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Procès des attentats de janvier 2015 : la cour d'assises déroule le film terrifiant de la prise d'otages à l'Hyper Cacher

logo de Franceinfo Franceinfo 23/09/2020 Franceinfo

Pendant deux jours, la diffusion d'images de l'attaque et les témoignages de rescapés ont permis de se replonger dans le drame du 9 janvier 2015.

© Fournis par Franceinfo

Quatre heures et quatre minutes d'épouvante, entre le moment où Amedy Coulibaly a pénétré dans le magasin, à 13h05, et l'instant où l'assaut a été donné, à 17h09. Après les attentats de Charlie Hebdo et de Montrouge, la cour d'assises spéciale est revenue, lundi 21 et mardi 22 septembre, sur la prise d'otages à l'Hyper Cacher du 9 janvier 2015. Elle a déroulé le film de cette journée meurtrière, minute par minute, en accéléré puis au ralenti, à travers l'audition d'un enquêteur, la diffusion d'images, la lecture de PV et le témoignage de rescapés.

La première phase de la prise d'otages est d'une violence et d'une rapidité inouïes. Sur ces quinze minutes, sept ont été enregistrées par la GoPro du terroriste. Ces images de "propagande" ne seront pas diffusées à l'audience, prévient d'emblée le président de la cour, Régis de Jorna. Elles sont donc décrites, avec le plus de sobriété possible, par Christian Deau, l'ancien chef de la section antiterroriste de la brigade criminelle, qui avait déjà commenté les images du carnage de Charlie Hebdo.

"Vous savez pourquoi je suis là"

"A 13h05, on voit Amedy Coulibaly arriver par la rue. A 13h06, il tire à deux reprises sur Yohan Cohen. Plusieurs personnes prennent la fuite à l'extérieur du magasin", commence-t-il. Un incident de tir et un problème de chargeur lui font "perdre" une minute trente. Un petit laps de temps qui permet à "toutes les personnes de se réfugier vers l'intérieur du magasin". "A 13h08, Philippe Braham est exécuté de deux balles. Amedy Coulibaly retourne à l'entrée, tire à nouveau sur Yohan Cohen."

Alors que la caissière, Zarie Sibony, a pour ordre de fermer le rideau, François-Michel Saada "rentre précipitamment, tente de faire demi-tour et est abattu". Vers 13h20, Yoav Hattab remonte de la chambre froide et tente de s'emparer de la kalachnikov posée sur une palette de sacs de farine. L'arme s'enraye. Amedy Coulibaly réplique, le tue et lui assène "un coup de pied au visage".

En un quart d'heure, il a tué quatre personnes.

Christian Deau, ex-chef de la section antiterroriste de la brigade criminelle

devant la cour d'assises spéciale

Le président de la cour prend le relais. Il lit la bande-son de la caméra ventrale du terroriste. Le débit est haché, ponctué de moments "inaudibles". "Ecoutez-moi, que tous viennent ici. Levez-vous ou je vais vous allumer ! Le directeur, il est où ?" Blessé au bras, Patrice O. est parvenu à sortir en courant. "Un geste brusque et je tue les deux femmes !", lance Amedy Coulibaly. Il parle de Zarie Sibony et de sa collègue caissière Andrea. "[Si] j'ai pas une réponse de toi dans 30 secondes, tu vas voir ! Toi, va faire le tour là-bas et ramène-moi les personnes [qui sont descendues]. Je veux personne en bas." A travers la voix du président, Amedy Coulibaly explique la raison de sa présence. "Vous êtes de quelle origine ?" Les otages répondent : "Juive". "Voilà, vous savez pourquoi je suis là alors."

"Je suis venu pour mourir"

Des photos extraites des seize caméras de vidéosurveillance du magasin sont ensuite projetées sur le grand écran. Des parties civiles quittent la salle. La cour d'assises fait marche arrière. Amedy Coulibaly, doudoune à capuche, sac de sport sur l'épaule, visage à découvert, est sur le trottoir, devant l'Hyper Cacher. L'image suivante, il a disparu de l'écran. Il vient d'entrer dans le magasin. Les images sont sombres, il faut lire le descriptif pour comprendre. "Caméra 2 : Yohan Cohen à l'entrée du magasin." Kippa sur la tête, l'employé de 20 ans pousse un caddie. Cette image figée défile sur la "caméra 3", la "caméra 4", la "caméra 5". A chaque fois, l'image suivante montre son exécution, comme un supplice. La caméra 12 capte Lassana Bathily, le magasinier, qui s'enfuit de la réserve par le monte-charge, à 13h18. Puis à 13h42, un gros plan sur le visage d'un otage. A la demande d'Amedy Coulibaly, il arrache les caméras une à une.


Vidéo: "Les quatre heures les plus horribles de toute ma vie": Zarie Sibony, caissière de l'Hyper Cacher (AFP)

Après avoir remonté le temps, la cour d'assises est transportée quatre heures plus tard. Les vestiges de la prise d'otages apparaissent sur les photos de constatation des policiers. On découvre les rayons du magasin encombrés par les caddies, une poussette, des conserves et des paquets de chips renversés... Le sol est maculé de sang. On voit la doudoune du terroriste, le carton dans lesquels les portables des otages ont été déposés, un chargeur de kalachnikov et la caméra GoPro posés sur des cartons. Dans l'allée, un fauteuil de bureau. C'est celui où Amedy Coulibaly s'est assis, au milieu des otages, pour se restaurer et leur servir son discours sur la "guerre au Mali, en Syrie, l'Etat islamique, les Juifs".

