Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

En ex-RDA, la fracture Est-Ouest est toujours là

logo de Liberation Liberation 20/09/2021 Christophe Bourdoiseau
Le Kristallpalast, qui abritait jadis un restaurant et une salle de spectacle, est désormais désaffecté. © Markus Zabel Le Kristallpalast, qui abritait jadis un restaurant et une salle de spectacle, est désormais désaffecté.

Au 36 de la Zerbster Strasse, on dansait avant la réunification. C’était au «Kristallpalast», un ancien hôtel particulier de Dessau transformé en centre culturel au temps de la RDA. On venait y souper et se divertir après avoir vu une pièce de théâtre. Aujourd’hui, c’est le silence. Dans tout le quartier. Récemment, le quotidien régional Mitteldeutsche Zeitung a choisi cette ancienne salle de bal pour sa série consacrée à la poétique des ruines, intitulée «Lost Places». Le journal revient sur ces lieux intacts du passé, abandonnés dans l’urgence par les êtres humains suite à un cataclysme.

Le Kristallpalast a été le témoin de deux cataclysmes. Celui des bombardements du 7 mars 1945 qui ont rasé la vieille ville à 97 % et celui de la réunification de 1990. Le «tournant» (Die Wende), comme disent les Allemands, est synonyme de l’effondrement de l’économie et surtout d’un exode sans précédent dans la région. Les jeunes notamment, qui aspiraient à une vie meilleure, ont fui par millions ces régions sinistrées. Ils sont partis vers l’Ouest allemand mais aussi en Autriche, en Suisse, aux Etats-Unis, attirés par des salaires beaucoup plus élevés et par une vie plus palpitante.

Dessau, la capitale de l’école du Bauhaus, n’a pas échappé à cet exode. La chute de sa population s’est poursuivie sous le règne de Merkel : moins 25 % depuis l’arrivée de la chancelière au pouvoir en 2005. «Ici, les déambulateurs sont plus nombreux que les landaus», résume Hans Vorländer, politologue de l’université technique de Dresde et directeur du Mercator Forum for Migration and Democracy.

Ici, Angela Merkel n’a jamais été considérée comme la porte-parole des Allemands de l’Est. Depuis la «crise des réfugiés», elle, qui a grandi en RDA, est même devenue dans son ancienne «patrie» la cible de tous les discours de haine. «Une frange de la population estime qu’une Allemande de l’Est qui laisse entrer des étrangers dans son pays ne peut pas les représenter», explique Hans Vorländer. La chancelière est devenue le bouc émissaire de tous les problèmes. Que ce soit le prix de l’essence, la grève des trains ou bien qu’il pleuve, ils ont tous la même réplique, ironique, pour se plaindre : «Merci Merkel !»

Redresser la courbe démographique

En 1990, la population de l’ancienne RDA était la plus jeune de toutes les régions allemandes. Elle est aujourd’hui l’une des plus âgées d’Europe. «Dans ces régions, l’émigration fait encore plus peur que l’immigration», résume Hans Vorländer. Si la Roumanie a perdu 10 % d’habitants en trente ans, la Bulgarie 20 %, les «nouveaux Länder» ont perdu, pour leur part, 25 % de leur population, soit plus de 4 millions sur les 16 millions d’habitants que comptait alors le pays.

Dessau pourrait encore perdre 8 000 habitants d’ici cinq ans, soit presque 10 % de sa population. La chute démographique est tellement violente que la commune est obligée de détruire ces barres d’immeubles préfabriquées (Plattenbau) qui caractérisaient le paysage du socialisme est-allemand. Les logements vides sont trop chers à entretenir. «Nous remplaçons chaque Plattenbau détruit par un espace vert», se félicite le porte-parole de la mairie, Carsten Sauer, avant d’ajouter : «Notre grand espoir est de voir des jeunes s’installer ici.»

Pour redresser la courbe démographique, Dessau a fusionné en 2007 avec Rosslau, une commune voisine située de l’autre côté de l’Elbe. Une union qui lui permet de conserver son statut de «ville pilier» de la région avec toutes les subventions qui s’y rattachent. «Un mariage forcé», rigole Thomas Ruttke, un ancien musicien de la scène punk qui a grandi à Dessau. Malgré cette fusion, il existe un fossé entre les deux parties de la nouvelle ville Dessau-Rosslau : «Ils ont un accent différent de l’autre côté du fleuve», dit-il.

La mairie espère que le retour des exilés, attirés par des loyers plus abordables qu’à l’Ouest et un environnement plus champêtre, s’accélérera. Ce phénomène, observé depuis quelques années, reste pourtant encore marginal. «Les retours ne permettent pas encore de compenser la baisse de la population», regrette Carsten Sauer. «Tant qu’il n’y aura pas de travail, les jeunes ne viendront pas s’installer ici. Du coup, les entreprises ne s’implantent pas en raison de la pénurie de main-d’œuvre. C’est un cercle vicieux», analyse Hans Vorländer.

«Dernier espoir pour s’en sortir»

Pour attirer les entreprises, Dessau a modernisé son port, au bord de l’Elbe. Elle fait de la pub pour son aérodrome, «très pratique pour les hommes d’affaires», dit Carsten Sauer. Elle dispose d’infrastructures encore importantes pour sa taille : un réseau de tramway, avec 12 kilomètres de lignes, un accès à l’autoroute A9 vers Berlin et Leipzig, et deux grands centres commerciaux.

L’Etat fédéral a contribué aux efforts de reconversion en y déménageant une grande administration. L’Office fédéral pour l’environnement (Umweltbundesamt) est le plus grand employeur de la ville avec 970 salariés. «L’idée était d’attirer des ménages disposant d’un fort pouvoir d’achat. On pensait que le commerce et l’industrie suivraient», explique le directeur administratif de l’office, Wolfgang Scheremet. «Mais beaucoup de nos employés n’habitent toujours pas à Dessau, regrette-t-il. Une usine BMW aurait eu plus d’effet sur l’économie…»

L’implantation d’un nouveau hub logistique Amazon, au bord de l’autoroute, a donc été accueillie avec un grand soulagement. Malgré la réputation sulfureuse du distributeur américain, ils sont nombreux ici à se réjouir de la création de plusieurs centaines d’emplois. «Cela va nous faire beaucoup de bien», assure le conseiller municipal écologiste Marcus Geiger.

Mais la ville craint pour sa réputation, celle de ville de la culture. La fameuse école du Bauhaus ou le grand musée d’architecture du même nom, inauguré en 2019, sont des atouts que Dessau met inlassablement en avant : «C’est le dernier espoir pour s’en sortir», estime Hans Vorländer. Sans oublier l’Anhaltisches Theater, une salle de réputation nationale, qui produit des ballets, des concerts symphoniques, des opéras et du théâtre de marionnettes. La menace d’une fermeture plane depuis des années. L’institution est inscrite depuis 2013 sur la «liste rouge» de la Fédération des salles de spectacles qui recense les établissements en danger.

Alors, la spirale du déclin est-elle inéluctable ? «Les gens sentent bien que le décrochage s’accélère», déplore Marcus Geiger. Il y a peu le journal local indiquait que la mairie avait trouvé un investisseur pour le Kristallpalast. Il sera transformé en maison de retraite.

Publicité
Publicité

Plus d'info : Liberation.fr

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon