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Jeanne dite Duval, femme debout

logo de RFI RFI 24/07/2020 Olivier Favier
Jeannde Duval sur un dessin de Charles Baudelaire. © RFI/Olivier Favier Jeannde Duval sur un dessin de Charles Baudelaire.

Dans les trois portraits qu’en a esquissés le poète Charles Baudelaire, Jeanne se tient droite, le regard de côté ou de face, mais avec une même lumière de tendresse, d’intelligence et d’ironie mêlées. Celle sur qui ont pointé jusqu’à très récemment tous les stéréotypes érotiques et exotiques liées à la femme noire s’y dévoile libre et forte, inaliénable.

Trois continents se déchirent les origines de la belle « mûlatresse ». Venait-elle d’Haïti comme on l’affirme aujourd’hui, de l’Inde comme l’écrivait son contemporain Théodore de Banville, de Madagascar ou de l’Afrique du Sud ? Nul ne le saura jamais. On ne saura jamais non plus son véritable patronyme, si jamais elle en eut un. Tour à tour Mademoiselle Berthe, Jeanne Lemer ou Lemaire, Jeanne Prosper, elles est restée à la postérité sous le nom de Jeanne Duval.

On ne sait que peu de choses aussi de son apparence physique, si souvent décrite par des hommes qui inlassablement rappellent qu’elle est une fille de couleur, grande et onduleuse, le serpent du jardin d’Éden plus encore que le fruit de la tentation. « On n’en parle presque jamais. Et lorsqu’on en parle, c’est le plus souvent pour l’ensevelir un peu plus », écrit Michaël Ferrier, qui en fait un saisissant portrait.

« Quand Mademoiselle Jeanne Lemer vous remettra cette lettre, je serai mort. »

Cette lecture réductrice, obsédante, qui du dualisme baudelairien – « les deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan » – mène au poncif de la femme fatale des écrivains symbolistes et décadents, efface une réalité à la fois plus triviale, plus belle et mystérieuse, à laquelle aucune biographie ne peut aujourd’hui répondre.

Le seul document qui nous indique sa date de naissance a disparu dans un incendie. Sur le registre de la Maison de santé Dubois, dans le 10e arrondissement de Paris, où elle est hospitalisée en 1859, elle est inscrite comme née à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, et âgée de 32 ans. C’est un peu jeune, quand on sait que vingt ans plus tôt, en 1838-1839, elle tient de petits rôles au Théâtre de la Porte Saint-Martin et qu’elle rencontre Charles Baudelaire au printemps 1842, alors qu’il rentre des mers du Sud. Il a alors vingt-et-un ans, en a-t-elle seulement quinze ?

Que conclure donc, de cette inscription ? Qu’elle s’est rajeunie par coquetterie ou que, plus probablement, pour des raisons très matérielles, elle cherche comme à son habitude à brouiller les pistes ? Baudelaire l’installe, cela ne s’invente guère, rue de la Femme Sans-Tête, à deux pas de l’Hôtel Pimodan, où il vit lui-même et où Gautier situe son « club des hachichins ».

Des domiciles, elle en aura beaucoup. Sur l’un des dessins précédemment cités, le poète se plaît à griffonner quelques adresses autour de son visage. S’agit-il des lieux où elle a vécu ? Quoi qu’il en soit, leur chronologie amoureuse donne le vertige. En 1845, il annonce dans une lettre, qui s’est vendue récemment 234 000 euros, qu’il va se suicider et que « mademoiselle Jeanne Lemer doit hériter de tout ce que je laisserai ».

« Amours décomposés »

En 1852, il se félicite encore de « n’avoir aucune arme », mais il renoue avec Jeanne en 1855. Le ménage éclate l’année suivante. « Je sais que je regretterai toujours cette femme, écrit-il, à qui je ne laisse que des dettes ». Ils se retrouvent en 1859, se séparent de nouveau, avant qu’hospitalisée, nous l’avons vu, elle ne reste paralysée du côté droit. Ils se réconcilient jusqu’en 1861. Le frère de Jeanne fait son apparition. Loin de l’aider, écrit le poète, « il a vendu une partie de son mobilier ».

Il fait mention d’elle une dernière fois en 1864 alors qu’il vient de partir pour la Belgique. Deux ans plus tard, il s’effondre en visitant l’église Saint-Loup de Namur. Désormais aphasique, il est à son tour frappé d’hémiplégie. Sa mère détruira toutes les lettres de Jeanne, dont la dernière, dit-elle, remonte à avril1866. Il n’en reste qu’une seule de celles adressées par Baudelaire.

Sa fin de vie est obscure. Le photographe Nadar, dont elle fut la maîtresse, dira l’avoir croisée en 1870 claudiquant sur des béquilles. Dans les années 1880, bien après donc la mort du poète, la cantatrice Emma Calvé affirme l’avoir rencontrée dans « un modeste logis, quelque part aux Batignolles ». « Elle devait approcher de la soixantaine, mais elle avait conservé un teint doré et des yeux magnifiques, dont Baudelaire disait : elle possède de beaux yeux doux et nostalgiques qui semblent regretter le cocotier absent ».

« Le poète l’aimait à vingt ans, il l’aima toujours. »

« Nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, écrit Théodore de Banville sur Baudelaire, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dernier, il aima une seule femme, cette Jeanne admirablement belle, gracieuse et spirituelle, qu'il a toujours chantée. » Cet amour constant fut vécu dans une semi-clandestinité, à l’image de ce détail de L’atelier du peintre, un tableau de Courbet de 1855, le seul qui les représentât ensemble, mais où le peintre a finalement effacé Jeanne, la part inavouable.

Si les saillies misogynes de Baudelaire laissent parfois sans voix – « La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable » – si cette liaison alla, pour reprendre encore les mots de Théodore de Banville, « de ruptures en réconciliations, de déclarations de mépris en déclarations d’amour », si, de l’aveu même du poète, elle ne fut pas exempte de violence physique, le portrait qu’il a dressé de cette femme va très au-delà des préjugés de son temps.

Jeanne Duval vivait la liberté que Charles Baudelaire rechercha dans une esthétique nouvelle. Il aimait à écrire que sa mémoire ne survivrait qu’au travers de ses écrits, mais la figure de Jeanne Duval raconte désormais d’autres révolutions. Comme l’écrit Michaël Ferrier, « elle est représentative d’un grand mouvement de fond qui emporte – et aujourd’hui peut-être plus que jamais – la culture française ».

► À lire aussi :

►Pour en savoir plus :

Michaël Ferrier,Sympathie pour le Fantôme, Gallimard, 2010. Le quatrième chapitre du livre, « La dormeuse du val », est consacré à Jeanne.

Sur la projection érotique autour du corps de la femme noire: François-Xavier Fauvelle, À la recherche du sauvage idéal, Seuil, 2017.

D’autres grandes figures féminines de la diaspora noire: Sylvia Serbin, Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire, Sépia, 2004.

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