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La terreur invisible des armes chimiques nous affecte tous

logo de Liberation Liberation 02/03/2021 Projet sur le contentieux stratégique du
Funérailles de trois civils tués selon l'opposition par une attaque au gaz toxique menée par les forces syriennes, le 23 août 2013. © Ammar al-Arbini Funérailles de trois civils tués selon l'opposition par une attaque au gaz toxique menée par les forces syriennes, le 23 août 2013.

La terreur invisible est venue de nuit. Des armes remplies de produits chimiques toxiques ont frappé les villes d’Adra et de Douma, juste à l’extérieur de la capitale de Damas en Syrie, dans la nuit du 4 au 5 août 2013. Plus de 400 personnes, principalement des civils, ont été touchées dans ces deux attaques, selon le Centre de documentation de violations (VDC), un projet de notre organisation le Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (SCM). Certains disent que ces deux attaques constituaient une répétition perverse du régime syrien avant les attaques chimiques plus connues de la Ghouta le 21 août de la même année. Les données vérifiées par le VDC montrent que les bombardements chimiques sur la Ghouta ont tué au moins 1 008 personnes, dont beaucoup de femmes, d’enfants et de personnes âgées. Le nombre total de morts est probablement bien plus élevé en réalité.

C’est triste, mais vrai. Attaquer et terroriser les civils par le biais d’armes chimiques n’est pas une nouvelle technique en Syrie ou dans le reste du monde. Des armes chimiques ont été utilisées avant et après août 2013 en Syrie et ailleurs. Récemment, cela a été le cas en Russie, et avant au Royaume-Uni, en Malaisie, au Japon et en Irak.

Après que des gaz toxiques ont été introduits dans les tranchées européennes et ensuite employés comme outil pour des exterminations de masse par l’Allemagne nazie, le monde a longtemps cru que les armes chimiques appartenaient à une période sombre et révolue de l’histoire. Elles ont été interdites et rarement utilisées. Les dernières décennies cependant ont montré que les armes chimiques, qui font partie des moyens les plus inhumains d’attaquer et de tuer des civils, ont retrouvé une popularité tragique. En Syrie uniquement, 197 attaques chimiques ont eu lieu depuis 2012 selon la base de données du VDC. Cette situation est inacceptable et il est grand temps pour la communauté internationale de se remémorer la raison pour laquelle ces armes ont été interdites : les armes chimiques sont une cause de terreur immédiate et ont des effets indicibles au long terme sur les individus et les communautés affectés, mais aussi sur la conscience de l’humanité.

Justice pour les civils

Nous avons fait un pas dans cette direction en déposant une plainte pénale auprès du doyen des juges d’instruction de Paris concernant ces crimes odieux. Sept ans et demi après les attaques chimiques sur Adra, Douma et Ghouta, nous avons pu franchir cette étape après des années d’enquêtes et d’analyses fondées en grande partie sur des preuves recueillies au début par une équipe du VDC dirigée par Razan Zaitouneh dans les heures et jours qui ont suivi ces attaques. Razan a ensuite été kidnappée avec trois autres collègues lors d’une descente dans le bureau de SCM à Douma. Elle est toujours portée disparue. Nous espérons que les preuves que nos collègues ont recueillies contribueront à ouvrir la voie de la justice.

Justice non seulement pour les individus ou les organisations comme la nôtre, mais pour tous les civils qui ont souffert de centaines d’attaques à l’arme chimique en Syrie et dans d’autres parties du monde. Nous portons cette affaire à l’attention des autorités françaises pour déclencher une enquête pénale sur la base de la documentation que nous avons rassemblée, à l’instar de la plainte déposée auprès du procureur fédéral allemand en octobre de l’année dernière.

Comme la communauté internationale a interdit les armes chimiques, toute utilisation et l’impunité qui en découle concernent directement chaque membre de la communauté internationale. Avec la plainte que nous avons déposée à Paris, nous voulons rappeler à la France qu’il est grand temps de passer à la vitesse supérieure et de respecter les différents engagements qu’elle a pris au fil des ans.

Le gouvernement français a déclassifié et publié une grande partie de ses renseignements sur les attaques en août 2013 que nous avons présentées au juge d’instruction. Ces sources montrent clairement que l’Élysée savait que le régime syrien utilisait du sarin et d’autres substances toxiques contre son propre peuple. Et pas seulement contre son propre peuple. Les journalistes du Monde Laurent Van der Stockt et Jean-Philippe Remy ont rapporté, au terme d’un reportage autour de Damas en mai et juin 2013, des échantillons qui ont formellement démontré l’utilisation d’armes chimiques. Ils ont décrit la terreur que ces armes infligent sur leurs victimes. Laurent Van der Stockt a lui-même été affecté par un agent chimique.

Une impunité qui persiste

Lorsque le gouvernement syrien a été contraint de renoncer à son arsenal d’armes chimiques sous la pression internationale après août 2013, le régime a en fait conservé de larges quantités d’agents chimiques et a continué à les utiliser contre les civils. De nombreuses autres attaques chimiques, dont celle contre Khan Cheikhoun en avril 2017 qui a fait 99 morts, ont eu lieu avant que le président Macron ne trouve les mots nécessaires pour réaffirmer en mai 2017 la «ligne rouge» que le président Obama avait décrite en août 2012 mais qu’il avait refusé d’appliquer. La France a ensuite répondu militairement à l’attaque chimique de Douma en avril 2018 qui a fait 85 morts et 500 blessés. Avec les États-Unis et le Royaume-Uni, le président Macron avait alors autorisé des frappes aériennes ciblées contre le programme d’armes chimiques syrien. Outre les options militaires, la France avait alors également lancé un nouvel effort international, le «Partenariat international contre l’impunité d’utilisation d’armes chimiques». Le gouvernement français a lancé ce groupe en grande pompe, suscitant des attentes au sein de la communauté syrienne en quête de justice et de responsabilité pour ces attaques chimiques. Pour l’heure, ces attentes n’ont pas abouti.

Cette affaire ne concerne pas seulement la Syrie. Si l’impunité persiste, la terreur chimique s’étendra à d’autres pays. Prendre des mesures courageuses contre cette terreur est un gain pour toute l’humanité qui signalera de manière claire aux autres régimes totalitaires qu’ils auront à répondre de leurs atrocités et que le monde de demain ne tolérera pas de tels crimes. La France a été touchée par la terreur chimique orchestrée par le gouvernement syrien à l’encontre de son propre peuple et à l’encontre de tous ceux qui ont osé lui faire face. Aujourd’hui, la France doit faire plus.

Nous sommes confiants que les informations que nous avons fournies au juge d’instruction de Paris permettront que la France adopte un rôle de premier plan dans la lutte pour la justice et la responsabilité pour les attaques chimiques et autres crimes commis en Syrie.

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