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Hugo Micheron : «Ces individus sont les enfants métaphoriques de Daech»

logo de Liberation Liberation 20/10/2020 Simon Blin
A Eragny (Val-d'Oise), le 16 octobre. © Stephane LAGOUTTE A Eragny (Val-d'Oise), le 16 octobre.

Pour le chercheur à Princeton, spécialiste du jihadisme, l'attaque de Conflans est un moyen pour la composante jihadiste française de continuer à terroriser la société à bas coût. Elle s'inscrit dans un contexte de salafisation de l’islam dans le pays.

Si le jihadisme poursuit son objectif de faire tomber le modèle républicain français, il continue aussi d’infléchir sa stratégie depuis la défaite de Daech en Syrie et en Irak. Chercheur à l’université de Princeton (Etats-Unis) et enseignant à Sciences-Po Paris, Hugo Micheron a fait paraître en janvier le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard). Une enquête remarquée dans laquelle il retrace l’histoire et la géographie du jihadisme français de ces dernières années. Selon lui, la mouvance connaît actuellement une période «transitoire» et cherche à se reconstruire dans un militantisme «à bas bruit» visant les plus jeunes. Désormais l’endoctrinement jihadiste peut se penser à l’échelle locale et de l’unité familiale. Ce qui explique pourquoi l’Education nationale est ciblée comme lors de l’attaque de Conflans-Sainte-Honorine.

Que révèle le mode opératoire de l’attaque de Conflans-Sainte-Honorine ?

On a affaire à un assaillant isolé qui met en place les méthodes du jihad «low cost». L’individu est résident tchétchène en France avec un statut de réfugié, à l’image de l’assaillant pakistanais auteur de l’attaque devant les anciens locaux de Charlie Hebdo en septembre. C’est la confirmation qu’on est face à un jihadisme qui se pense dans l’après-Daech. En 2015, Daech connaît son apogée. A cette époque, l’organisation terroriste dispose de réseaux logistiques à travers toute l’Europe et prépare une série d’attaques depuis plusieurs mois. Cinq ans plus tard, l’organisation a disparu dans sa forme territoriale, au Levant. Mais son territoire idéologique, notamment en Europe, n’a pas pour autant disparu, loin de là.

C’est-à-dire ?

Conscient de sa défaite face à l’Etat français, le gros de cette mouvance est en période transitoire, elle cherche à se reconstruire. Ce qui n’empêche pas des individus d’agir indépendamment d’elle. Parmi eux, il y a les jusqu’au-boutistes, je les appelle aussi les «zélotes». Ils ne croient pas à cette période de transition et ne veulent pas renoncer à leurs attaques, même temporairement. Il y a également des individus beaucoup plus isolés. Ils sont psychologiquement plus fragiles et intellectuellement moins bien articulés. Le Pakistanais auteur de la dernière attaque devant les anciens locaux de Charlie Hebdo est de ceux-là. Ces derniers évoluent dans des sphères éloignées de la société française et se reconnaissent dans d’autres communautés qu’ils fréquentent sur Internet. Ils ne sont pas forcément connectés aux nœuds des réseaux de la mouvance jihadiste française, mais ils en reproduisent le mode opératoire lorsqu’ils passent à l’acte.

Comment Daech les perçoit-il ?

S’ils ne s’inscrivent pas dans la stratégie de temporisation que suit à l’heure actuelle la majeure partie de la composante jihadiste française, celle-ci s’accommode bien évidemment de ces attaques. Pour elle, cela reste un moyen de continuer à terroriser la société française à bas coût. Ces individus très isolés prolongent de fait le jihadisme de Daech. Ces profils, souvent jeunes – comme c’est le cas du Tchétchène qui a tué Samuel Paty, il a 18 ans – ont passé leur scolarité en France. Ils étaient encore à l’école au moment de l’attentat de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. S’ils ne sont pas passés par Daech en tant que tel, ils en sont tout de même les héritiers. Ce sont des enfants métaphoriques de Daech. Ces profils montrent qu’on est passé à côté de quelque chose dans une partie de la jeunesse française. Ils montrent que même en période de faiblesse du jihadisme français, il y a des individus en dehors des radars et qui sont prêts à passer à l’acte.

Le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, placé en garde à vue, symbolise-t-il cet activisme «transitoire» ?

Après que le père de l’élève a lancé la campagne contre Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui a mobilisé ses réseaux sur Internet. Le Web est le lien entre tous ces individus, le meurtrier de Samuel Paty, le père de l’élève dont la demi-sœur est partie rejoindre Daech en Syrie et le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui. Ce dernier a vingt-cinq ans d’activisme islamiste. Il montre qu’on ne peut pas penser les questions de jihadisme indépendamment de l’islamisme, qu’on le veuille ou non. Sefrioui parcourt la région parisienne depuis des années. Il est coutumier de pressions et d’intimidations sur l’Education nationale au nom de l’islam. Il a participé de ces dynamiques de diffusion d’un islam de rupture d’avec la France. C’est-à-dire du développement d’un islam rigoriste, tendant vers la salafisation, qui reste minoritaire mais dont l’influence normative est importante sur l’islam en France, notamment chez les plus jeunes. Ses idéologues font de la politique à leur manière, à travers un militantisme de type socio-religieux, ils ont pour but de combattre le modèle démocratique et républicain français pensé comme l’antithèse de leur modèle religieux. Ils ne le font pas en menant des attaques d’ampleur, mais en faisant de l’activisme à bas bruit. C’est ce militantisme religieux qu’il faut interroger. C’est dans ces réseaux qu’on explique que ce n’est pas si grave de mitrailler une rédaction à partir du moment où celle-ci a publié des dessins «offensants».

Comment fonctionne ce militantisme à l’échelle locale ?

Les attentats de 2015, qui ont enclenché la période de terreur de deux ans dans l’Hexagone jusqu’à la fin de Daech, n’étaient que le révélateur de dynamiques qui se construisaient en France et en Europe depuis une quinzaine d’années et qui s’étaient enclenchées véritablement à partir du 11 septembre 2001. Ses militants ont mis en place des écosystèmes dans un certain nombre de quartiers, dessinant une géographie du jihadisme qui n’est pas celle des zones économiquement marginalisées. Cette géographie correspond aux zones d’implantation des idées jihadistes à travers les anciennes mouvances du GIA algérien ou du jihad afghan.

Ces écosystèmes ont été construits dans le temps à travers ce que j’appelle des machines de prédication. Concrètement, des prédicateurs viennent s’installer dans un quartier, ils l’investissent de l’intérieur en montant tout un tas de structures ayant pignon sur rue : des librairies religieuses, des écoles hors contrat, des mosquées plus ou moins légales, etc. Ces associations quadrillent des quartiers. Il est clair que Sefrioui participe de cette dynamique. On comptait une dizaine de ce genre d’individus au début des années 2000 à Toulouse. Dix ans plus tard, ils étaient environ 300. Ça reste donc des petits nombres, mais c’est dans ces petits nombres que vous trouvez un certain Mohammed Merah, qui passe à l’acte en mars 2012, et c’est dans ces 300 qu’on décompte la quasi-totalité des jihadistes toulousains ayant rejoint la Syrie…

Comment agissent-ils sur la religion ?

Cet islamisme agit dans deux directions. D’abord contre la société française dans le but de montrer qu’il y a incompatibilité entre la République et l’islam. Cela consiste à construire un discours victimaire selon lequel l’islam est victime de l’islamophobie d’Etat et qu’il n’aurait pas sa place en république. Ils rejettent le système en même temps qu’ils cherchent à être rejetés par celui-ci pour mieux l’incriminer derrière. Voilà pourquoi la France ne doit pas renoncer au combat pour l’égalité et la lutte contre la pauvreté et les discriminations, mais sans jamais tomber dans une lecture essentialisante et racialisante du problème.

Ensuite, ce militantisme agit à l’intérieur même de l’islam. Ils s’emparent de la liberté de culte pour intimider les musulmans qui ne partagent pas leur vision étroite de l’islam et qui ne pensent pas comme eux. L’erreur serait donc de laisser les musulmans en pâture aux salafistes. C’est en partie ce qu’il se passe dans le monde anglo-saxon, où certains pays ont cru que ces jihadistes et salafistes étaient les représentants légitimes de l’islam. Et c’est ce que font certains extrêmes politiques en France. D’un côté, on développe un discours martial en disant que l’islam est superposable au jihadisme sans vraiment tenter de comprendre ce qui s’y joue. De l’autre, on fait des jihadistes des victimes de la société qui répondent de façon désespérée à une marginalisation économique et sociale.

Comment la question du blasphème est-elle instrumentalisée ?

Elle est constitutive du mode d’action des islamistes. La question du blasphème a été introduite dans l’espace public avec la fatwa de Khomeiny contre Salman Rushdie en 1989, et sous sa forme «européenne» à partir de l’assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh en 2004, tué en pleine rue pour avoir réalisé un court-métrage dans lequel il entendait dénoncer la soumission des femmes dans l’islam. Un an plus tard, il y a l’affaire des caricatures de Mahomet publié dans un journal danois, puis dans Charlie Hebdo en 2006, déclenchant une campagne d’intimidation internationale à leur encontre.

Entre-temps, la salafisation de l’islam a fortement progressé. Elle a trouvé une influence normative importante dans l’islam de France, notamment auprès des jeunes. Cet islamisme prend en charge des enfants dans certains quartiers et leur inculque une conception de leur religion qui était encore inimaginable en France il y a vingt ans. Voilà en partie pourquoi le problème est devant nous. Si on ferme les yeux, considérant que c’est respecter l’islam que de ne pas s’intéresser à ce qui s’y passe, on risque de se réveiller dans dix ans avec un phénomène ingérable.

D’où l’attaque contre un professeur de collège…

Les jihadistes de l’après-Daech, aujourd’hui défaits ou pour la plupart en prison, se vivent comme une génération intermédiaire, en quelque sorte une génération perdue, sacrifiée. Leur seul moyen de réussir à poursuivre le combat consiste à endoctriner la jeunesse qui, elle, n’a aucun passif et n’est pas connue des renseignements. Sans quoi, la mouvance de l’après-Daech est condamnée à disparaître. Daech est aussi la seule organisation jihadiste à avoir accepté que les femmes tiennent un rôle central. L’entrée des femmes dans le jihadisme est le vrai changement de paradigme qu’a imposé Daech : désormais, le jihadisme peut se vivre en famille, et l’endoctrinement des jeunes se penser à l’échelle de l’unité familiale. Cela explique aussi pourquoi l’Education nationale est ciblée, puisque c’est l’une des institutions dont les valeurs sont les plus opposées au contre-modèle que prétendent vouloir imposer les jihadistes. Cette salafisation menée à bas bruit depuis des années a pour conséquence le fait qu’il est devenu pour certains parents d’élève inconcevable de faire un cours sur la liberté d’expression dans lequel des caricatures puissent être montrées.

Le combat contre cette reconfiguration du jihadisme peut-il passer par une lutte contre les «séparatismes» ?

Jusqu’à très récemment, le jihadisme n’était pas nommé. On parlait de «radicalisation», concept problématique car débouchant sur une approche surindividualisée où la dimension idéologique n’est pas prise en compte. Avec le «séparatisme», il y a cette idée que le jihadisme se construit dans des collectifs et des environnements militants. Ce changement sémantique, quoi qu’on en pense, a le mérite de penser le problème à l’échelle de territoires et non plus à travers une série de cas individuels, n’ayant rien à voir les uns avec les autres. Désormais, on admet l’idée qu’il y a, au-delà de la question sécuritaire, une question sociétale et politique. La mutation d’un certain nombre de territoires rentre ainsi dans un cadre plus large qui est l’évolution des démocraties européennes ces vingt dernières années avec leurs impensés. Dans cette vision du phénomène, il n’est plus question de laisser les ministères de l’Intérieur et de la Défense agir seuls mais d’y accoler d’autres ministères clefs, comme l’Education nationale ou le ministère des affaires sociales et du travail. La réponse doit être interministérielle et se construire sur le long terme.

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