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Arabie saoudite : les droits de l'homme au service de Sa Majesté MBS

logo de Le Point Le Point 27/04/2020 Par Armin Arefi
-Mohammed Ben Salmane-Arabie saoudite-droits de l'homme- © Fournis par Le Point -Mohammed Ben Salmane-Arabie saoudite-droits de l'homme-

C'est une nouvelle révolution au pays des deux saintes mosquées. Coup sur coup, l'Arabie saoudite a aboli de son système pénal deux mesures pour lesquelles elle était régulièrement attaquée par les organisations de défense des droits de l'homme. Vendredi, Awad al-Awad, le président de la commission des Droits humains, un organisme gouvernemental, a révélé que la Cour suprême avait imposé aux tribunaux de ne plus appliquer la peine de flagellation et de se contenter de peines telles que l'emprisonnement ou les amendes. Et dimanche, ce même responsable saoudien a indiqué que le roi avait annoncé par décret l'abolition de la peine de mort pour les individus reconnus coupables de crime alors qu'ils étaient mineurs.

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« Je salue la décision de mettre un terme à la peine de mort des mineurs, une pratique honteuse contre laquelle je me suis trop souvent insurgée », réagit auprès du Point Agnès Callamard, rapporteuse spéciale de l'ONU sur les exécutions extrajudiciaires. « Il y a encore dans les couloirs de la mort saoudiens des individus qui ont été condamnés pour des crimes, y compris politiques, qu'ils ont commis lorsqu'ils étaient mineurs tels qu'Ali Mohammed Baqir al-Nimr et Murtaja Qureiri. Il faut que cette décision s'applique rétroactivement afin que toutes ces personnes, souvent injustement condamnées à mort, soient finalement libres. » La rapporteuse spéciale de l'ONU ajoute : « Je salue également la décision de mettre un terme à la flagellation, une pratique d'un autre temps, une forme de torture et de traitement cruel et inhumain qui n'a plus lieu d'être. »

Modernisation à pas forcés

À n'en pas douter, ces réformes s'inscrivent dans le projet de modernisation à pas forcés du pays lancé en grande pompe depuis 2016 par le prince héritier Mohammed Ben Salmane, dit MBS. Elles sont le pendant sociétal du vaste programme de transformation économique Vision 2030 qui vise à sortir l'Arabie saoudite de sa dépendance au pétrole. « Si les droits de l'homme ne sont pas leur préoccupation principale, il existe une volonté claire de MBS et du roi Salmane d'avancer sur le plan des réformes », explique un diplomate occidental familier du royaume. « Sur le fond, ils ne sont pas des conservateurs et aimeraient faire avancer les choses, mais le font pas à pas, pour ne pas trop irriter les milieux les plus conservateurs. Cela leur permet également d'améliorer l'image du royaume à l'étranger. »

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Il y a deux ans, le fils du roi Salmane avait déjà marqué les esprits en étant à l'origine de l'autorisation historique des femmes saoudiennes à conduire, même si beaucoup d'entre elles n'ont toujours pas franchi le pas, en raison de traditions ancrées dans la société. Les avancées en matière de droit des femmes se sont poursuivies en 2019. Sous l'impulsion de MBS, le roi Salmane a allégé le très strict système de « tutorat » auquel sont soumises les femmes du royaume, permettant aux Saoudiennes âgées de plus de 21 ans de s'affranchir de l'accord préalable de leur « tuteur » (parent proche masculin : père, mari, fils?) pour obtenir un passeport et voyager à l'extérieur du pays.

Multiples violations des droits de l'homme

« Malheureusement, ces dernières décisions sont loin de suffire à faire oublier les multiples violations des droits humains dont le pays, sous Mohammed Ben Salmane, s'est rendu coupable », nuance toutefois Agnès Callamard. En 2019, l'Arabie saoudite a exécuté 184 personnes condamnées à mort. Un record pour la pétromonarchie, même si la majorité des cas concerne des affaires liées au trafic de drogue. « La dernière violation des droits de l'homme en date est la mort en détention, suite aux mauvais traitements et à l'absence de soins médicaux, du poète activiste des droits humains Abdullah al-Hamid », ajoute la rapporteuse de l'ONU.

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Ce vendredi, plusieurs ONG de défense des droits humains ont en effet annoncé le décès du militant saoudien de 69 ans des suites d'un accident vasculaire cérébral survenu le 9 avril dernier en prison alors qu'il purgeait une peine de 11 ans de prison. D'après Amnesty International, Abdullah al-Hamid a été condamné pour avoir notamment « rompu l'allégeance » au roi, « cherché à déstabiliser la sécurité et incité au désordre en appelant à des manifestations ».

Mort en prison du « vétéran » des réformes

« Abdullah al-Hamid était une figure incontestable chez tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont sincèrement voulu démocratiser le système en Arabie saoudite », explique Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po. « C'était un vétéran et un irréductible. En 2013, il a usé de la tribune que lui offrait son procès, non pour faire amende honorable, mais comme porte-voix pour sa cause malgré le risque d'une lourde peine à la clé. À mon sens, ajoute le spécialiste de l'Arabie saoudite, ses écrits font de lui l'un des grands intellectuels réformistes du monde arabe de ces vingt dernières années. »

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Son sort illustre celui réservé aux militants « historiques » des droits de l'homme dans le pays depuis l'accession de MBS au pouvoir en 2016. L'« ouverture » prônée par le prince héritier s'est en effet accompagnée d'une vague d'arrestations sans précédent contre toute voix discordante à l'intérieur du royaume. « Le roi et son fils veulent montrer que l'initiative vient d'eux et pas de la pression de militants humanitaires, confie le diplomate occidental. Ils souhaitent totalement contrôler le rythme de ces réformes. »

« Ma s?ur est torturée en prison »

Oulémas ultraconservateurs, journalistes critiques, mais aussi riches princes et hommes d'affaires, et jusqu'aux propres membres de la famille royale, personne n'est épargné. Y compris les militantes pour les droits de la femme, dont MBS se réclame pourtant le champion. Parmi la dizaine de Saoudiennes toujours incarcérées figure Loujain al-Hathloul, éminente militante pour le droit des femmes à conduire et l'abolition du système de tutorat, en prison depuis près de deux ans.

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La militante saoudienne Loujain al-Hathloul, emprisonnée en Arabie saoudite depuis près de deux ans.  © - / AFP
« Loujain se trouve aujourd'hui affaiblie, dans un état préoccupant », confie au Point sa s?ur Lina al-Hathloul, qui vit à l'étranger. « Elle est à l'isolement depuis plus de huit mois et n'a toujours pas été jugée. Elle est torturée psychologiquement après avoir été torturée physiquement. » Au lendemain de son arrestation, la militante, âgée de 30 ans, avait été accusée dans les médias d'avoir trahi la nation et déstabilisé le pays. Pourtant, d'après les charges pesant sur elle, c'est bien ses activités de défense des droits de l'homme qui lui sont reprochées. « Le but de ces arrestations est de signifier à la population saoudienne que le changement doit venir d'en haut, pas d'en bas, poursuit Lina al-Hathloul. C'est au pouvoir que doit revenir le mérite du changement et le peuple n'a rien à dire. Aujourd'hui, tous les activistes et réformateurs saoudiens sont en prison. Plus personne n'ose parler dans le pays. »

Délicate transition

Cette chape de plomb qui s'abat sur le pays témoigne de la volonté de MBS de s'assurer une transition au pouvoir sans heurts, alors que son père, âgé de 85 ans, est malade et que lui et ses méthodes expéditives ne font pas l'unanimité au sein même de la famille royale. « MBS sait qu'il existe une opposition larvée au sein de la famille royale et des milieux d'affaires », indique le diplomate précité. « Il souhaite totalement contrôler le processus et prend des mesures de précaution contre tous ceux qui pourraient le gêner. » Début mars, l'impulsif prince héritier est allé jusqu'à arrêter son propre oncle, Ahmed ben Abdelaziz, et frère du roi Salmane, ainsi que son cousin, Mohammed ben Nayef, accusés tous deux de vouloir le renverser.

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Un an et demi après l'effroyable assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi, que MBS est accusé par la CIA d'avoir commandité, l'impétueux prince semble aujourd'hui en passe d'être réhabilité dans le concert des nations. Le sujet des militants saoudiens des droits de l'homme persécutés en Arabie est généralement évité par les chancelleries occidentales et le nom de Loujain al-Hathloul n'a tout bonnement jamais été publiquement mentionné par le Quai d'Orsay, le président Emmanuel Macron l'ayant, quant à lui, prononcé une fois en mars 2019.

« Amnésie » occidentale

Tous les yeux sont aujourd'hui rivés sur le G20, que l'Arabie doit organiser les 21 et 22 novembre prochains à Riyad, qui est censé définitivement tourner la page Jamal Khashoggi. « L'Arabie saoudite cherche à faire oublier ses nombreuses violations et le G20 en sera l'outil principal », pointe la rapporteuse spéciale de l'ONU Agnès Callamard, qui prévient : « Que les récentes décisions saoudiennes ne soient pas utilisées par les dirigeants politiques du G20 pour se donner bonne conscience et faire preuve d'amnésie. »

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