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A Lagos, le seul centre équestre du Nigeria et poumon vert de la ville en partie saccagé

logo de Le Monde Le Monde 14/10/2021 Liza Fabbian

Le Saddle Club, l’un des rares espaces verts de la capitale économique nigériane, a été envahi et en partie détruit fin septembre.

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Le long de l’autoroute bondée qui traverse Lagos, les décibels s’envolent dès les premières heures du jour. Le cœur de la capitale économique nigériane étouffe sous le bruit des klaxons stridents et des nuages de pollution. Mais non loin de l’échangeur d’Ikeja, un lourd portail de fer ouvre sur un autre monde : le Saddle Club et ses huit hectares de nature préservée.

Le contraste est saisissant entre les arbres majestueux qui entourent un vaste pré et les enseignes des stations-service décaties que l’on distingue à travers les branchages. « Quand on monte à cheval ici, on oublie vite le bruit des voitures ! », s’amuse Frédérique P.

Lagos, mégapole tentaculaire du Nigeria, s’enfonce dans les eaux

Installée à Lagos depuis six ans, la Française est élue au conseil exécutif du club où elle s’occupe bénévolement de la logistique des écuries et du soin des chevaux. Mais depuis peu, cette expatriée de 60 ans doit négocier pour pénétrer dans l’écrin de verdure. Chaque matin, c’est elle qui fait face aux « voyous » – comme on surnomme ces bandes au Nigeria – qui occupent le centre équestre depuis le 23 septembre. Ce jour-là, une soixantaine d’hommes en civil et des policiers ont pris possession des lieux, armes à la main.

« Ils ont arraché le toit de la réception et commencé à couper les arbres à la tronçonneuse », décrit un document produit par les avocats du club le 24 septembre. Sur place, l’ampleur des dégâts est toujours visible : des troncs sectionnés jonchent le sol, profondément entaillé par les chenilles des roues d’un bulldozer. Une portion de forêt, dans laquelle une trentaine d’espèces d’oiseaux avaient été répertoriées, a également été saccagée.

« Victime collatérale » d’un conflit foncier

« Le bâtiment qui sert à l’hébergement des palefreniers a aussi été détruit et ils ont arrêté quatre employés du club », poursuit Frédérique P., qui se désole de la disparition d’une bonne partie des antilopes qui vivaient dans le parc. « Mais ils n’ont pas osé toucher aux chevaux. Finalement, ce sont eux qui ont sauvé le club », lance-t-elle, en longeant les box près desquels les animaux sont attachés aux branches des arbres.

Selon ses membres et ses avocats, le Saddle Club serait « la victime collatérale » d’un conflit foncier opposant une puissante famille à l’Etat de Lagos, propriétaire de ce terrain depuis 1969. Un « certificat d’occupation » a été établi en 1975 au bénéfice du centre équestre. Mais depuis le début des années 2000, plusieurs procédures ont été lancées par plusieurs familles qui en revendiquent la propriété pour tenter de faire main basse sur ces terres. Et c’est en vertu d’un jugement désormais contesté par les avocats du club que l’une d’elles a finalement donné l’ordre d’envahir les lieux fin septembre.

« Ce sont des pratiques très courantes à Lagos, surtout quand les terrains sont nus ou qu’ils ont été vendus à l’origine par une famille, commente Ayobayo Babade, un avocat spécialisé dans le conseil immobilier. Il arrive que les enfants ou les petits-enfants des vendeurs estiment que leurs terres n’ont pas été négociées à un prix suffisant. Ils vont alors exploiter toutes les failles légales pour tenter de revenir sur la transaction, même des décennies plus tard ! »

Certains « voleurs de terres » – connus sous le nom d’omo-onile à Lagos – possèdent des appuis solides au sein de la police ou du système judiciaire, souligne l’avocat. Ce phénomène est particulièrement répandu dans les villes-satellites et les zones rurales de l’Etat de Lagos mais, cette fois, les spéculateurs fonciers s’en sont pris à une institution.

« Le seul de tout le pays ! »

Devant le Saddle Club, un statu quo fragile s’est installé. Les hommes qui stationnent à l’entrée « espèrent que les palefreniers vont prendre peur et quitter les lieux, mais nous ne céderons pas », tempête Wole Osinupebi, le président du centre équestre. Une intervention du procureur de Lagos a permis de stopper le saccage en attendant une issue légale, mais l’équilibre demeure précaire. Chaque jour, les cavaliers doivent négocier le droit de monter leurs chevaux. Ils se sont également cotisés pour payer l’hôtel aux quarante membres du personnel afin que ceux-ci continuent de s’occuper des animaux.

« Je n’arrête pas de rappeler que l’équitation fait partie de la culture nigériane et qu’il faut préserver notre centre équestre, qui est le seul de tout le pays ! », insiste Wole Osinupebi. S’il ne pratique l’équitation que depuis huit ans, le président du club est issu d’une famille de cavaliers traditionnels, originaires de la ville d’Ijebu Ode (sud-ouest).

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Seyi Oyinlola a, quant à lui, commencé l’équitation durant ses études à Londres avant de découvrir le polo lors d’un voyage d’affaire en Afrique du Sud. L’homme d’affaires possède désormais onze chevaux hébergés dans le centre équestre d’Ikeja. A l’ouverture de la saison, ils traversent la ville à bord de camions pour rejoindre le club de polo situé dans le quartier huppé d’Ikoyi, à trente kilomètres de là.

« Mon palefrenier a été arrêté et j’ai déjà dû dépenser énormément d’argent pour le faire libérer sous caution », regrette l’homme aux épaules carrées sous sa tunique impeccable. « Je me demande si les choses se seraient passées autrement si on avait davantage impliqué la communauté locale, si ça n’avait pas seulement concerné une petite bande de gens aisés et d’expatriés qui aiment le cheval », ajoute-t-il.

« Une tentative d’accaparement »

Un projet environnemental était à l’étude depuis quelques mois, en partenariat avec la Nigerian Conservation Foundation (NCF) dans l’optique d’ouvrir au public la forêt du Saddle Club. Des techniciens de l’organisation chargée de la gestion de zones protégées à l’intérieur des villes nigérianes étaient même venus faire des repérages sur place. « Les gens auraient pu visiter cet endroit et être témoins de ce qu’il s’y passait. Et puis nous aurions eu notre mot à dire face à cette tentative d’accaparement », déplore Aminu Kano, qui dirige la fondation à Lagos.

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A travers toute la ville, les espaces verts diminuent à vue d’œil en dépit des engagements du gouvernement nigérian à respecter les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030. Le phénomène a des conséquences majeures sur la vie des urbains : le recul des zones humides remplacées par des quartiers sécurisés est l’une des principales causes de la multiplication des inondations qui touchent de nombreux quartiers de la mégalopole.

La disparition des arbres aggrave également les vagues de chaleur extrême dans la ville la plus peuplée d’Afrique. La destruction du parc occupé par le Saddle Club serait un triste symbole. « Ici, quand les gens voient un espace vert, ils ne comprennent pas pourquoi on n’en tire pas immédiatement un profit », soupire Aminu Kano.

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