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Basket, football, baseball... les sports américains inégalement engagés contre les violences racistes

logo de Liberation Liberation 07/06/2020 Romain Métairie
Le commissaire de la NFL (football américain) Roger Goodell en conférence de presse le 5 février 2016 à San Francisco (Californie) © Timothy A. CLARY Le commissaire de la NFL (football américain) Roger Goodell en conférence de presse le 5 février 2016 à San Francisco (Californie)

D’une NBA à la pointe du mouvement antiraciste, à la MLB qui a mis neuf jours à prendre position, en passant par la NFL, réactive mais toujours hantée par le cas Colin Kaepernick, les instances du sport américain (ligues, franchises, employés) ont réagi différemment à la mort de George Floyd.

Des parquets NBA aux pavés : déjà échaudée d’attendre fin juillet pour reprendre la compétition en raison de l’épidémie de coronavirus, la communauté du basket nord-américain a été secouée par l’onde de choc liée à la mort de George Floyd. Alors qu’en France, la prise de parole reste rare chez les sportifs (même si certains comme Mathieu Bastareaud commencent à se manifester), de nombreuses stars de la ligue ont pour habitude de s’exprimer dans ce genre d’affaire. Lors de la mort d’Eric Garner en 2014 – un Afro-Américain tué par un agent de la police de New York –, on pouvait déjà voir LeBron James ou Kobe Bryant arborer des tee-shirts noirs floqués de la phrase «I can’t breathe» («Je ne peux pas respirer»). La même qu’a prononcée George Floyd, le cou écrasé sur le trottoir de Minneapolis, et qui résonne aujourd’hui dans les bouches et posts de joueurs, dirigeants et autres légendes du jeu sur les réseaux sociaux. 

Le basket dans la rue

Cette fois, la gronde a dépassé Twitter et Instagram. Un peu partout dans le pays, de nombreux basketteurs se sont confondus avec les manifestants. Dans les rues d’Oakland, les triples champions NBA Stephen Curry et Klay Thompson (Golden State Warriors) scandaient le nom de George Floyd. Jaylen Brown (Boston Celtics) a roulé quinze heures en voiture jusqu’à Atlanta, ville historique de la ségrégation raciale, pour faire partie du cortège. A ses côtés : Malcolm Brogdon ou encore Justin Anderson, qui portent les tuniques respectives d’Indiana et Brooklyn. 

(FILES) In this file photo taken on March 08, 2020 Stephen Curry #30 of the Golden State Warriors stands for the Canadian National Anthem before their game against the Toronto Raptors at Chase Center on March 5, 2020 in San Francisco, California. - NBA player Stephen Curry chanted the name "George Floyd" as he and some of his Golden State Warrior teammates joined a throng of protesters at a peaceful march in California on June 3, 2020. Curry, along with Klay Thompson, Kevon Looney and Damion Lee, participat © EZRA SHAW (FILES) In this file photo taken on March 08, 2020 Stephen Curry #30 of the Golden State Warriors stands for the Canadian National Anthem before their game against the Toronto Raptors at Chase Center on March 5, 2020 in San Francisco, California. - NBA player Stephen Curry chanted the name "George Floyd" as he and some of his Golden State Warrior teammates joined a throng of protesters at a peaceful march in California on June 3, 2020. Curry, along with Klay Thompson, Kevon Looney and Damion Lee, participat

Stephen Curry. Photo Ezra Shaw. AFP

Des actes relayés et soutenus dans le microcosme NBA. «L’impact le plus important qu’aura Jaylen, aussi fort soit-il au basket, ne sera pas sur un terrain de basket», jure Brad Stevens, entraîneur des Celtics, à propos de Jaylen Brown. Chez les San Antonio Spurs, le très réputé et respecté coach Gregg Popovich, opposant revendiqué de Donald Trump, s’en est une fois de plus pris au Président, n’hésitant pas à le traiter d'«idiot dérangé». Si l’on met de côté les New York Knicks, dont le propriétaire James Dolan – grand soutien de Trump – a estimé qu’ils n’étaient «pas plus qualifiés que quiconque pour donner (leur) avis sur des questions sociales», les franchises ont pris position sitôt l’affaire éclatée.

Le tout sous l’œil attentif de la NBA, qui n’a pas manqué de réagir via une note du patron, Adam Silver, aux employés de la ligue. Engagée et fédératrice, elle se conclut en invitant les destinataires «à participer à la «Dream color virtual community conversation», soit un groupe de ressources internes aux employés dédié à la communauté afro-américaine et ses problèmes. 

Parmi les grandes fédérations qui composent le paysage sportif américain, la NBA est considérée comme la plus progressiste, et la plus en avance en matière de lutte contre les injustices à caractère racial. Du Martin Luther King Day, érigé en journée phare de la saison régulière, à la création de la plateforme «NBA Voices», destinée à promouvoir l’égalité et la diversité, les actions pour lutter contre toute forme de discrimination ne manquent pas. Idem lorsqu’il faut sévir : en 2014, Adam Silver a banni à vie le propriétaire Donald Sterling pour des propos racistes, l’obligeant à céder sa franchise des Los Angeles Clippers. Voir Michael Jordan – critiqué dans le passé pour son manque d’engagement – donner aujourd’hui 100 millions de dollars (sur dix ans) à des associations antiracistes, est révélateur. Surtout, avec respectivement 78% de joueurs de couleur en basketball, 69% en football américain, 17% en football (soccer), 8,5% en base-ball et 0,5% en hockey sur glace, pas étonnant de voir la NBA à la pointe du mouvement.

La NFL et le spectre Kaepernick

Plus surprenant : à bien regarder ce petit jeu des réactions, la «Grande Ligue» a été devancée par la NFL (football américain), d’habitude peu prompte à commenter ce genre d’histoire. Surtout depuis sa gestion désastreuse du cas Colin Kaepernick, cet ex-joueur des San Francisco 49ers qui posa un genou à terre durant l’hymne américain précédant une rencontre en 2016, en protestation contre les violences policières racistes. Insulté par Trump, mis au ban de la Ligue, silence radio des franchises qui ne le reprendront plus… sa trajectoire ternit toujours quatre ans plus tard la nouvelle image que souhaite se donner la NFL. Depuis peu, la ligue a par exemple mis en place une politique de quotas : la «Rooney Rule». Désormais, les franchises doivent auditionner deux candidats (un à l’origine) issus des minorités visibles à chaque fois qu’un poste d’entraîneur se libère, dans le but de leur donner accès à des postes de dirigeant.

Mais dans son communiqué, Roger Goodell, le patron de la NFL, le reconnaît : il reste beaucoup à faire «tant au niveau du pays que de la ligue», où seulement trois entraîneurs sont issus des minorités (sur 32 équipes). C’est même deux fois moins qu’en 2010, où six Afro-Américains étaient alors à la tête d’une franchise (sans oublier deux coachs intérimaires noirs). D’autant que derrière le message volontiers pacifique, l’harmonie se fissure plus bas : plusieurs avis douteux mettent crûment en lumière le retard de la ligue en termes de lutte contre les discriminations. L’exemple le plus flagrant reste la sortie de Vic Fangio, l’entraîneur des Broncos de Denver, le 2 juin : «Je ne vois pas du tout de racisme dans la NFL. Je ne vois pas de discrimination. Nous vivons dans une superbe ambiance», estime-t-il lors d’une vidéoconférence. Avant d’ajouter : «Si la société reflétait ce qu’est une équipe de la NFL, ce serait formidable.»

(FILES) In this file photo taken on February 2, 2020 NFL Commissioner Roger Goodell looks on before Super Bowl LIV between the Kansas City Chiefs and the San Francisco 49ers at Hard Rock Stadium in Miami, Florida. - National Football League commissioner Roger Goodell has waived his salary as part of a package of measures put in place to help the league reduce costs during the coronavirus pandemic, US reports said April 29, 2020. (Photo by Maddie Meyer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP) © MADDIE MEYER (FILES) In this file photo taken on February 2, 2020 NFL Commissioner Roger Goodell looks on before Super Bowl LIV between the Kansas City Chiefs and the San Francisco 49ers at Hard Rock Stadium in Miami, Florida. - National Football League commissioner Roger Goodell has waived his salary as part of a package of measures put in place to help the league reduce costs during the coronavirus pandemic, US reports said April 29, 2020. (Photo by Maddie Meyer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Roger Goodell. Photo Maddie Meyer. AFP

Tollé immédiat parmi les joueurs de la ligue, qui pousse l’entraîneur à revenir sur ses propos le lendemain. «Après avoir réfléchi à mes commentaires hier et avoir écouté les joueurs ce matin, je me rends compte que ce que j’ai dit concernant le racisme et la discrimination dans la NFL n’était pas correct, s’excuse Fangio sur le compte Twitter du club. Bien que je n’ai jamais personnellement vécu ces choses terribles de première main, au cours de mes trente-trois ans dans la NFL, je comprends que de nombreux joueurs, entraîneurs et membres du personnel ont des perspectives différentes.» Fangio pointe en une phrase le fond du problème. Il se rattache à son vécu d’homme blanc dirigeant, sans chercher à comprendre les mécanismes qui opèrent derrière les inégalités raciales persistantes au sein de la ligue. Quelques jours plus tard, la star des New Orleans Saints, Drew Brees a, lui, reconnu «être à côté de la plaque», après avoir déclaré qu’il ne serait «jamais d’accord avec quiconque ne respecte pas le drapeau des Etats-Unis d’Amérique ou notre pays». Des polémiques qui trahissent les retards du foot américain dans le domaine. 

