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Violences policières : de Gênes 2001 à Paris 2020 ? par Laurent Binet

logo de Liberation Liberation 30/11/2020 Laurent Binet
Vincenzo Vecchi au tribunal d'Angers, le 2 octobre. © Théophile TROSSAT Vincenzo Vecchi au tribunal d'Angers, le 2 octobre.

L'écrivain s’inquiète de la multiplication de lois visant à restreindre la liberté de manifester. Ainsi, Vincenzo Vecchi, manifestant altermondialiste à Gênes en 2001 risque, ce 15 décembre, une lourde peine de prison.

Tribune. Il n’y a pas d’âge pour les lois scélérates. Tandis qu’on vote la loi de sécurité globale et son article 24, tandis que le débat fait rage sur la possibilité de filmer des policiers (et l’impérieuse nécessité de flouter ou non leur visage), tandis que, conséquence afférente, notre ministre de l’Intérieur suggère une obligation de s’accréditer auprès de la préfecture pour les journalistes désireux de couvrir des manifestations, Vincenzo Vecchi attend le verdict de la Cour de cassation qui doit (partiellement ou définitivement) statuer sur son sort le 15 décembre. De quoi s’agit-il ? Au fond, de la même chose.

Vincenzo Vecchi a participé en 2001 à la grande manifestation altermondialiste de Gênes, restée dans les mémoires pour avoir vu la mort d’un jeune manifestant tué par un jeune policier. En 2009, Vincenzo est condamné à douze ans de prison. Les faits avérés dont il s’est personnellement rendu coupable sont les suivants : participation à la manif, utilisation de planches d’échafaudage pour dresser une barricade, tentative (avortée) d’enflammer un pneu (avec un briquet). Manifester, ramasser des planches, chauffer du caoutchouc : douze ans. Voilà un tarif qui pourrait sembler quelque peu exagéré, même au plus exigeant des syndicats policiers. Pour échapper à son incarcération, Vincenzo a fui en France, où il vivait tranquillement depuis bientôt dix ans jusqu’à ce qu’il soit rattrapé l’an dernier par un mandat d’arrêt européen qui ordonnait son extradition vers l’Italie. Deux décisions de la justice française ont invalidé ce MAE, mais le Parquet, avec l’opiniâtreté qu’on lui connaît lorsqu’il s’agit de complaire à l’exécutif dont il dépend (particularité nationale qui fait de la France la risée de l’Europe), s’est pourvu en cassation. «Un autre monde (était) possible» ? Peu importe l’idéalisme rêveur du slogan dont il se prévalait (ou bien est-ce encore une circonstance aggravante ?), il ne sera pas dit qu’un jeune vandale armé d’un briquet puisse se soustraire à la justice de son pays. Douze ans il doit, douze ans il fera.

«Concours moral»

L’un des moyens les plus sûrs de reconnaître l’iniquité d’une sanction est dans la disproportion de la peine au regard du délit. Comment expliquer que celle-ci soit aussi manifeste ? La réponse est à la fois déroutante et sans surprise : par une de ces ruses que l’histoire nous réserve parfois lorsqu’elle rencontre les insondables mystères de la législation. Il existe en Italie une loi fondée sur l’étonnant concept de «concours moral». Si vous regardez une voiture brûler, comme il semble attesté, d’après les bandes de vidéosurveillance, que Vincenzo l’a fait, en restant sur place, sans vous éloigner ou chercher à vous éloigner de la scène, alors la loi italienne établit que vous participez, et c’est ainsi que, dans le cas de Vincenzo (et de neuf autres manifestants sans lien entre eux, dont une femme enceinte qui sera dispensée de peine) la machine s’est mise en route : «concours moral», donc, pour des actes de «dévastation et pillage». Or, il se trouve que cette loi a été promulguée sous le ministère d’un certain Alfredo Rocco, ministre de la justice… de Mussolini. Et comme personne n’a songé à l’abroger depuis 1926, ajouté au fait qu’en 2009, Berlusconi était au pouvoir, voici le résultat : douze ans.

Rochefort-en-Terre, le 2 décembre 2019. Débat et conférence au Café de la Pente, bar associatif, organisés par le comité de soutien de Vincenzo Vecchi, ancien militant altermondialiste italien, autour de ses avocats et de l’écrivain Eric Vuillard. © Thierry PASQUET Rochefort-en-Terre, le 2 décembre 2019. Débat et conférence au Café de la Pente, bar associatif, organisés par le comité de soutien de Vincenzo Vecchi, ancien militant altermondialiste italien, autour de ses avocats et de l’écrivain Eric Vuillard. Documents présentés par le comité de soutien de Vincenzo Vecchi lors d'un débat-conférence, à Rochefort-en-Terre (Morbihan) le 2 décembre 2019. Photo Thierry Pasquet. Signatures pour Libération

Sans même s’attarder sur l’incongruité de faire droit à une vieille loi fasciste pour gérer la contestation politique dans l’Europe du XXIe siècle (après tout, c’était Berlusconi), on peut tout de même s’inquiéter d’une tendance actuelle, ici et maintenant, qui n’est pas à la défense des libertés. Car, comment qualifier cette coïncidence de recours à des lois vieilles et nouvelles visant toutes à restreindre le droit à manifester ? Au vu de ce que l’on observe en France depuis au moins deux ans (mais en fait, on peut déjà facilement remonter jusqu’à Nuit debout), on serait tenté de proposer : une ambiance de travail ?

 Répression de toute forme de contestation politique et sociale

Historiquement, les premières «lois scélérates» votées en 1893 et 1894 visaient à contenir une agitation anarchiste qui pouvait alors - il est vrai - mener à l’assassinat d’un président (Sadi Carnot). Mais ce que dénonçaient déjà Jaurès et Blum, c’était l’ambiguïté perverse des formulations, qui contenait en germe les dérives que ces lois n’ont pas manqué d’engendrer : censure de la presse, criminalisation de mouvements politiques, perquisitions abusives, arrestations massives. Le délit de «provocation directe», notamment, était commodément étendu aux «provocations indirectes»… tout comme celui de complicité, en 1926, englobait soudain (englobe toujours) le «concours moral», tout comme l’article 24 permettra désormais d’établir, à la discrétion des forces de l’ordre, «l’intention malveillante » de celui qui se hasarderait à filmer des violences policières. Dans l’affaire qui nous occupe, on pourrait également associer à ce chapelet peu démocratique le détournement du mandat d’arrêt européen, créé censément pour traquer les terroristes, aux fins d’instrument de répression de toute forme de contestation politique et sociale. En la matière, on a bien l’impression d’un gouvernement décidé à faire feu de tout bois.

Peut-être le sort de Vincenzo n’est-il pas directement lié à la préservation de nos libertés. Mais enfin, on connaît l’histoire : «Quand ils sont venus arrêter les communistes, je n’ai rien dit ; quand ils sont venus arrêter les syndicalistes, je n’ai rien dit», etc. Altermondialistes, jeunes de banlieue, gilets jaunes, noirs, livreurs, journalistes, sans-abri, producteurs de musique, la liste s’est quelque peu allongée depuis le beau poème du pasteur Niemöller dans les années 50, mais à ce rythme, nous y allons tout droit, nous y sommes presque : si Vincenzo est le prochain, si cette folle escalade se poursuit, alors tout porte à croire que, bientôt, ce sera vous.

Rochefort-en-Terre, le 2 décembre 2019. Débat et conférence au Café de la Pente, bar associatif, organisés par le comité de soutien de Vincenzo Vecchi, ancien militant altermondialiste italien, autour de ses avocats et de l’écrivain Eric Vuillard. © Thierry PASQUET Rochefort-en-Terre, le 2 décembre 2019. Débat et conférence au Café de la Pente, bar associatif, organisés par le comité de soutien de Vincenzo Vecchi, ancien militant altermondialiste italien, autour de ses avocats et de l’écrivain Eric Vuillard.

Le comité de soutien de Vincenzo Vecchi, à Rochefort-en-Terre le 2 décembre 2019. Photo Thierry Pasquet. Signatures pour Libération.

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