le blocage ne dépasse le record de longévité des grèves contre la vie chère (quarante-quatre jours en 2009), déplorent que leurs enfants ne puissent aller à l’école, reconnaissent que « certains jeunes sont incontrôlables » mais refusent d’assimiler les exactions à la mobilisation. « On parle de délinquant mais c’est d’abord une jeunesse révoltée par une crise sociale », assure aussi, sur un barrage tout proche, Willy Traffond, salarié de l’Office national des forêts(ONF) et membre de la Confédération générale du travail de la Guadeloupe (CGTG).

« La situation risque de péter de nouveau dans 10 ans »

La veille, une première invitation à l’entrée de La Boucan avait permis d’observer l’organisation rôdée de la mobilisation. Le pont est bloqué et gardé mais les marchandises circulent lentement, portées à pieds, toute la journée, par des jeunes volontaires et les commerçants. Des touristes traînent leur valise à roulette à côté de feux de palettes, surpris de leur drôle de voyage entre la plage et l’aéroport international de Pointe-à-Pitre.

« Je suis opposé à toute forme de violence mais la première forme de violence, c’est l’obligation vaccinale. La seconde forme de violence, c’est la réponse sécuritaire du gouvernement », considère Jean Dernault, secrétaire général du Syndicat du personnel de l’éducation Guadeloupe (SPEG), assis sur le bord de la nationale 2 pour observer le spectacle. « Si on ne parvient pas à penser ce pays pour lui-même, la situation risque de péter de nouveau dans dix ans », estime-t-il en déplorant l’absence de réflexion sur le créole ou sur l’histoire de l’esclavage et de la colonisation dans les programmes scolaires.

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« L’histoire de ton île, tu ne la connais pas à l’école, intervient alors un jeune homme masqué, la tête recouverte d’une casquette, les yeux cachés derrière de larges lunettes fumées. Ils nous racontent la Guadeloupe d’un point de vue européen et font comme si on n’avait pas conscience de ce biais. » A ses côtés, un autre manifestant encagoulé s’agace des accusations de « racisme antiblanc », de l’opposition entre « Guadeloupéens et métros », autant de prétextes qui servent, dit-il, « de paravents à la dénonciation d’un système plus complexe, créateur d’inégalités et dans lequel les Guadeloupéens n’ont plus confiance ».

Il est 4 heures du matin, vendredi 26 novembre. Le barrage de La Boucan n’a jamais été aussi préparé à un assaut des gendarmes. Le quartier est bouclé, le système d’alerte rôdé, des tas de cailloux prêts à lancer sur les forces de l’ordre sont disposés un peu partout dans les rues. Sur le pont, face à la nuit noire, trois hommes tiennent la garde. « On bloque mais on se bloque aussi », ne peut que constater Apo, 28 ans. De retour en Guadeloupe après cinq ans en région parisienne, il souhaite passer le concours de surveillant pénitentiaire mais ne peut s’y préparer à cause des barrages.

Il interrompt son récit à la vue de gyrophares au bout de la route. La lumière bleue vient d’un camion de pompier, venu de Pointe-à-Pitre chercher une patiente. Une autre équipe de secouristes arrive au même moment, de l’autre côté du barrage, et aide une dame à traverser, à pas timides, les grilles de chantiers tendues sur le pont. Cette nuit-là, les gendarmes ont démonté 21 barrages en Guadeloupe mais n’ont pas tenté de venir à Sainte-Rose. Le blocus de La Boucan a tenu une nuit de plus.

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