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Décharges sauvages : enquête sur un fléau lucratif

logo de Paris Match Paris Match 29/05/2022 Caroline Fontaine

Du petit trafic au système mafieux, l’abandon des déchets dans la nature est devenu un fléau.

C’est par un coup de téléphone que Didier Delpeyrou, membre fondateur du collectif citoyen La Brigade écologiste, apprend la découverte «d’un truc de fou, un océan de déchets ». Quinze hectares d’une gigantesque poubelle à ciel ouvert, sur le site du fort de Vaujours, un ancien terrain du Commissariat à l’énergie atomique, en bordure du bois de Bernouille, une forêt naturelle protégée à 15 kilomètres de Paris. Gravats, pneus, carrosseries, batteries, laine de verre, polystyrène, portes-fenêtres en PVC, tuyaux, pots de peinture, sommiers… et même un sapin de Noël, avec ses boules «Lucky Luke» usées par les intempéries.

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Une décharge tellement immense qu’elle ne peut qu’être l’œuvre de professionnels. Le ballet des camions videurs s’est accéléré pendant le confinement quand le coin s’est vidé des promeneurs et que «tout le monde faisait des travaux», rappelle Delpeyrou. Aujourd’hui, des échappements de gaz signalent une méthanisation et, donc, des risques d’incendie. Un cocktail «explosif» pour les riverains, dont les 30000 habitants de Clichy-sous-Bois.

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Fut un temps où l’on jetait sans trier les produits toxiques, où l’on brûlait tout ce qui encombrait et où l’on envoyait le reste dans le «tiers-monde». Aujourd’hui, il existe au moins 16000 «déballes», inactives mais non dépolluées, comme au Havre en bordure d’océan, et tant d’autres dont on a perdu la mémoire. «À la sortie d’une ville, raconte un spécialiste de la dépollution, un lotissement avec une crèche a été construit. Rapidement, des enfants se sont plaints de maux de tête. On a fait des recherches, l’ensemble tenait sur un ancien dépôt d’ordures non répertorié!» «Le phénomène a considérablement augmenté et les délits se sont aggravés », s’inquiète la sénatrice Françoise Gatel, à l’origine d’un rapport d’information sur la multiplication des décharges. Le nombre d’infractions liées aux dépôts de déchets sauvages constatées par la gendarmerie a augmenté de 85% entre 2017 et 2021. L’association Gestes propres répertorie 1 million de tonnes de détritus abandonnés chaque année.

«Pas un coin qui ne soit pollué!» dénonce un lanceur d’alerte

L’Agence de la transition écologique (Ademe) recense, elle, 36000 décharges à ciel ouvert. Si l’on y trouve de tout, elles sont majoritairement composées de rebuts du BTP. En 2018, ce secteur était à l’origine de 70% des déchets français, soit 240 millions de tonnes. Ils devraient être traités pour un coût de 30 à 60 euros le mètre cube, et encore, quand ils ne sont pas dangereux. Alors, sur les bords des axes routiers ou des chemins de fer, dans des forêts, des entrepôts, sur des terrains privés, des friches industrielles, des terres en jachère ou même cultivées, des milliers de tonnes de gravats, d’ordures ménagères, de produits toxiques sont déchargés. Un vaste trafic qui relève de la simple incivilité comme de la mafia organisée et implique même des élus… Dans le sud du pays, le tableau a de quoi terrifier. «Pas un coin qui ne soit pollué ! » dénonce Gérard Vaiana, lanceur d’alerte marseillais. C’est en pleine nature, sur des lieux idylliques, que les camions déchargent. À Spéracèdes, on ne tire plus les grives, fusils pointés vers le ciel: sur 400 mètres, le chemin a été tellement rehaussé qu’il est maintenant à hauteur de cime des arbres. Une piste illégale, construite pourtant avec les autorisations nécessaires, dans un bois labélisé «réservoir de biodiversité», à l’entrée du plateau mégalithique de Saint-Cézaire.

