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Pierre de Villiers : "Je suis un homme de responsabilités, pas un homme de pouvoir"

logo de Paris Match Paris Match 24/10/2020 Emilie Lanez

L’ancien chef d’état-major des armées Pierre de Villiers est devenu populaire grâce à son rêve d’une France soudée.

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Le col de chemise entrouvert, la gabardine pliée sur le dos d’une chaise, le général Pierre de Villiers avale sa portion de poulet à la crème servie dans une barquette d’aluminium. Autour de la table, dressée dans les locaux de l’association Vivre les Mureaux, une dizaine de gaillards sous masques et capuches. Chômage chronique, attente de papiers, espoir de stages, l’ancien militaire écoute, sa voix discrète se faufilant dans le brouhaha. Puis, lissant sa mèche cendrée, il dit combien il les trouve courageux et que des gars comme eux, il en a connu des milliers, des bataillons de troufions que l’armée, cette moulinette à diversités, métamorphose en héros.

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Niaki, Roger, Ousmane, Rodrigue, Siham opinent. Le général poursuit. Il faut y croire : dans la prairie de la vie, ils constituent la bonne herbe, et pour que celle-ci ne se laisse pas étouffer par la mauvaise, il n’y a pas à tortiller, il faut tondre ras. Ras et souvent. Le général demande du pain. Personne ne l’entend, il attrape une tranche. Etonnant combien ce militaire parle doux. Donnait-il ainsi ses ordres quand, à la tête du bataillon d’infanterie mécanisée de la brigade Leclerc, il entra le premier au Kosovo ? Commandait-il gentiment ses 2 500 hommes dans les champs de bataille d’Afghanistan ? Est-ce le même qui, chef d’état-major des armées, présenta à Emmanuel Macron, élu quelques semaines auparavant, sa fracassante démission – une première dans l’histoire de notre République ?

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Le général cinq étoiles, « quarante-trois ans dans l’armée », a découvert cette ville des Yvelines – 50 000 habitants, 100 nationalités et 20 % de chômeurs – en juillet 2017, trois jours après avoir quitté son appartement de fonction à l’Ecole militaire. En quelques heures, tout venait de s’envoler : les 250 000 soldats sous sa tutelle, les officiers de sécurité, la voiture avec chauffeur, le protocole, les parapheurs, les réunions dans les salons de l’Elysée. Devant sa pile de cartons, transportés à bord de la camionnette qu’il alla chercher « chez Total, aux Essarts, en Vendée », le général combat le vertige. L’appelle Jean de Wailly, l’infatigable trésorier du pôle territorial de coopération économique des Mureaux. Il propose de l’accompagner dans la cité perdue, à trente-cinq minutes de Paris. Depuis lors, Pierre de Villiers y retourne dès que possible. « Je respecte ces jeunes, dit-il, ils sentent mon autorité et mon humanité, je les aime. »

Désormais, on l’arrête quand il court ses 5 kilomètres au Champ-de-Mars, on sursaute quand il dit son nom au téléphone.

Son prochain livre, le troisième, sort cette semaine. « L’équilibre est un courage » ressemble à un manifeste politique. Exhortation à « réparer la France », diagnostic d’un pays divisé où les campagnes, les cités et les villes forment « trois France qui s’ignorent, se jalousent et se critiquent », dénonciation d’une absence de stratégie au profit de successifs louvoiements tactiques, l’auteur y pourfend l’obsession de la repentance, la confiance abîmée, le mépris des élites, et embrasse large, très large. Péril migratoire, terrorisme, éoliennes, 5G, sport, vertus du silence, coronavirus, jardinage et bienfaits du pardon. On peine à trouver le sujet omis dans cette fresque parsemée de citations couvrant un arc tendu de Périclès jusqu’à Sylvain Tesson. Certains voudraient y lire une ambition, mais il manquerait alors un programme à ce généreux appel à la fraternité. Le sexagénaire « devenu homme public par effraction », comme il se qualifie drôlement, le confirme : la politique n’est pas son affaire. « Je suis un homme de responsabilités, pas un homme de pouvoir. »

