Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Slogans et banderoles : que s’est-il passé lors de l’intervention à Rouen de la militante Alice Coffin ?

logo de Liberation Liberation 17/06/2021 Le service CheckNews
L'élue écolo, militante LGBT et féministe Alice Coffin, à Paris en septembre 2020 (Joël Saget/AFP) © Joël Saget L'élue écolo, militante LGBT et féministe Alice Coffin, à Paris en septembre 2020 (Joël Saget/AFP) Question posée par Guillaume le 17 juin,

Bonjour,

Vous êtes nombreux à interroger CheckNews sur les faits qui se sont produits mercredi 16 juin, à Rouen, lors d’une intervention de l’élue écolo au conseil de Paris et militante LGBT et féministe Alice Coffin.

Ce jeudi, de nombreux élus et autres personnalités ont apporté leur soutien à l’élue, décrivant pour la plupart «une agression» qui s’est déroulée à la Friche Lucien, à Rouen, dans le cadre du mois du féminisme. «La violence de l’extrême droite s’accélère et se banalise. Des passages à l’acte qui laissent craindre le pire. Réagissons !» a notamment tweeté le porte-parole du mouvement Génération. s Thomas Portes. A noter que le terme «agression» n’a pas été employé par Alice Coffin elle-même, qui n’a pas réagi (et n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations).

Dans la foulée, des voix se sont élevées pour remettre en cause la qualification «d’agression», minimiser la portée de l’événement et moquer des réactions jugées disproportionnées. A l’image d’un tweet ironique du site d’extrême droite Boulevard Voltaire, qui écrit ironiquement : «Alice Coffin AGRESSEE par l’extrême droite. Soutien à la militante qui a reçu des fleurs, c’est d’une violence inouïe.» Un message assorti d’une photo de l’action en question, sur laquelle on peut voir un jeune homme en costume agenouillé devant la militante féministe, un bouquet de fleurs à la main. Alice Coffin, tournée vers lui de trois quarts, lui adresse un sourire.

Alors que s’est-il passé exactement ? CheckNews a reconstitué la scène, qui s’est déroulée entre 19 heures et 19 h 30, en contactant des témoins sur place. Constance Lefebvre, en l’occurrence, était présente en sa qualité de membre du groupe d’action féministe de Rouen : «On avait un public de 150 personnes environ, au sein duquel figuraient quelques personnes malveillantes. Une dizaine d’hommes plutôt jeunes étaient présents lors de la présentation d’Alice Coffin. On les avait un peu vus venir puisqu’il y en avait un en costard avec le bouquet de fleurs. Au début de la présentation, il s’est levé accompagné d’un second complice qui filmait la scène avec son téléphone. Il s’est agenouillé devant elle en lui disant : “Je sais que vous n’êtes pas de ce bord-là…” C’était à connotation lesbophobe. A ma connaissance, il n’y a pas eu d’agression physique.»

Une scène corroborée par Chloé Argentin, conseillère municipale de Rouen, déléguée à la lutte contre les discriminations, également sur place : «Alice Coffin expliquait justement la mécanique de cyberharcèlement qu’elle subissait, comme la plupart des militants et militantes de minorités.» Enora Chopard, élue écolo à Rouen, décrit la suite : «Au même moment, derrière la foule, une dizaine d’hommes sont montés sur un conteneur et ont déroulé une banderole sur laquelle il était écrit “Vous n’aimez pas les hommes madame Coffin ?” D’autres actionnaient des pétards avec des confettis, ce qui a occasionné des bruits inquiétants. Il y a eu un mouvement de foule, beaucoup de gens se sont levés, leur ont crié de dégager. Ça a un peu chauffé, mais il n’y a pas eu de gestes d’agression.» De son côté, Chloé Argentin évoque «une bousculade» et des «heurts physiques».

«Une menace pour la sécurité des personnes»

Une fois les hommes évacués vers la sortie par la sécurité, la conférence reprend normalement. «Alice a un aplomb hallucinant, elle n’a rien laissé paraître et dix minutes plus tard, l’échange a pu reprendre. Par son discours, elle a calmé le public et repolitisé ce qu’il venait de se passer. En fait, on en est ressorties avec l’impression d’une expression de faiblesse de la part des perturbateurs», poursuit Enora Chopard.