Il nous faisait des blagues : 'Allez-y mangez, profitez, c'est gratuit'.

Zarie Sibony, ex-caissière à l'Hyper Cacher

devant la cour d'assises spéciale

Après les images, Zarie Sibony, aujourd'hui âgée de 28 ans, raconte à la barre la prise d'otages et cet interminable siège. Ratée par un tir de Kalachnikov qui a atterri dans sa caisse, la jeune femme sert d'émissaire au terroriste. C'est elle qui descend pour demander aux otages cachés dans la réserve de remonter, elle qui va fermer le rideau de fer et tente d'empêcher, en vain, François-Michel Saada de rentrer dans le magasin, elle qui s'entend dire : "Vous les Juifs, vous aimez trop la vie. Vous pensez que c'est la vie le plus important, alors que c'est la mort le plus important. Et moi, je suis venu pour mourir."

"Confinés avec les corps et l'odeur du sang"

"Après, on est comme passé à la deuxième partie de la prise d'otages", expose-t-elle d'une voix claire et posée. Le huis clos commence. "Nous étions confinés avec les corps, l'odeur du sang qui a coagulé, les balles. Il nous a demandé à chacun notre prénom, nom, âge, profession et religion. On était tous juifs et français, à part deux personnes dont il s'est moqué en leur disant : 'Vous avez mal choisi le jour pour faire venir des courses dans un magasin cacher.'" Dérangé par "les bruits" de Yohan Cohen, qui agonise, il demande aux otages : "Est-ce que vous voulez que je l'achève ?" "Non, non, laissez-le tranquille", répondent-ils.

Le téléphone du magasin n'arrête pas de sonner. En une heure, 600 appels sont passés sur la ligne. Au bout du fil, beaucoup de médias. "Une vraie difficulté" pour le négociateur, qui a dû se contenter de trois contacts de six minutes, précise Christian Deau. S'il n'est pas question de reddition, ces échanges visent à gagner du temps pour les otages et obtenir, en vain, la libération des femmes et des deux enfants, un bébé dans les bras de sa mère dans une chambre froide et un garçon de 3 ans à l'étage.

Avec le négociateur, Amedy Coulibaly apparaît calme et serein, sans aucune empathie à l'égard des personnes qu'il vient de tuer, et déterminé.

Christian Deau

devant la cour d'assises spéciale

Le terroriste tient à appeler lui-même BFMTV vers 15 heures pour revendiquer "quatre morts", son appartenance au groupe Etat islamique et son lien avec les frères Kouachi. Comme celle de Chérif Kouachi quelques jours plus tôt, sa voix retentit dans la salle d'audience, où l'enregistrement est diffusé. Alors que le journaliste de la chaîne d'info l'interroge sur le nombre d'otages, Amedy Coulibaly met à contribution ses captifs derrière lui. "Vous êtes combien ? Seize ? Dix-sept ? Dix-sept en tout avec un enfant", indique-t-il. Le petit garçon est malade, il vomit. "J'ai demandé si je pouvais m'occuper de lui. Il m'a dit : 'Bien sûr, faites ce qu'il faut, je veux pas qu'on dise que je fais du mal aux enfants'", rapporte Zarie Sibony, pointant son "discours irrationnel".

"Je ne sais pas pourquoi il ne nous a pas tués"

A l'extérieur, Lassana Bathily patiente depuis une heure trente dans une voiture de police, menotté. Les policiers le prennent pour un complice du terroriste. Le magasinier les excuse devant la cour : "Ils ne savaient pas qu'un Noir travaillait dans le magasin." Il faut l'arrivée de deux collègues d'un autre Hyper Cacher pour que les forces de l'ordre se rendent compte de leur méprise. Le magasinier passe de suspect à héros en quelques minutes, en dessinant les plans du commerce sur le capot de la voiture et en identifiant les bonnes clés du rideau de fer dans le volumineux trousseau laissé par le directeur. L'assaut est donné, quelques minutes après la "neutralisation" des frères Kouachi à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne).

Zarie Sibony le raconte de l'intérieur. Les otages entendent des coups de feu et une explosion, ils se mettent à plat ventre derrière une caisse. "Je vois le terroriste qui avance vers nous du fond du magasin avec une arme dans une main et le téléphone dans l'autre." Il parle avec le négociateur. "Il dit : 'Si vous continuez à essayer de rentrer, je les tue tous.' J'ai entendu le rideau de fer s'ouvrir très lentement, trop lentement. Je ne sais pas pourquoi il ne nous a pas tués, il aurait eu le temps." Amedy Coulibaly ouvre le feu sur les hommes du Raid et de la Brigade de recherche et d'intervention puis s'écroule, le corps criblé de vingt balles.

La photo de sa dépouille est projetée à l'audience, ainsi que celle de son arsenal, rassemblé sur un drap. On voit le pistolet Tokarev qui a tiré sur le joggeur à Fontenay-aux-Roses, la kalachnikov qui a tué la policière Clarissa Jean-Philippe à Montrouge. Christian Deau décrit, tel un médecin légiste, le gilet tactique porté par le terroriste et acheté par Willy Prévost, le Taser qui porte l'empreinte de Saïd Makhlouf, le gant avec l'ADN de Nezar Mickaël Pastor Alwatik. Pour la première fois, le nom de certains des quatorze accusés est directement relié à l'une des scènes de crime des attentats. Depuis le box, ils regardent l'écran, impassibles. Après l'examen des faits commis par Amedy Coulibaly et la fin des auditions des parties civiles, la cour va se pencher dans les prochains jours sur les faits qui leur sont directement reprochés.

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