Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

La guerre en Ukraine ou les dangers de la désinformation - BLOG

Le Huffington Post 01/07/2022 David Bertrand
Lorsque la Russie bombarde la gare de Kramatorsk et tue des civils fuyant le conflit, elle accuse l’armée ukrainienne. Lorsque des soldats russes commettent des massacres à Boutcha, Poutine crie à la mise en scène et à la désinformation, tout en gratifiant des soldats ayant participé à ces massacres d’un titre honorifique, démontrant au passage l’ampleur de son cynisme. © Fournis par Le Huffington Post Lorsque la Russie bombarde la gare de Kramatorsk et tue des civils fuyant le conflit, elle accuse l’armée ukrainienne. Lorsque des soldats russes commettent des massacres à Boutcha, Poutine crie à la mise en scène et à la désinformation, tout en gratifiant des soldats ayant participé à ces massacres d’un titre honorifique, démontrant au passage l’ampleur de son cynisme. Lorsque la Russie bombarde la gare de Kramatorsk et tue des civils fuyant le conflit, elle accuse l’armée ukrainienne. Lorsque des soldats russes commettent des massacres à Boutcha, Poutine crie à la mise en scène et à la désinformation, tout en gratifiant des soldats ayant participé à ces massacres d’un titre honorifique, démontrant au passage l’ampleur de son cynisme.
Relire la vidéo

DÉSINFORMATION - Le 24 février dernier, la guerre a frappé aux portes de l’Europe. Vladimir Poutine, le président russe, a décidé d’envahir l’Ukraine. Une des particularités de cette invasion est que ses vraies raisons restent floues.

Beaucoup cherchent encore à connaître les motivations exactes et le projet final de Poutine, dont la personnalité reste mystérieuse et le comportement imprévisible.

Ce qui est certain, c’est que le fait de ne pas savoir quelles sont ses intentions et ses projets réels complique toute forme de négociation et toute perspective de paix face à une personne passée maître dans l’art de la désinformation.

  

On l’avait peut-être oublié, mais la désinformation fait pourtant partie intégrante de la stratégie de Poutine depuis plus de deux décennies, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de la Russie.

Une guerre médiatique

A l’ère de l’information en continu, d’internet et des réseaux sociaux, la guerre en Ukraine nous rappelle que derrière tout conflit armé se joue une guerre médiatique où la communication détient un rôle crucial. En assimilant les dirigeants ukrainiens à des nazis, Poutine peut ainsi justifier son « opération spéciale » par une « dénazification » de l’Ukraine et un « maintien de la paix ». Ce qui lui permet au passage de se faire passer pour un libérateur.

La propagande et la désinformation ont depuis tout temps été utilisées comme des armes politiques et militaires, quels que soient le pays ou la période de l’histoire. Contrôler l’information et les médias, c’est assurer un contrôle de la population car l’information influence directement nos pensées, nos émotions, nos comportements et nos opinions. Raison pour laquelle certains dirigeants en ont fait leur spécialité. Raison pour laquelle Poutine contrôle les médias dans son pays et s’attaque à tous ceux qui menacent ses intérêts et le discours officiel. La désinformation a ceci de particulièrement dangereux que dans les cas les plus extrêmes, elle peut servir à déclencher et alimenter un conflit, une guerre voire un génocide. Lors du génocide au Rwanda en 1994, les citoyens hutus ont été préparés, influencés et conditionnés pendant des mois, notamment via la radio « Mille collines » qui diffusait des messages de haine envers les Tutsis et qui incitait les Hutus à s’en prendre physiquement à eux, dans le but de les éliminer. Et pour faciliter le passage à l’acte, ils étaient assimilés à des cafards. 

C’est ce même type de processus qui a été mis en place pendant des années par les nazis pour justifier l’extermination des Juifs. La première étape était de mettre en place une propagande les désignant comme responsables des malheurs de l’Allemagne et les assimilant à des rats dont il fallait se débarrasser. Des préjugés qui ont débouché sur des événements aussi terribles que les lois de Nuremberg, la nuit de cristal, le ghetto de Varsovie et Auschwitz. Les décennies qui ont suivi, de nombreux travaux en psychologie ont permis de démontrer expérimentalement cette réalité : les préjugés, la désinformation et la déshumanisation sont le terreau de la violence envers un groupe désigné comme bouc émissaire. 

Même si l’objectif de Poutine n’est a priori pas de commettre un génocide envers les Ukrainiens, des massacres et de potentiels crimes de guerre ont déjà été commis et les boucs émissaires de la Russie sont désignés explicitement.

D’après lui, les Ukrainiens, soutenus par l’OTAN et les pays occidentaux, menaceraient les intérêts, la sécurité et l’avenir de son pays. Une stratégie particulière lui permet alors de justifier sa guerre : la prophétie autoréalisatrice.

La prophétie autoréalisatrice

Un concept décrit sous ce nom pour la première fois par le sociologue américain Robert K. Merton et dont le principe est qu’une situation se réalise dans les conséquences de nos actions. Une des conséquences de l’invasion de l’Ukraine est en effet le renforcement de l’OTAN et des liens entre l’Ukraine et les occidentaux, qui lui fournissent de plus en plus d’armes. Même si cela va probablement à l’inverse de ce que Poutine espérait au niveau stratégique, ce rapprochement lui est utile car cela vient confirmer sa théorie initiale. Il crée donc une illusion en inversant les causes et les conséquences. Il accuse les autres pour essayer de faire oublier que seul lui a décidé de commencer cette guerre et que personne n’a jamais menacé directement son pays.

