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«Christianisme et esclavage», mi-Dieu mi-maître

logo de Liberation Liberation 15/09/2021 Jean-Yves Grenier
Une réunion d'anciens esclaves, dont certains centenaires, devant une église aux États-Unis, en 1917. © Buyenlarge Une réunion d'anciens esclaves, dont certains centenaires, devant une église aux États-Unis, en 1917.

Les liens entre christianisme – compris dans le double sens de religion et d’institution ecclésiale – et esclavage sont complexes. Comme le souligne Olivier Grenouilleau, on peut aussi bien critiquer la longue tolérance, pour ne pas dire plus, de l’Eglise envers l’esclavage qu’admirer le courage de certains théologiens pour sa dénonciation très précoce.

Puisqu’il considère que tous les êtres humains sont des enfants de Dieu, le christianisme à ses débuts n’a pas de difficulté à reprendre le principe déjà établi par les stoïciens de l’égalité entre tous. Ce qui ne le conduit aucunement à remettre en cause l’institution esclavagiste, alors présente dans presque toutes les sociétés. Pour la plupart des auteurs chrétiens, l’homme étant esclave de Dieu, il peut aussi être esclave des hommes. Avec cet argument théologique, écrit Olivier Grenouilleau, «la légitimation de l’esclavage terrestre se fait plus forte». L’obtention du salut pour les esclaves est considérée comme de première importance par les théologiens, à l’instar du jésuite espagnol Alonso de Sandoval au XVIe siècle qui incite les esclaves à l’obéissance envers leur maître s’ils veulent être sauvés.

A la fin du Moyen Age, il est désormais largement admis qu’un chrétien ne peut pas réduire en esclavage un autre chrétien, fût-il un Slave hérétique. Cette conviction est appelée à jouer un rôle essentiel avec la colonisation de l’Amérique, puis le début de la traite africaine. Quarante ans après le débarquement de Christophe Colomb, le pape interdit ainsi l’esclavage des Amérindiens bien qu’ils n’appartiennent pas à la chrétienté. L’Eglise considère que ceux-ci, soumis à la domination de rois chrétiens, sont en voie d’évangélisation. Il en va différemment pour les populations d’Afrique subsaharienne qui sont païennes et vivent dans des Etats indépendants. Même convertis après leur déportation en Amérique, les théologiens considèrent que, dans la mesure où ils ont été acquis légalement comme esclaves sur les côtes d’Afrique, la traite et la servitude sont légitimes.


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Dévoiement du texte biblique

A partir du XVIIIe siècle, on observe un recul de la place de l’argumentaire religieux dans les justifications de l’esclavage. La seule qui demeure est la fameuse malédiction de Cham, fils de Noé. Ce dernier aurait ainsi condamné tous les descendants de Cham – considérés comme africains, ce que ne dit pas la Bible – à la servitude éternelle. Ce dévoiement du texte biblique est cependant, comme le souligne l’auteur, moins un argument théologique qu’un simple alibi mobilisé par les partisans de la traite afin de la justifier. Ce recul du religieux se fait au profit d’un argumentaire relevant de l’utilitarisme (l’esclavage est un mal nécessaire) ou de l’exceptionnalisme colonial, processus qui «aboutit à l’affirmation de discours résolument racistes», d’autant plus violents qu’ils cherchent à s’opposer aux adversaires de l’esclavage, de plus en plus puissants à la fin du XVIIIe siècle. Les Eglises tant catholiques que protestantes sont en fait peu présentes dans l’éclosion de l’abolitionnisme. Si certains de ses membres se sont opposés à l’esclavage, ce n’est qu’à titre individuel en revendiquant les valeurs évangéliques et sans engager l’Eglise. Triste épilogue pour une religion qui, rappelle Olivier Grenouilleau, fut longtemps la seule à s’opposer à la mise en esclavage des êtres humains.

Christianisme et esclavage d’Olivier Grenouilleau, Gallimard «Bibliothèque des histoires», 541 pp., 28,50 € (ebook : 19,99 €).

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