Un champ de déchets de 15 hectares sur une ancienne base militaire, à l’orée du bois de Bernouille, un espace protégé, en Île-de-France. Le ballet des camions videurs s’est accéléré pendant le confinement. © Baptiste Giroudon / Paris Match © Fournis par Paris Match Un champ de déchets de 15 hectares sur une ancienne base militaire, à l’orée du bois de Bernouille, un espace protégé, en Île-de-France. Le ballet des camions videurs s’est accéléré pendant le confinement. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Impossible pour le promeneur d’imaginer qu’il marche sur 35000 mètres cubes de déchets. «Le laboratoire indépendant que nous avons mandaté a confirmé la présence d’amiante», s’alarme Florence Pintus, élue municipale d’opposition et membre de l’association Aspic. Elle estime les frais de mise en décharge évités pour l’entreprise du BTP à environ 10 millions d’euros. Une enquête est en cours. Non loin, entre deux vallons, en contrebas du massif de Lachens (le «toit du Var»), une «colline» haute parfois de plus de 12 mètres a poussé sur 5 hectares. Pour la masquer, de grosses machines ont commencé à aplanir le terrain. Contrairement à ce que spécifie le permis d’aménager signé du maire, la zone est classée et l’Artuby, une rivière qui alimente le Var en eau potable, coule à proximité. Surtout, on ne connaît pas la composition de ce qui est entassé. «Certains jettent même des produits médicaux ou toxiques, les plus chers à retraiter», s’énerve Jean Sansone, fondateur de SOS corruption 13.

À proximité du bois de Bernouille, des militants de La Brigade écologiste sur la montagne de détritus dont le sommet atteint le 3e étage du bâtiment blanc (à dr.). © Baptiste Giroudon / Paris Match © Fournis par Paris Match À proximité du bois de Bernouille, des militants de La Brigade écologiste sur la montagne de détritus dont le sommet atteint le 3e étage du bâtiment blanc (à dr.). © Baptiste Giroudon / Paris Match

Dans ce Sud, à l’origine, apparaît souvent une même entreprise de construction. «Pourquoi tant de collectivités font-elles toujours appel à elle?» s’interroge un maire en colère. Non loin, une faille dans la montagne est comblée avec des déchets. On en retrouve dans un élevage de cochons bio, une ferme pédagogique, un stand de tir, le jardin d’une maison abandonnée, un terrain de golf, un entrepôt au toit en amiante, un ruisseau qui file vers la mer et même une rue de Marseille… Fin 2021, dans le procès de la «mafia des déchets », le tribunal de Draguignan a sanctionné la pollution avec du bitume, du plomb, du mercure d’une vingtaine de terrains, dont certains protégés. Plusieurs vignes en AOC des vins de Bandol ont été déclassées. Le clocher du village de Belloy-en-France, en région parisienne, n’est plus visible depuis la route. Le terrain de 7 hectares qui la borde a été tellement exhaussé qu’il semble avoir disparu. Devant l’inertie des pouvoirs publics, le collectif Belloy autrement a déposé plainte. Là, c’est une femme, atteinte depuis d’un lymphome, qui, pour quelques sous, a accepté des détritus «inertes». Son terrain a été enseveli sous des mètres cubes de produits dangereux au point que les autorités de santé lui interdisent d’exploiter son potager. Ici, c’est un homme qui autorise l’acquéreur de sa propriété à y entreposer ses gravats mais se retrouve avec une terre polluée, et un acheteur volatilisé.

Un trafic estimé à 10 milliards d’euros en Europe

Le trafic est estimé à 10 milliards d’euros en Europe. Le crime profite aux entreprises du BTP qui se délivrent de leurs déchets à bon compte comme à toute la chaîne qui les bazardent. En deux clics, sur des sites d’annonces entre particuliers, on déniche des offres alléchantes pour «débarrasser même les fins de chantiers et gravats». La cupidité, le travail au noir, une production d’ordures en augmentation, le manque de déchetteries, leurs horaires d’ouverture inadaptés et, enfin, un certain laisser-faire des pouvoirs publics, autant d’explications à ce chaos. Dans son étude publiée en 2019, l’Ademe pointe, parmi les difficultés, celle de l’« identification du responsable», le «classement sans suite des plaintes», la «non-application des sanctions» ou leur «caractère peu dissuasif», les «délais trop importants et la procédure trop chronophage », la «mobilisation difficile de la police municipale, de la gendarmerie ou de la justice». Pour un dépôt sauvage sur la voie publique, comptez 68 euros d’amende forfaitaire.