La prophétie se réalise alors en suivant une logique d’inversion : l’agresseur se transforme en libérateur et le coupable se transforme en victime. Comme le dit bien Pierre Haski, chroniqueur international à France Inter, cette logique correspond à une tradition rhétorique en Russie qui consiste à accuser les autres de faire ce qu’ils font. Une logique fallacieuse qu’on retrouve par ailleurs dans la pensée de type complotiste. Comme on a pu le voir dans le cadre de la pandémie de covid-19, pour les anti-vaxx les plus extrêmes, les médecins n’étaient plus des soignants mais étaient devenus des agents du pouvoir et de big pharma qui cherchaient à nous contrôler voire nous tuer à petit feu en nous injectant un vaccin. Les démocraties étaient alors associées à des « dictatures sanitaires ». Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de ces anti-vaxx soient également pro-Poutine.

La théorie du monde juste

La désinformation autour de la guerre en Ukraine permet également d’alimenter une autre croyance: la théorie du monde juste. Un phénomène bien connu des psychologues mis en lumière dans les années 1960 par le psychologue social américain Melvin Lerner. Son principe est le suivant. Spontanément, nous avons tendance à croire que ce qui arrive à une personne (ou un peuple) est justifié et mérité. Nous avons appris depuis notre enfance que « les bons » étaient récompensés et que « les mauvais » étaient punis. Un type de raisonnement qui se retrouve dans cette croyance populaire selon laquelle il n’y aurait pas de fumée sans feu. Si un homme se retrouve à la rue, c’est parce qu’il est trop fainéant que pour travailler. Si une fille se fait agresser sexuellement, c’est parce qu’elle portait des vêtements trop aguicheurs. Et si l’Ukraine est envahie par la Russie, c’est parce qu’elle la provoque depuis plusieurs années. Parce qu’elle souhaite rejoindre l’OTAN. Parce que les Ukrainiens commettent un « génocide » envers les populations russophones dans le Donbass. Le régime ukrainien est alors assimilé à un régime nazi à la solde des Américains. Ce type de propos sert évidemment de prétexte à la guerre et sert à convaincre l’opinion que cette opération militaire est justifiée et donc juste moralement.

 
Si je nie les faits dont on m’accuse, cela me permet d’agir en toute impunité. Et si j’accuse l’autre d’exactions alors que c’est moi qui les ai commises, cela me permet de me dédouaner et de continuer à poursuivre mes objectifs.
 

Un autre biais cognitif entre alors en jeu : le biais d’idéologie. Les biais cognitifs sont des erreurs de jugement, des pièges que nous tend notre cerveau. La plupart d’entre nous sommes convaincus que ce que nous pensons est juste et vrai et que ceux qui ne pensent pas comme nous ont tort. Pour le psychologue Stephane Lewandowsky, chercheur à l’université de Bristol, cela explique que nous soyons persuadés que la façon dont nous pensons qu’une société doit fonctionner ou dont un pays doit être dirigé est la bonne. Autrement dit, que notre idéologie est meilleure que celle des autres. Dans un pays démocratique, ce biais est atténué par la diversité des opinions et le débat d’idées. Être confronté à un autre point de vue que le nôtre nous aide généralement à développer une vision des choses plus nuancée. Mais dans un régime autocratique ou dictatorial, il complique toute forme de remise en question et laisse la porte ouverte à toutes sortes de dérives. Cela pourrait expliquer pourquoi Poutine ne supporte pas que l’Ukraine, pays de l’ex-URSS, souhaite s’orienter politiquement vers une démocratie à l’occidentale et tourner le dos à la Russie. Selon certains spécialistes de la question, comme le député européen Raphaël Glucksmann, ce serait même le motif réel du conflit.

Démocratie et paix en danger

La liberté d’informer, la pluralité des idées et les divergences d’opinions sont un des piliers de la démocratie et un garant de la paix. Le danger survient lorsque ces divergences sont perçues comme une menace, comme c’est le cas en Russie lorsqu’on risque la prison pour avoir contesté la version officielle. Plus encore, il survient lorsqu’on ne peut plus s’accorder sur les faits et lorsque ceux-ci sont niés, déformés ou réduits à des opinions. C’est ce que certains appellent la post-vérité. Or, les leaders autoritaires et les partis extrêmes ont une tendance quasi systématique à déformer les faits et à nier la réalité pour servir leurs propres intérêts.

Lorsque la Russie bombarde la gare de Kramatorsk et tue des civils fuyant le conflit, elle accuse l’armée ukrainienne. Lorsque des soldats russes commettent des massacres à Boutcha, Poutine crie à la mise en scène et à la désinformation, tout en gratifiant des soldats ayant participé à ces massacres d’un titre honorifique, démontrant au passage l’ampleur de son cynisme. Et lorsqu’il existe un risque réel de famine dans certains pays à cause du blocage du blé ukrainien, Poutine dénonce les sanctions des occidentaux, alors que celles-ci ne concernent pas le blé, tout en bloquant lui-même les exportations, en volant une partie de ce blé et en bombardant des entrepôts et des cultures. Si je nie les faits dont on m’accuse, cela me permet d’agir en toute impunité. Et si j’accuse l’autre d’exactions alors que c’est moi qui les ai commises, cela me permet de me dédouaner et de continuer à poursuivre mes objectifs.

Et c’est bien à cause de toutes ces conséquences que la désinformation s’avère particulièrement dangereuse pour la démocratie et pour la paix. 

_____

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter le site web de David Bertrand: Prof de Psycho.

À voir également sur Le HuffPost: En Russie, Marina Ovsiannikova interrompt le JT le plus regardé

Publicité
Publicité

Plus de Le Huffington Post

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon