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Ils ont quitté La Réunion pour la Drôme : «On ne pensait pas trouver tant de services à la campagne»

logo de Le Parisien Le Parisien 10/07/2021 Barnabé Binctin
Nathalie et Stéphane (39 et 38 ans) avec leurs enfants, Andréanne et Adrien (6 et 4 ans), devant leur épicerie à Die (Drôme). Originaires de La Réunion, ils ont décidé de changer de vie. LE PARISIEN WEEK-END/Alexa Brunet © Alexa Brunet Nathalie et Stéphane (39 et 38 ans) avec leurs enfants, Andréanne et Adrien (6 et 4 ans), devant leur épicerie à Die (Drôme). Originaires de La Réunion, ils ont décidé de changer de vie. LE PARISIEN WEEK-END/Alexa Brunet

Stéphane se présente encore comme une « bleusaille », et pourtant, à entendre la verve avec laquelle il conseille sur ses derniers arrivages de vin, on jurerait qu’il a fait ça toute sa vie. « Ici, on aime partager les bonnes choses ! Ça se voit, non ? » lance-t-il l’air guilleret dans son tablier de travail, une bouteille à la main. Cela ne fait que quelques mois qu’il a repris, avec sa femme Nathalie, la jolie épicerie située dans la rue Camille Buffardel, l’artère principale et commerçante de Die, une petite ville dans la Drôme.

Il ne lui a pas fallu longtemps pour y imposer sa faconde et son accent réunionnais, ainsi que quelques produits de son île natale. Les touristes s’arrêtent volontiers acheter quelques douceurs du coin, tapenade d’olive noire ou clairette de Die en tête, cet or local qui a fait la notoriété de la région : un breuvage sucré et pétillant à base de raisins que l’on déguste à l’apéro. Mais les Diois, eux, se pressent désormais autour des fruits de la passion, des achards de légumes, des confitures de goyavier et autres bocaux de « sauce chien traditionnelle » venus garnir les rayons à côté des références plus courantes. L’attirante collection de rhums arrangés produit également son effet, comme la musique mauricienne qui baigne le magasin de 60 m2.

Fournisseur de la maison en longe de porc séchée depuis plus de vingt ans, Jacky Gruson, Diois d’origine, a vu d’un bon œil l’arrivée de la famille Bénard à la tête de cette boutique historique, fondée en 1957 : « Ils se sont tout de suite intégrés à la vie locale, grâce à leur convivialité et leur envie. Aujourd’hui, ils incarnent parfaitement la figure de l’épicier de proximité. »

L’épicerie, un « métier concret et joyeux »

Une sacrée reconversion pour ce couple, tombé amoureux en 2011 au Centre hospitalier universitaire de La Réunion. Après dix-huit ans passés à l’hôpital – elle, en tant que secrétaire médicale ; lui, comme technicien de laboratoire – et toute une vie sur l’île de l’océan Indien, l’envie de changement a fini par l’emporter, à l’approche de la quarantaine. « On ne manquait de rien, mais on avait l’impression de tourner en rond », résume Nathalie.

La réorientation professionnelle s’est vite imposée comme une évidence : Stéphane aime les métiers de bouche et, elle, veut garder un contact avec le public ; il faut être opérationnel assez rapidement, sans formation ni diplôme : va donc pour l’épicerie, un « métier concret et joyeux ». L’occasion aussi, pour Stéphane, d’assouvir son désir d’entrepreneuriat : « Maintenant, on travaille pour nous, ça change des organisations trop hiérarchisées. »

L’entrée en matière aurait pourtant eu de quoi les décourager : arrivée en métropole le 15 mars 2020, la petite famille, qui compte deux enfants, se retrouve confinée dès le lendemain, en région parisienne. Et tant pis pour la voiture de location, réservée pour sillonner le territoire en quête d’opportunités de rachat. Il faudra attendre l’été suivant, et une bonne dizaine de premières visites au sud d’une ligne Lyon-Bordeaux – question de météo – pour que le coup de foudre se produise, devant cette épicerie au charme d’antan et aux portes grandes ouvertes sur la rue, bien loin des néons froids et des rayonnages étroits des petits commerces modernes.

Le 18 novembre, les Bénard rachètent officiellement le fonds de commerce à Gilbert Gil, le propriétaire, dont le nom figure encore sur la devanture bordeaux. Il continue d’ailleurs d’être un conseil avisé et amical. Devenu chauffeur de car scolaire, il se réjouit, même : « Je n’ai que des bons retours à leur sujet ! »

Un dynamisme à rebours des clichés qui collent aux déserts ruraux

Nathalie et Stéphane ne regrettent pas leur choix, et c’est peut-être lors de la traditionnelle sortie des écoles qu’ils en mesurent tous les avantages. Finie, l’heure et demie de route, chaque jour, pour déposer puis récupérer leurs deux enfants sur le trajet du boulot, encombré par les bouchons de Saint-Pierre, la « capitale » du sud de La Réunion où ils vivaient alors. Ici, tout se fait à pied.

Ce jeudi 10 juin, à l’heure où le soleil transforme la rivière de la Drôme en un prolongement prisé de la cour de récré, la famille préfère l’ombre d’un érable – l’eau douce étant encore un peu fraîche pour ces habitués des températures tropicales. Assis avec d’autres parents d’élèves sur les rebords du bac à sable, Stéphane savoure un moment de répit… en même temps que les restes du goûter. Il n’y a pas que le « chablé », un sablé bien beurré en forme de tête de chat au chocolat, qui arbore un grand sourire : pendant qu’Adrien, 4 ans, dompte sa draisienne avec son casque bleu autour du terrain multisport, sa grande sœur de 6 ans, Andréanne, conte ses exploits du jour, à la piscine municipale.

Parents et enfants sont nombreux à se retrouver au bord du bac à sable après l’école. Adrien, le fils de Nathalie et Stéphane, partage son goûter avec sa maman. © Fournis par Le Parisien Parents et enfants sont nombreux à se retrouver au bord du bac à sable après l’école. Adrien, le fils de Nathalie et Stéphane, partage son goûter avec sa maman.

La semaine prochaine, c’est au cinéma de la ville qu’elle se rendra avec ses petits camarades. Près d’un an après leur arrivée, les boucles d’oreilles pastèque de Nathalie s’agitent encore vigoureusement au moment d’énumérer toutes les activités disponibles dans ce petit coin, pas si perdu donc, de la Drôme : « On savait qu’on voulait vivre à la campagne. On n’imaginait pas trouver tant de services ! »

Un hôpital, une gare toujours en activité et reliée directement à Paris grâce à un train de nuit, un collège, un lycée, un théâtre ou encore une médiathèque… C’est peu dire que Die révèle un dynamisme à rebours des clichés qui collent aux déserts ruraux. « Nous assurons les fonctions d’une ville de 20 000 habitants », résume Isabelle Bizouard, la maire de la commune, qui en affiche près de 5 000. Une situation qui tient à son statut de sous-préfecture et à son isolement géographique – elle est encaissée dans une vallée, entre les Baronnies provençales, au sud, et le plateau du Vercors, au nord.

L’éloignement des premiers centres commerciaux, à plus de quarante-cinq minutes en voiture, a rendu nécessaire le maintien d’un certain nombre de services. C’est simple, ici, il n’y a que des montagnes à l’horizon, à 360 degrés, dont cette majestueuse barre rocheuse du Glandasse qui surplombe, à l’est, la vallée de sa robe de calcaire, retardant chaque matin l’apparition du soleil.

Les montagnes et les rivières, les Bénard les pratiquaient déjà à La Réunion. Ils n’en ont pas moins ressenti un fort dépaysement l’hiver venu, en découvrant la neige et, avec elle, les premières gamelles à ski. Mais la rudesse du climat n’a d’égale que la qualité de l’accueil de ses habitants. « À première vue, on dirait que les montagnes nous écrasent, mais c’est tout le contraire : elles nous ouvrent vers l’extérieur, poursuit l’édile. Historiquement, le Diois a toujours été une vallée de passage, les valeurs d’altruisme et de générosité y sont très fortes. »

« Ce n’est pas difficile de faire sa place à Die »

Pionnière en matière d’exigence écologique, cette « biovallée » cultive une image un peu alternative, un peu rebelle aussi. Il s’y expérimente sans cesse de nouveaux modes de vie, qui attirent à la fois artistes, intellectuels et hippies – et tous ceux qui, de manière plus générale, s’assument comme « marginaux ». Ce brassage fait toute la singularité de l’ambiance locale, « un foisonnement de mouvements et d’idées », selon Ghislain Papin, conteur de métier et de passion. Arrivé dans le pays diois il y a dix-sept ans, l’homme n’en est jamais reparti. « Il y a une ouverture d’esprit et une liberté qu’on ne trouve pas ailleurs. »

De fait, certaines mœurs y sont parfois déroutantes pour qui débarque tout droit de la « grand-ville ». Ici, pas de vouvoiement, les portes des maisons sont rarement fermées à clé, les vélos ne sont pas cadenassés, et l’on marche volontiers pieds nus, à toute heure du jour et de la nuit, au milieu de « zones de gratuité », comme cette bibliothèque de rue bien fournie où l’on est invité à se servir sans contrepartie…