D’ailleurs, la notoriété lui pèse, costume trop voyant pour celui qui aura grandi sous l’uniforme. Désormais, on l’arrête quand il court ses 5 kilomètres au Champ-de-Mars, on sursaute quand il dit son nom au téléphone. Jusqu’à récemment, le Villiers fameux c’était pourtant l’autre, frère de sept ans son aîné, le très conservateur Philippe, l’homme du Puy du Fou, deux fois candidat à la présidentielle. Le général s’étonne de cette bascule, cette lumière crue braquée sur lui, le cadet, le si discret. On l’interroge sur ce qui les sépare. Il balaie : « Nos parents nous ont offert un trésor, l’entente familiale ; nous la chérissons. » Un peu plus tard, il observera : « On peut regretter la mondialisation, on ne peut pas la contester. Nous vivons dans un monde ouvert, épousons notre époque pour la façonner. » Voilà, c’est dit. Pierre n’est pas Philippe. Pierre ne chérit ni nostalgie, ni ambition, ni tactique. Et puis il n’écrit pas de SMS au président de la République pour se plaindre.

Devant le local de l’association Vivre les Mureaux, entre (de g. à dr.) Jean de Wailly, administrateur, Anne-Denise Daho, directrice, et Jean-Marc Semoulin, président. © Alvaro Canovas / Paris Match © Fournis par Paris Match Devant le local de l’association Vivre les Mureaux, entre (de g. à dr.) Jean de Wailly, administrateur, Anne-Denise Daho, directrice, et Jean-Marc Semoulin, président. © Alvaro Canovas / Paris Match

Mû par la volonté de « faire le bien et semer des petites graines », le général remplit son agenda, qu’il tient désormais sans l’aide d’un secrétaire. Visites des camps de migrants porte de la Chapelle, conversations aux Mureaux, conférences à HEC, tables rondes : cette vie de missionnaire républicain a jailli lors de ses adieux, le 19 juillet 2017, où il a réalisé « être aimé », après avoir si longtemps obéi. Dans le jardin du ministère des Armées, une haie d’honneur de 2 000 soldats le saluant autour du drapeau du 2e régiment de dragons de Haguenau. « Il y a tous les âges, tous les grades, se souvient-il ; ils savent que je les aime. » Dans la voiture qui l’emmène, assis auprès de son épouse, Sabine, quelques larmes. Puis les vacances dans sa maison de Vendée, achetée voici vingt ans. Le matin, écriture de son premier livre, l’après-midi, préparatifs du mariage de sa fille et, toute la journée, le téléphone silencieux. Dans la chaleur de cet été, il comprend qu’aucun emploi dans le civil ne lui sera proposé. Son nom dans un organigramme sonnerait comme une insolence envers le nouveau président de la République.

Faire corps, unir des individus au service d’un bien commun, définir une stratégie claire. Les patrons s’arrachent ses interventions, Sciences po lui confie des cours.

L’hiver venu, le succès en librairie de son ouvrage premier, « Servir », l’étonne et l’enchante : 180 000 exemplaires achetés, des dédicaces à foison, des salles « non pas pleines mais archibondées ». Il crée un cabinet de consultants. Approché par le Boston Consulting Group, il lui consacre une journée par semaine. « Je ne bosse pas pour les Américains, je conseille des entreprises françaises et des dirigeants français », se défend-il quand on lui rapporte que ce choix d’une société étrangère déplaît dans les rangs.

Il découvre être doté d’une expertise et d’un savoir-faire. Faire corps, unir des individus au service d’un bien commun, définir une stratégie claire. Les patrons s’arrachent ses interventions, Sciences po lui confie des cours. Leadership et autorité, voilà son mantra, et les dirigeants ont la chair de poule quand l’ancien commandant d’Afghanistan leur raconte comment il ordonnait à ses hommes de partir au front, ignorant combien rentreraient vivants à la nuit tombée. Dans son appartement parisien de 60 mètres carrés, depuis un bureau posé le long du mur de sa chambre, il écrit, un an plus tard, un nouveau livre, « Qu’est-ce qu’un chef ? », bientôt vendu à 160 000 exemplaires. Ses activités de conférencier explosent, on s’arrache le gentil général qui donne courage.

Quand il entendait « La Marseillaise », le garçon frissonnait.

Cet empressement, bien que lucratif, ne le comble pas. « On ne peut pas continuer de ne rien faire quand on sait que des milliers de gens dorment dehors, je veux être un acteur », explique-t-il. Et le voici écumant les associations, les quartiers, les cités, pour dire que la France est une belle et grande nation que l’Etat doit servir – et non le contraire – et qu’ensemble on peut « rêver de quelque chose qui nous dépasse ».

Le général de Villiers aime ses lecteurs, les gosses des cités, les gamins des écoles de commerce comme il aime le drapeau, la patrie et comme il aima ses soldats avec lesquels il jouait au foot et enchaînait les footings. Interdiction de le doubler mais, après l’effort, « on prend un café, et là, vous avez la vérité des prix, pas besoin de table ronde ». Ah l’armée, cénacle du parler vrai et du marcher droit ! Sa vocation patriote n’est pas, assure-t-il, un legs transmis par deux grands-pères et un père militaires ; elle s’est construite au stade Marcel-Saupin, à Nantes, où son père, Jacques, l’emmenait tous les samedis avec ses deux frères aînés, Philippe et Bertrand.

Les quatre se tenaient debout dans les pourtours, ces bas-côtés où la place coûte moins cher. Pierre, 8 ans, tendait les pieds pour apercevoir les joueurs, son nez dépassait à peine la bannière publicitaire. Quand il entendait « La Marseillaise », le garçon frissonnait. Ce chant, il l’a depuis entonné à chaque prise d’armes, chaque garde au drapeau – « et, à chaque fois, sans exception, je suis pris d’une bouffée d’émotion », confie le général.

Le ballon n’a pas suffi pour construire la paix, mais n’est-ce pas le lot des « petites graines » d’être patientes ?

Le match terminé, il se faufilait, gringalet, entre les supporteurs pour commander les saucisses-frites, dont une sans sel pour son père cardiaque. Puis le quatuor roulait jusqu’au village de Geneston. Halte au bistrot, commentaires sur les joueurs, leurs actions et leurs ratés, récit de la vache échappée chez le voisin, la pluie et le blé qui se mouille. Son engagement a surgi là, dans ces étreintes, ces mêlées où le vicomte Jacques embrassait le postier, l’agriculteur, le pharmacien et l’ouvrier.

Servir la France, s’était promis le jeune Pierre ; il sera pensionnaire, à 10 ans, puis élève au Prytanée national militaire, ensuite Saint-Cyr, l’armée blindée et cavalerie, chef de peloton au 2e régiment de dragons. A chaque étape, il impose du foot. Du match joué au Kosovo entre Serbes et Albanais qu’il réussit à monter alors qu’il y est colonel dans l’opération Kfor, il conserve la vidéo, montrée à Sylvain Kastendeuch, ancien joueur professionnel. Le ballon n’a pas suffi pour construire la paix, mais n’est-ce pas le lot des « petites graines » d’être patientes ?

En quittant les jeunes des Mureaux, le général croise sur le trottoir un certain « Jo la Douille ». Lunettes mode, fringues luxueuses, le jeune homme le toise, rigolard. Pierre de Villiers s’arrête. A-t-il un travail ? « Je me débrouille », répond-il, évasif. Le général le regarde de ses yeux clairs puis, l’ayant salué, il rejoint sur le terrain voisin Rodrigue, Niaki, Ousmane et les autres. Match de foot. « Je les aime », dit-il encore. Décidément, Pierre de Villiers n’est pas fait pour la politique.

Equilibre Villiers CVR Plat I © Fournis par Paris Match Equilibre Villiers CVR Plat I

L'équilibre est un courage

Pierre de Villiers

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