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Clément Beaune, secrétaire d'Etat : "La souveraineté européenne n'est pas abstraite"

logo de leJDD leJDD 19/09/2020 François Clemenceau
Turquie, immigration, Brexit : le JDD a interviewé le secrétaire d'Etat aux affaires européennes, qui revient d'une visite de trois jours à Chypre et en Grèce. © Sipa

Turquie, immigration, Brexit : le JDD a interviewé le secrétaire d'Etat aux affaires européennes, qui revient d'une visite de trois jours à Chypre et en Grèce.

Clément Beaune a conclu sa visite de trois jours à Nicosie et Athènes en passant toute la matinée d'hier auprès des ONG qui s'occupent des réfugiés et des migrants, à trois jours de la présentation du pacte sur l'immigration et l'asile par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Dans une interview au JDD, l'ancien conseiller chargé de l'Europe à l'Elysée en livre sa vision. Il revient également sur les tensions entre la France et la Turquie sur fond de conflit en Méditerranée orientale.

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Le président Erdogan a traité jeudi Emmanuel Macron d'"ambitieux incapable" alors que ce dernier avait estimé plus tôt que le peuple turc méritait "autre chose" en allusion aux actions d'Ankara. Jusqu'où peut mener cette guerre des mots?

Nous ne sommes pas dans la guerre des mots, nous ne répondrons pas à chaque provocation verbale même au plus haut niveau. Cela n'a pas de sens ni d'effet. En revanche, nous avons envoyé des signaux de fermeté sur le fond pour faire comprendre que la souveraineté européenne n'est pas abstraite. Lorsque Chypre et la Grèce sont agressées ou menacées, nous réagissons de manière proportionnée sans rechercher d'escalade mais on n'apaisera pas les choses en se montrant faibles ou désunis. Ce qu'Emmanuel Macron a voulu dire, c'est que nous n'étions pas en tension avec la Turquie ou avec le peuple turc car on ne doit pas stigmatiser toute une société en raison des actions de son gouvernement.

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On ne peut pas négocier un partenariat satisfaisant tant que les provocations turques continuent

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Le gouvernement turc a fait revenir son navire de prospection Oruc Reis à son port d'attache cette semaine. Est-ce un signe d'apaisement ou un geste tactique?

C'est un signal positif. Mais nous avons besoin d'autres gestes, à l'égard de Chypre, puisqu'un autre navire turc, de forage cette fois, le Yavuz, se trouve toujours dans les eaux chypriotes. On n'en a donc pas fini avec les provocations. On ne peut pas jouer un Etat contre l'autre. Il faut des gestes rapidement à l'égard de ces deux pays de l'Union européenne.

Est-ce plus compliqué pour Chypre en raison de ces champs d'hydrocarbures prometteurs alors qu'avec la Grèce nous sommes plus dans une querelle nationaliste sur la question des frontières maritimes?

Ce sont effectivement deux sujets différents mais il y a du côté turc une stratégie d'ensemble visant à tester la solidité de l'Union européenne à travers ses voisins que sont la Grèce et Chypre. Mais en ce qui concerne Chypre, nous sommes bien conscients qu'il faudra évoquer un jour, dans la perspective d'une réunification de l'île, la question du partage des ressources entre la partie turque de l'île et la partie chypriote-grecque. Le président chypriote que j'ai rencontré est disposé à discuter de ce partage de revenus. Mais sur ce sujet comme sur celui des migrations, de la lutte contre le terrorisme ou du commerce, on ne peut pas négocier un partenariat satisfaisant tant que les provocations turques continuent.

Est-ce que le fait que Total soient engagé dans ces programmes de prospection et d'exploration ne nous met pas en porte à faux dans notre relation avec la Turquie?

Non, notre ligne sur la souveraineté européenne ne dépend pas de l'attitude de telle ou telle entreprise comme le sous-entendent les Turcs. Il n'y a pas d'instrumentalisation commerciale de notre soutien à Chypre. De toute façon, l'exploitation de ces hydrocarbures, n'interviendrait pas avant le milieu de cette décennie. 

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Une politique étrangère ne peut reposer seulement sur des sanctions.

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La "fermeté" vis-à-vis de la Turquie, telle qu'exprimée par Ursula von der Leyen dans son discours sur l'état de l'Union cette semaine vous rassure-t-elle sur l'unité des 27?

Cette fermeté s'est exprimée également par la visite du président du Conseil, Charles Michel mercredi à Chypre puis en Grèce, et par un vote cette semaine du Parlement européen. Déjà, en février, lorsque la Turquie avait créé un point de tension en ouvrant sa frontière avec la Grèce aux migrants présents sur le sol turc, l'Europe avait réagi très fortement pour aider la Grèce. De ce point de vue, on aurait tort de voir à travers notre diplomatie un "cavalier seul" français sur la ligne de fermeté.


Vidéo: Menaces turques: que peut bien faire l'Europe? (Le Figaro)

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Mais pour sanctionner la Turquie une nouvelle fois, comme c'est envisagé à l'occasion du Conseil européen de jeudi et vendredi, il n'y a pas unanimité.

On en saura plus demain lors du conseil des ministres des affaires étrangères puis jeudi et vendredi et on attend des signaux de bonne volonté de la Turquie d'ici là. Si ce n'est pas le cas, toutes les options seront sur la table. Je rappelle que c'est à cause de ces forages au large de Chypre que nous avions déjà mis en place à l'automne 2019 des sanctions contre la Turquie.

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Mais apparemment pas suffisamment dissuasives…

Une politique étrangère ne peut reposer seulement sur des sanctions. Elles sont ciblées et symboliques. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir aussi montrer une présence militaire, par exemple. C'est ce que nous avons fait cet été en renforçant notre dispositif en Méditerranée orientale avec la Grèce, Chypre et l'Italie.

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Ce n'est pas normal que la France et l'Allemagne assurent l'essentiel du devoir de solidarité

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Avec la Grèce, la France est-elle aussi solidaire que l'Allemagne pour rapatrier les migrants de Lesbos dont le camp de Moria a été ravagé par les flammes?

Si l'on compte déjà les efforts que la France a fournis depuis le début de l'année avec l'épisode de la frontière turco-grecque, nous aurons accueilli près de 1.000 personnes en besoin de protection, en solidarité avec la Grèce. Nous avons été les premiers à demander et à mettre en œuvre une solidarité européenne. Proportionnellement, il n'y a pas de différence avec ce qu'a fait l'Allemagne. Depuis 2018, notamment avec les drames des migrants à bord de bateaux humanitaires, nous avons toujours pris une partie de ces réfugiés en coordonnant l'effort avec d'autres pays européens.

Un député européen a dit cette semaine que les 13.000 réfugiés de Lesbos, c'était le quart de la contenance d'un seul stade de football et posait la question de l'incapacité de l'Europe à prendre en charge ce si faible nombre…

L'Europe peut faire cet effort mais il faut qu'il soit collectif. Il y a dans ce genre de crise toujours trois ou quatre pays qui sont au rendez-vous et ce n'est pas normal que la France et l'Allemagne assurent l'essentiel de ce devoir de solidarité. Mon homologue grec m'a dit qu'il fallait accueillir en priorité les mineurs et c'est ce que nous avons fait. Mais on ne changera pas les règles migratoires sous la pression de Mattéo Salvini ou ses amis populistes qui veulent instrumentaliser ces crises pour des raisons purement politiques.

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Personne ne s'exonérera de l'effort de solidarité en faisant simplement un chèque

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Qu'attendez-vous du nouveau Pacte d'immigration et d'asile qu'Ursula von der Leyen présentera mercredi?

La Commission devait présenter cette initiative en mars mais elle a été reportée à cause de la pandémie. Nous avons insisté pour que ce travail revienne rapidement sur la table. Il se fondera, j'espère, largement sur des idées franco-allemandes que nous défendons depuis deux ans. L'idée est d'allier responsabilité et solidarité comme on le fait dans les crises au cas par cas, mais cette fois-ci gravées dans le marbre de façon pérenne. Les pays d'accueil doivent enregistrer les demandes d'asile mais on doit compléter ce dispositif par une solidarité où chaque Etat membre prend sa part à l'accueil des réfugiés, en sortant du débat sur les quotas obligatoires qui étaient jusqu'ici un point de blocage. Les modalités doivent être plus flexibles. Personne ne s'exonérera de l'effort de solidarité en faisant simplement un chèque. Chacun doit agir concrètement en soutenant les pays de première ligne ou le financement de Frontex (agence européenne de protection des frontières) par exemple.

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En ce qui concerne la situation en Biélorussie qui sera examinée au Conseil européen, Chypre explique qu'elle ne votera pas de sanctions contre le régime de Loukachenko s'il n'y a pas de sanctions adoptées contre la Turquie…

Chypre n'est pas hostile aux sanctions contre les dirigeants biélorusses. J'en ai discuté avec ses dirigeants au cours de ma visite et ils ont soutenu l'établissement, sans aucune complaisance pour le régime de Misnk, d'une liste de responsables à sanctionner élevée et ambitieuse. Cela pose, de manière générale, la question de nos modes de décision à l'unanimité. Mais Chypre a raison de dire que l'on doit être cohérent dans nos menaces. On ne peut pas faire deux poids deux mesures dans les crises qui sont à nos portes.

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Il est inconcevable de revenir sur un accord que l'on a signé

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Sur le Brexit, on ne comprend pas comment le gouvernement britannique peut revenir sur ses engagements et continuer à négocier comme si de rien n'était…

Bien sûr que c'est incompréhensible. Voilà un partenaire qui doit rester proche, allié et ami et qui, l'encre de l'accord qu'il a passé avec nous n'étant pas encore sèche, évoque sa remise en cause. Il est inconcevable de revenir sur un accord que l'on a signé, il en va de la crédibilité internationale du Royaume Uni. Mais on ferait une erreur en abandonnant la négociation sur notre relation future car il n'est pas question d'être poussés à la faute ou à la désunion. Nous négocions de bonne foi mais nous restons fermes. Je signale que le Parlement européen dispose ici d'un levier. Si les Britanniques remettaient en cause l'accord de retrait, les eurodéputés ont indiqué qu'ils ne voteraient pas la ratification de l'accord sur la relation future. Et si les Britanniques préféraient sortir de l'UE sans accord du tout, c'est à eux de le dire clairement. Notre ligne européenne reste la même : unité, fermeté et calme. Michel Barnier, qui incarne parfaitement cette ligne, et son homologue britannique doivent d'ailleurs se revoir dans les prochains jours.

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