Des bénévoles de l’association Aquacaux nettoient la plage qui jouxte la décharge de Dollemard, dans le nord du Havre : un grave risque de pollution maritime. © Baptiste Giroudon / Paris Match © Fournis par Paris Match Des bénévoles de l’association Aquacaux nettoient la plage qui jouxte la décharge de Dollemard, dans le nord du Havre : un grave risque de pollution maritime. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Plus sévère, le Code de l’environnement le punit de deux ans d’emprisonnement et de 75000 euros. Insuffisant au regard des conséquences parfois irréversibles ou des coûts de la dépollution et des profits immenses des pollueurs. «La justice n’est pas des plus opérantes pour traiter ces sujets, déplore la sénatrice Gatel. Quand l’enquête est finie, les responsables ont disparu. » Deux cents infractions en matière de déchets sont répertoriées, mais les «criminels» profitent des nombreuses erreurs de procédure. Récemment, les textes ont été renforcés: la loi sur l’économie circulaire a prévu d’élargir la responsabilité au producteur de détritus. Son décret d’application a été reporté à janvier 2023. Un répit offert aux pollueurs. Si les crimes d’écocide sont désormais reconnus, il est difficile de prouver l’intention de nuire. Créé en 2004, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) a été renforcé. Ses succès sont réels mais la structure manque de personnel et de moyens.

Un cocktail explosif en cas d’incendie : sous une toiture en amiante, 5000 m2 de détritus. Marseille. © Baptiste Giroudon / Paris Match © Fournis par Paris Match Un cocktail explosif en cas d’incendie : sous une toiture en amiante, 5000 m2 de détritus. Marseille. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Heureusement, une armée de détectives du dimanche traque inlassablement ces décharges sauvages. L’humoriste marseillais Jean-Yves Sayag installe, sur ses fonds propres, des caméras de surveillance, file les camions videurs, note les plaques d’immatriculation, interpelle les chauffeurs. «Mais on n’arrive jamais à remonter jusqu’au propriétaire », s’attriste-t-il. Après des années de lutte, il a accepté de se présenter à la métropole contre un poste de vice-président délégué aux déchetteries et aux dépôts sauvages. Jeannine Blondel, 84 ans, est l’une des infatigables lanceuses d’alerte des AlpesMaritimes, comme Alban Bernard, Robert Durand, Fatima Malek, les membres si actifs de France nature environnement, La Brigade écologiste, SOS corruption, Stop décharges sauvages et tant d’autres anonymes… Dès qu’ils en trouvent une, ils fouillent les décombres à la recherche d’une facture, d’un devis, d’une enveloppe qui pourrait mener aux responsables. Ils montent des dossiers, sensibilisent les pouvoirs publics, les médias et, s’ils le peuvent, déposent plainte. Ce n’est pas sans danger. Florence Pintus, active contre la décharge de Spéracèdes, a reçu de nombreux messages menaçants, «de ceux qui rendent les nuits courtes», dit-elle. En 2021, six élus ont porté plainte à la gendarmerie «après avoir été victimes de violences dans un contexte de dépôt de déchets sauvages», a détaillé le général Noyau devant le Sénat. En mars, le snack de Jean-Yves Sayag, à Marseille, a été incendié. Et personne n’a oublié le maire de Signes, tué en 2019 alors qu’il tentait d’empêcher un déchargement illégal.

Il arrive que le combat soit gagné et la décharge enfin nettoyée. C’est le cas d’une très grande partie de celle du plateau de l’Arbois, en bordure de la gare d’Aix TGV, l’une des plus grosses de France. Et pourtant… Le chantier n’est pas achevé que le mortifère ballet de camions a déjà repris.

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