Traditions et contradictions

Dernière à se manifester mercredi matin (soit neuf jours après la mort de George Floyd), la MLB (base-ball) a suscité la colère de plusieurs joueurs et fans, qui critiquent le manque de réaction d’une ligue qui se revendique à l’avant-garde de ces combats, tout en se rangeant sans cesse derrière l’héritage laissé par Jackie Robinson, premier joueur noir, en 1947, à intégrer la ligue dont il reste un des noms majeurs pour son palmarès. Sauf que depuis les années 1980, la proportion de joueurs noirs est passée de 19% à 8% ces dernières saisons. Après le geste de Kaepernik en 2016, seul un joueur (le rookie Bruce Maxwell, des Oakland Athletics) l’a imité en boycottant l’hymne. Pour le reste, l’inquiétude de susciter la controverse dans un sport rempli de traditions et de règles tacites l’emporte sur toute autre forme de velléités contestatrices. Certains joueurs comme Dexter Fowler (St. Louis Cardinals) se sont d’ailleurs moins préoccupés du timing de l’annonce que du caractère singulier que relève l’annonce en elle-même.

Cité par le New York Times, Nathan Kalman-Lamb, professeur à l’université de Duke et spécialiste des questions mêlant sport, inégalités sociales et raciales, pointe le côté particulièrement creux des prises de position de la NFL et la MLB : «Si la NFL et la MLB s’étaient manifestées en disant qu’elles allaient effectuer des changements significatifs et cruciaux afin de soutenir le mouvement contre les violences policières et les crimes envers les personnes de couleur au sein de la société, cela aurait été bien plus puissant à mes yeux.» Certains observateurs n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner l’oubli des expressions «violences policières» et «Black Lives Matter» dans le communiqué de la MLB. A la NFL, le contenu du message de Roger Goodell, qui ne fait aucunement référence au racisme ni à la violence policière, a été critiqué par plusieurs footballeurs. Jeudi, plusieurs d’entre eux, dont le quarterback Patrick Mahomes, vainqueur du dernier SuperBowl avec les Kansas City Chiefs, ont publié une vidéo dans laquelle ils exigeaient que l’instance condamne les violences racistes et soutienne les manifestations. «Combien de fois devons-nous vous demander d’écouter vos joueurs ?» demande Tyrann Mathieu (Chiefs). «Que faut-il ?» poursuit DeAndre Hopkins (Arizona Cardinals). Et Roger Goodell de s’excuser le lendemain de ne pas avoir écouté plus tôt les joueurs.

Le même grief vaut pour la NHL, où neuf hockeyeurs sur dix sont blancs. Comme le constate le blog spécialisé RMNB, seulement 13 équipes sur 31 soulèvent le problème du racisme dans leur communiqué, huit mentionnent George Floyd et deux écrivent «Black Lives Matter». Laconique, la Fédération de soccer (MLS) s’est quant à elle contentée d’une déclaration de quatre mots : «Unis contre le racisme». De la même manière que pour la NFL, certains n’ont pas manqué de souligner le paradoxe d’un tel message, alors que la même instance impose aux membres des sélections nationales de rester debout pendant l’hymne, après que la footballeuse Megan Rapinoe a imité à son tour Kaepernick avant une rencontre.

Illustration ultime de ces contradictions qui règnent au sein des instances sportives américaines : la sortie en début de semaine de la lanceuse de marteau Gwen Berry, plus que remontée envers l’USOPC (le comité olympique des Etats-Unis). Motif du courroux : une missive de Sarah Hirshland, la directrice générale de l’USOPC, aux athlètes américains pour leur faire part de «son sentiment de désespoir» face à la scène tragique. Outre condamner les inégalités raciales internes au pays, Sarah Hirshland souligne que «l’apathie et l’indifférence ne sont pas des solutions».

(190521) -- NANJING, MAY 21, 2019 () -- Gwen Berry of the United States looks on during the Women's Hammer Throw Final of 2019 Nanjing IAAF World Challenge meeting in Nanjing, capital of east China's Jiangsu Province, on May 21, 2019. (/Wang Lili) | (190521) -- NANJING, MAY 21, 2019 () -- Gwen Berry of the United States looks on during the Women's Hammer Throw Final of 2019 Nanjing IAAF World Challenge meeting in Nanjing, capital of east China's Jiangsu Province, on May 21, 2019. (/Wang Lili) |

Gwen Berry. Photo Wang Lili. Picture Alliance. Photoshoot

De quoi ulcérer Gwen Berry. Lors d’une cérémonie de remise de médailles aux Jeux panaméricains de Lima en août 2019, cette dernière s’était vue sanctionnée par ce même USOPC pour avoir levé le poing en signe de protestation contre les injustices raciales. Conséquence directe de son geste : une mise à l’épreuve de douze mois avec risque de sanction plus sévère en cas de récidive. A plus long terme, une perte de revenus estimée à 50 000 dollars en provenance de ses sponsors. «Je veux une lettre d’excuses … envoyée par la poste … tout comme celles que vous et le Comité olympique international M’AVEZ ENVOYÉES LORSQUE VOUS M’AVEZ IMPOSÉ UNE PÉRIODE DE PROBATION. Arrêtez de jouer avec moi», s’est insurgée l’athlète sur Twitter. Toutefois, interrogée par Sport Illustrated, l’important est ailleurs pour elle : «Quand j’ai pris position, c’était à un moment où les choses se passaient, mais rien n’était fait. Maintenant, j’ai l’impression que tout le monde ressent ce que je ressentais.»  

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