Autant d’habitudes qui font que l’étranger ne se considère jamais bien longtemps comme tel. Notre couple n’échappe pas à la règle. Il n’y a qu’à regarder Stéphane plaisanter avec ses plus fidèles clients, qu’il appelle tous par leur prénom, et dont certains sont déjà devenus des amis. « Ce n’est pas difficile de faire sa place à Die, il y a beaucoup de chaleur humaine. Et puis, cette ambiance « baba cool », on la connaît déjà un peu à La Réunion : chez nous aussi, il y a des touristes qui ne repartent jamais ! »

Une ville de plus en plus prisée

Pour toutes ces raisons, la ville de Die suscite aujourd’hui un engouement manifeste. Depuis quelques mois, le service des permis de construire de la ville est débordé, tandis que l’on recense une centaine d’inscriptions de nouveaux arrivants sur les listes électorales depuis le printemps 2020.

L’un des indicateurs de ce développement se trouve du côté de l’espace Barral, une aire de coworking flambant neuve aménagée dans une ancienne bonneterie, où se côtoient architectes, illustrateurs, cyber-criminologues et thérapeutes en tout genre. « On compte désormais une soixantaine de personnes, et il n’y a pas deux métiers qui se ressemblent ! » s’amuse Doreen, coordinatrice de ce lieu devenu un centre névralgique pour tous les néoruraux aguerris au télétravail. « Die permet de s’épanouir à la fois individuellement et collectivement, elle maintient un tissu associatif et une vie culturelle dynamiques, tout en proposant un cadre naturel somptueux », résume Sylvain, qui travaille, lui, pour une agence de voyages.

L’espace Barral, aire de coworking dioise flambant neuve, est un centre névralgique pour tous les néo-ruraux aguerris au télétravail. © Fournis par Le Parisien L’espace Barral, aire de coworking dioise flambant neuve, est un centre névralgique pour tous les néo-ruraux aguerris au télétravail.

L’ancienne cité romaine pourrait-elle être victime de son succès ? La maire, elle-même dioise d’origine, hésite encore à parler de « gentrification », mais reconnaît une cohabitation parfois tendue entre anciens et nouveaux : « Il y a encore dix ans, tout le monde se saluait dans la rue. Désormais, je ne reconnais plus une personne sur deux. Pour que le métissage opère et prolonge l’authentique esprit du Diois, il faut continuer à créer du lien entre toutes ces populations. Ce n’est pas toujours évident. »

Tom, croisé par hasard le long de la Drôme après un bain, propose de « tirer une latte », prétexte à une dernière discussion avant de partir faire la saison, en alpage, avec sa chienne et son troupeau, pendant les quatre prochains mois. Celui qui a grandi à Die a vu évoluer le profil de ses habitants au fil des ans et constate, amer, les difficultés récurrentes à y trouver un logement accessible. Stéphane en sait quelque chose, lui aussi : un peu à l’étroit dans l’appartement qu’il loue juste au-dessus de l’épicerie, il cherche activement une petite maison avec jardin. Mais le marché de l’immobilier local est saturé, et les rares offres trouveraient acquéreur en quelques minutes à peine, sans la moindre visite.

Pas un seul jour de vacances en huit mois

Alors, pour compenser, la famille Bénard s’est inscrite à l’un des jardins partagés disséminés dans la ville, derrière les remparts historiques qui délimitent son centre et ses jolies petites rues pavées. Avant de plancher sur leurs devoirs du soir, les enfants aiment y nourrir les poules, pas farouches, de quelques bananes trop mûres. « Cela change des moustiques et des chiens errants (NDLR : de La Réunion) ! » se réjouit Andréanne.

Pour Stéphane, c’est déjà l’heure de retourner au magasin où il faut réapprovisionner les étals, passer commande pour les stocks, et préparer les livraisons qu’il continue de proposer aux personnes âgées. Les sorties à l’école ou au potager restent de rares moments volés au rythme éreintant de l’épicerie. En huit mois, il n’a pas posé un seul jour de vacances, restant ouvert 7 jours sur 7 – y compris à Noël et le 1er mai –, et ne s’octroyant que le dimanche après-midi pour un moment en famille.

La famille, c’est aussi ce qui manque à Nathalie et aux enfants, qui trépignent d’impatience à l’idée de retrouver leurs grands-parents dont les billets d’avion sont pris pour cet été. En attendant, derrière la vitrine des fromages, Frédéric, le petit frère de Stéphane, avec son tee-shirt aux couleurs de La Réunion, est déjà venu prêter main-forte, avec la même bonhomie que son aîné. Ses plans pour la suite ne sont pas arrêtés, mais il sait déjà qu’il aura du mal à quitter Die : « C’est sûr qu’il fait bon vivre, ici ! »

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