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Procès Daval : l’énigme d’un accusé "atypique" au cœur des débats

logo de Franceinfo Franceinfo 21/11/2020 Franceinfo

Les auditions des experts et des témoins, ainsi que l’interrogatoire de Jonathann Daval, ont révélé plusieurs visages de l’homme de 36 ans, qui a reconnu avoir tué sa femme.

© Fournis par Franceinfo

Le mot a résonné des dizaines de fois. "Pourquoi ?" Rien d’étonnant dans une cour d’assises. Mais au procès de Jonathann Daval, cette interrogation revêt une importance toute particulière. L’avocat général, Emmanuel Dupic, l’a résumé ainsi, lors de l’interrogatoire de l’accusé, jeudi 19 novembre : "On peut s’interroger sur un procès qui dure cinq jours alors que l’auteur a reconnu l’homicide conjugal. La question du comment, on le sait. Reste en suspens la question du pourquoi." Pourquoi et pour quoi ? En langage judiciaire, on appelle cela un mobile. Même s’il n’est pas nécessaire pour constituer l’infraction, il est indispensable pour s’approcher d’une vérité judiciaire. Et fixer le quantum (la durée) de la peine.

Jonathann Daval risque la perpétuité pour "meurtre sur conjoint". "Nous plaidons coupable", a rappelé son avocat, Randall Schwerdorffer. La défense s’est offusquée de voir les parties civiles creuser avec entêtement des pistes écartées pendant l’instruction : celle d’un empoisonnement médicamenteux avant les faits, et donc d’un assassinat, et celle d’un viol conjugal, ante ou post-mortem. Ces deux éléments, s’ils étaient retenus par les jurés, n’alourdiraient pas la peine encourue. Mais la peine infligée, peut-être. Car s’ils n’expliquent pas le pourquoi, ils donnent un autre visage à l’homme de 36 ans qui se tient dans le box.

"Deux personnalités"

De visages, Jonathann Daval en a plusieurs. Au moins trois, si l’on en croit la théorie japonaise citée par son conseil : le visage présenté au monde, celui montré aux proches et le troisième, invisible et insondable, même pour les experts. Quelle facette a-t-il donné à voir à la cour d’assises ? Moins larmoyant que sur les images télévisées qui ont immortalisé son masque de veuf éploré, l’accusé est apparu avec cette même bouche pincée, les traits tirés. Le premier jour de son interrogatoire, mercredi soir, la cour l’a vu changer de couleur et chanceler. Fatigué par ses longs trajets entre le tribunal de Vesoul (Haute-Saône) et la maison d’arrêt de Dijon (Côte-d’Or), confronté aux témoignages de la famille d’Alexia toute la journée, Jonathann Daval a fait un malaise.

L’expert-psychologue Tony Arpin, qui a déposé par visioconférence le lendemain, voit dans cette perte de connaissance l’illustration parfaite des "deux personnalités" qui coexistent chez l’accusé, "sans jamais se rencontrer". Acculées par les questions du président Matthieu Husson, "elles étaient en train de se réunir, de se confronter en lui, la seule solution pour y échapper, c’était que son corps lâche". Pour les experts, cette dualité est centrale pour comprendre comment cet homme sans histoires, sans antécédents judiciaires, qui n’a jamais dit un mot plus haut que l’autre, jamais été violent, s’est montré capable, un soir, d’un déchaînement de violences inouï.

La clé se trouve, en partie, dans l’enfance de ce garçon fragile, "surprotégé" par sa mère en raison de ses nombreux problèmes de santé. Le petit Jonathann, dernier d’une fratrie de sept enfants, est un symptôme ambulant : chétif, il est allergique aux acariens, fait des crises d’asthme, collectionne les infections ORL, développe des problèmes d’élocution en raison d’une surdité mal détectée, qui lui fait redoubler son CP. L’enfance est malgré tout heureuse dans ce "cocon" qu’il ne veut pas quitter. Bien que modeste, la famille se rend à la mer l’été, à la montagne l’hiver.

"Il n'a pas passé le stade de la puberté"

A 12 ans, il développe des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) après, dit-il, la mort de son père biologique. Pour Tony Arpin, qui décrit "une tentative d’identification inachevée" à ce père qui "l’a abandonné par le divorce puis de nouveau par son décès", ces troubles révéleraient "une agression sexuelle dans l’enfance". "Il se sentait sale, il restait plus d’une heure sous la douche à se frotter", relève-t-il. Sa mère confirme à la barre que son fils "restait dans la salle de bains très longtemps et se lavait les mains plusieurs fois par jour". Rien, dans le dossier ni les débats, ne vient étayer cette thèse. Mais pour le psychologue, Jonathann Daval "arrête de grandir très tôt" : "Il n’a pas passé le stade de la puberté et de la maturité sexuelle."

A l’adolescence, une scoliose l’oblige à porter un corset pendant deux ans. Déjà très timide, effacé et discret, il se renferme sur lui-même face aux moqueries de ses camarades de classe. Du fait de cette "image très dégradée de lui-même", Jonathann Daval "va trouver un autre moyen pour pouvoir s’imposer par une sorte de séduction et de charme", analyse Tony Arpin. Un désir de plaire à tout prix, quitte à en "faire trop", être trop gentil, trop serviable, comme le lui faisait remarquer Alexia lorsqu’il se précipitait pour servir l’apéro ou mettre la table chez ses beaux-parents.

"Jonathann Daval n’existe que de la façon dont l’autre souhaite qu’il existe. Il a une personnalité caméléon."

L'expert-psychologue Tony Arpin

devant la cour d'assises

Pour l’expert-psychiatre Jean Canterino, les TOC trahissent surtout une "personnalité obsessionnelle". "L’obsessionnel offre le visage d’un homme droit car l’agressivité a été totalement refoulée." Un ami d’enfance, Mathieu, confirme qu’il n’a jamais vu "Thann" s’énerver, à l’exception d’une fois : "On l’embêtait pendant qu’il essayait de faire un devoir de maths et il a fait les yeux noirs." Mais il ne "pipe mot", ne s’impose pas, ne dit rien. Comme toutes les personnes qui connaissaient ce Jonathann-là, Mathieu ne peut pas faire le lien "avec la chose". "Pour moi, c’est pas lui qui est là, dit-il en regardant vers le box. C’est une personne que je connais physiquement mais qui a pris sa place intérieurement."

L’échec d’un couple

"Ce type de personnalité n’arrive pas à négocier le conflit", décrypte Jean Canterino. Il s’y soustrait, le fuit. Mais c’est une "organisation fragile avec un retour du refoulé particulièrement violent. Cela déborde d’autant plus qu’il a beaucoup accumulé", souligne l’expert-psychiatre, qui estime que "les faits sont en lien avec sa pathologie de personnalité et sa situation conjugale". Autrement dit, cette affaire est le drame d’une rencontre. Entre Jonathann Daval et Alexia Fouillot, mais surtout entre la pathologie d’un homme et l’échec d’un couple.

Quand il fait la connaissance d’Alexia lors d’un séjour à la montagne, le jeune homme de 21 ans n’en revient pas de plaire à une aussi "jolie fille". Les débuts du couple sont idylliques. "Au début, c’était le couple parfait, c’était mon couple modèle", confie Marie-Pierre, la compagne d’un frère de l’accusé. Alexia tombe amoureuse de son côté "atypique" et si prévenant, lui est "aux petits soins" avec "sa princesse, sa muse". Il la demande en mariage au restaurant, avec l’alliance dans le gâteau et un verre de macvin, le vin local. Le conte de fées, célébré en 2015 à la basilique de Gray, s’assombrit peu après. L’écart se creuse entre ces deux adolescents devenus grands. La jeune femme, "moteur" dans le couple, s’occupe du rachat de la maison de ses grands-parents, des travaux, et de son souhait le plus cher : avoir un enfant. Jonathann, lui, n’a pas changé. Toujours aussi "mou et passif", selon son entourage. "Quand on s’est connus jeunes, on évolue différemment. Je pense qu’ils n’avaient pas les mêmes attentes, Alexia voulait fonder une famille et Jonathann n’était pas prêt", témoigne sa belle-soeur Marie-Pierre.

"Je l’aimais toujours"

Commencent les problèmes d’érection de Jonathann, en 2016 et 2017. Le traitement pour y remédier ne fonctionne pas.

"Je savais que je n’allais pas pouvoir faire l’acte, c’était humiliant. En plus, elle me faisait des reproches, c’est très dur, c’était dur."

Jonathann Daval

devant la cour d'assises

Jonathann Daval retarde le coucher, fait parfois chambre à part. Il fuit chez sa soeur et sa mère quand les disputes éclatent. Mange en cachette chez elles, au point de dîner deux fois. Attend qu’Alexia soit endormie pour rentrer. Si cette dégradation du couple échappe aux familles respectives, leurs amis et confidents en témoignent à la barre. Alexia, souvent seule à la maison, "était agacée par son attitude fuyante, pourquoi il n’avait pas envie, pourquoi il rentrait tard. Elle avait tout pour être heureuse sauf ce bébé qui ne venait pas", raconte Mélanie, sa meilleure amie. Selon ses proches, elle "insistait pour avoir des rapports", ce désir de grossesse était devenu "une obsession, son chemin de vie".

Quand elle tombe enceinte en juin 2017, tout le monde croit à un "second souffle". La fausse couche en août aggrave la situation. "Pourquoi avoir voulu un enfant dans ces conditions ?" interroge le président. "Vous vous connaissez depuis plus de dix ans, vous avez grandi ensemble, vous vous êtes mariés, vous vous êtes projetés, vous ne pouvez pas tirer un trait sur tout parce que ça ne va pas depuis un an. Au fond d’elle, elle l’aimait toujours, elle était encore un cran en dessous la rupture", analyse son amie Mélanie. Et Jonathann ? "Je l’aimais toujours", assure-t-il de son côté.

Cette question de la rupture est devenue centrale dans les débats. "Est ce qu’elle voulait se séparer de vous ?" demande l’avocat général à l’accusé. La question d’Emmanuel Dupic n’est pas anodine. La séparation est souvent un déclencheur dans les féminicides. Et pour l’accusation comme pour les parties civiles, Jonathann Daval est "devenu l’incarnation de celui qui a tué sa femme, de ce qu’on appelle un féminicide". Lors d’un échange attendu entre la mère d’Alexia et l’accusé, vendredi, Isabelle Fouillot lance à ancien gendre : "C’était parce qu’elle t’appartenait, Alexia ?" "Non." "Parce que tu pensais que tu pouvais faire tout ce que tu voulais sur elle ?" "Non." Comme le glisse la défense en marge de l’audience, ce meurtre n’est "pas un crime de la possession".

"Comme un barrage qui a cédé"

Pour l'expert Jean Canterino, on est face à "un couple qui n’est capable ni de se séparer ni de vivre ensemble". Ni avec toi, ni sans toi. "C’est très dangereux car les gens sont coincés et à un moment, on a envie de casser le système." Surtout quand on s’appelle Jonathann Daval. L’incapacité à dire se transforme en capacité à tuer, l’eau qui dort en un torrent de fureur. "C’est comme un barrage qui a cédé", métaphorise le psychiatre.

Lors de son interrogatoire, l’accusé a formulé sa vérité sur cette soirée du 27 au 28 octobre 2017. Il s’en est tenu à sa dernière version, celle donnée lors de la reconstitution, celle qui colle le plus aux constatations médico-légales. D’une façon un peu plaquée et mécanique, il a raconté "la demande de rapport sexuel" d’Alexia, son refus, la dispute qui a suivi, les "mots de trop" et "les reproches", "t’es pas un homme !" Sa volonté de fuir, de prendre les clés de la voiture. "Elle m’a retenu, j’ai pas pu fuir." La bousculade devant la porte qui mène au garage et l’empoignade dans les escaliers, les "insultes qui continuent", et la morsure au creux du coude. "ça m’a mis hors de moi, j’étais en rage". Suivent les coups, cinq à dix, et l’étranglement, pendant quatre à cinq minutes. "Quand on étrangle quelqu’un comme ça, c’est pour donner la mort",reconnaît Jonathann Daval pour la première fois.

Une parole mise en doute

Difficile de le croire totalement, lui qui a donné sept versions jusqu’à celle-ci. Qui a échafaudé un scénario "diabolique" pour faire croire au meurtre d’une joggeuse après avoir brûlé le corps de sa femme. Qui a ensuite accusé sa belle-famille. Quelle crédibilité donner à sa parole ? Avec ses mensonges, Jonathann Daval a fait basculer son acte dans une autre dimension, propulsé l’affaire sur la scène médiatique. Au point que le président de la cour d’assises reçoit "encore des hypothèses sur sa boîte mail" pendant le procès. Les parties civiles cherchent ainsi d’autres failles, d’autres non-dits, d’autres scénarios : Alexia était empoisonnée, Alexia l’a découvert, Alexia voulait partir. Alexia a été violée.

"Je voudrais la raison, ne me dis pas que c’est une dispute", supplie Isabelle Fouillot. "C’est une dispute, Isabelle, faut le croire", soutient celui qu’elle prenait encore dans ses bras lors de la confrontation fin 2018, dont la vidéo a été projetée dans la salle d’audience. A cette époque, Jonathann Daval tombe à genou, en larmes, reconnaissant de nouveau être à l’origine de la mort de sa femme, mais jurant qu’elle est tombée dans l’escalier et que ce n’est pas lui qui a mis le feu. "Je l’admettais pas, je le rejetais, je pouvais pas avoir fait ça à ce moment-là", explique maintenant l’accusé. Après l’explosion, cet informaticien veut "réencrypter ce qui est sorti", "essayer à nouveau de refouler l’agressivité qui est apparue au grand jour", propose le psychiatre Jean Canterino. "Il est toujours en train de faire le ménage, de tout nettoyer, au propre comme au figuré."

Par-dessus tout, Jonathann Daval veut garder l’amour de ses beaux parents et de ses parents : "Malheureusement, on vient de tuer quelqu’un et on veut encore plaire aux autres, paraître bien par rapport aux autres", souffle-t-il. A-t-il cherché à plaire à la cour ? Dit ce que l’on attendait de lui ? "Il n’y avait qu’Alexia et vous" dans cette maison, évacue son avocat, Randall Swcherdorffer. Mais la famille n'est pas capable d’entendre votre vérité". Qu’en sera-t-il des jurés ? Le verdict est attendu samedi.

AUSSI SUR MSN : Affaire Daval: "on voulait des réponses" explique Isabelle Fouillot


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