La même résume : «Selon moi, on peut qualifier les faits d’agression, même s’il n’y a pas eu de violence physique. D’autant que les organisateurs avaient reçu des menaces en amont de l’événement, d’où la mise en place d’une équipe de sécurité. Dans un contexte où l’extrême droite multiplie les appels la haine et à la violence, l’irruption d’un groupe d’hommes aux intentions floues, visiblement organisés, est clairement apparue comme une menace pour la sécurité des personnes présentes et pour Alice Coffin.» Dans une interview accordée à Paris Normandie le jour même, Simon Ugolin, le directeur artistique de la Friche Lucien, parle en effet d’un contexte sensible sur les réseaux sociaux avant l’événement : «On avait vu une montée de réactions qu’on peut qualifier de fachos sur les réseaux. Et on s’attendait malheureusement à ce type d’attaque.»

Constance Lefebvre n’est quant à elle pas étonnée : «Les méthodes de l’extrême droite on les connaît, ils ne vont jamais attaquer quelqu’un s’ils n’ont pas très largement l’avantage. Le but de l’action, c’était de faire des images et de pouvoir buzzer avec.»

Rhétorique masculiniste et LGBTphobe

L’action a d’ailleurs été très rapidement revendiquée par un certain Edouard, membre du collectif Les Normaux, sur le site d’extrême droite L’Incorrect. Sur leur page Facebook, le collectif a publié une vidéo de leur action. D’une durée d’une minute, elle est accompagnée de la légende «A Rouen, on sait accueillir Alice Coffin». On y voit effectivement un jeune activiste offrant un bouquet de roses rouges à Alice Coffin. Sur la tête de l’homme blond, un mème de Pepe the frog, symbole récupéré par l’extrême droite, a été rajouté au montage. Les images suivantes montrent le déploiement de la banderole et deux agents de sécurité se diriger vers les perturbateurs.

Le collectif Les Normaux, relativement confidentiel, a été créé le 7 juin. Il comptabilise 225 abonnés sur Facebook et 536 sur Instagram. Sur leurs réseaux, ils revendiquent également des collages anti-féministes et un manifeste reprenant une évidente rhétorique masculiniste et LGBTphobe, fustigeant «le siècle des trottoirs arc-en-ciel, de la catégorie LGBT sur Netflix et du parent 1 sur les formulaires administratifs». «Les normaux, c’est nous, plus de 90 % des gens, étrangers à ces excentricités couleur arc-en-ciel», écrivent-ils.

Anciens membres de Génération identitaire

Du côté de l’événement féministe à Rouen, on soupçonne une intervention d’anciens membres de Génération identitaire, association dissoute le 3 mars en Conseil des ministres. «On a pas mal de raisons de penser que ces gens-là sont des gens de Génération identitaire, qui n’ont donc pas le droit de militer au vu de la dissolution de leur groupe. Ce sont a priori les mêmes personnes», indique Constance Lefebvre. «Des personnes présentes disent effectivement avoir reconnu des identitaires de Rouen», confirme également Enora Chopard. Elle se souvient, en outre, de la perturbation, par Génération identitaire, d’une soupe populaire pour les migrants en décembre dernier, «qui reprenait exactement les mêmes méthodes». Les militants avaient alors jeté des flyers et collé des affiches.

CheckNews n’a pas pu identifier formellement les auteurs des faits. Mais un faisceau d’indices montre effectivement un lien entre Génération identitaire et ce nouveau collectif. Un ancien de Génération identitaire à Rouen, dénommé Edouard, avait revendiqué l’action de la soupe populaire sur ses réseaux. Il semble désormais proche des Normaux sur Instagram et sur Facebook. Il a par ailleurs partagé sur Twitter (puis supprimé), dès mercredi soir, la photo de l’homme agenouillé devant Alice Coffin. Cette même photo est publiée exactement au même moment, sur la page Facebook du nouveau collectif. Contacté, le jeune homme en question n’a pas donné suite.

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le CFPJ pour le journal d’application de la promotion 56.

Publicité
Publicité

Plus d'info : Liberation.fr

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon