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Le Haut-Karabakh, entre défaite et négociations

logo de Liberation Liberation 24/10/2020 Morgane Bona
Des soldats sur la route vers le Haut Karabakh, le 21 octobre. Des soldats sur la route vers le Haut Karabakh, le 21 octobre.

Après quatre semaines de combats meurtriers dans la région sécessionniste, les Arméniens perdent du terrain. L’ouverture rapide de négociations est désormais vitale pour Erevan et Stepanakert.

Après plusieurs jours de calme, les bombardements ont repris dans la nuit de vendredi à samedi à Stépanakert. Dans les sous-sols, l’humeur est maussade. Les visages des soldats en transit sont graves. Il se murmure, en douce, que «ça ne sent pas bon». Hrayr, jeune volontaire revenu de plusieurs semaines en première ligne, confie que «face aux Azerbaïdjanais, nos armes ne suffisent pas. Il nous en faut plus». L’Azerbaïdjan, qui veut récupérer les territoires qui lui échappent depuis près de trente ans, semble avoir gagné du terrain. Une carte publiée sur les réseaux sociaux pro-azéris montre qu’au sud du Karabakh une large bande de terre a été conquise, coupant la République d’Artsakh (dénomination arménienne du Haut-Karabakh) de son voisin iranien. Hadrut, chef-lieu des environs, autrefois fort de 3 800 habitants, serait désormais sous contrôle de Bakou.

Prise en étau

Mais officiellement, côté arménien, on se garde de tout commentaire. Le ministère de la Défense arménien préfère communiquer sur les bombardements de Martakert au nord et sur les combats qui se poursuivent le long de la ligne de contact. La stratégie azerbaïdjanaise de prise en étau du Haut-Karabakh est à l’œuvre. De quoi inquiéter les forces arméniennes qui ont positionné, plus tôt dans la semaine, troupes et canons dans le corridor de Latchin. S’il y a bien un endroit à défendre à tout prix, c’est cette route qui relie Stepanakert à Goris, en Arménie. C’est par cette voie essentielle que passent une grande partie du ravitaillement et des hommes.

Des brancards sanguinolents devant l'hopital de Martakert, le 19/10. © Adrien Vautier Des brancards sanguinolents devant l'hopital de Martakert, le 19/10. Des brancards devant l’hopital de Martakert, le 19 octobre. Photo Adrien Vautier. Le Pictorium 

Le Premier ministre arménien, Nikol Pashinian, multiplie les déclarations dans les médias. Mercredi, il appelait ses compatriotes à continuer de se mobiliser et les représentants politiques et institutionnels à former des groupes de volontaires à disposition de l’armée. Une requête aussitôt exécutée par les gouverneurs de six provinces et le maire d’Erevan. Il faut du sang neuf pour combattre car, sur le front, les pertes humaines sont considérables. Dans les hôpitaux de Stepanakert, les médecins sont débordés par le nombre de blessés qui en reviennent. Dès la fin de la journée et toute la nuit, les opérations se succèdent pour sauver autant de recrues que possible. Mais les bombes à sous-munitions et les drones «tueurs» - des drones suicides de fabrication israélienne, selon Amnesty International - laissent peu de chance de survie. D’après le bilan officiel, vendredi après-midi, 927 soldats sont morts depuis le début de la guerre, le 27 septembre.

Confrontation ethnique

Un nombre bien inférieur à celui avancé par Vladimir Poutine jeudi, lors d’un forum retransmis à la télévision russe : «Selon nos informations, le nombre de morts de chaque côté atteint environ 2000, ce qui signifie que le nombre total s’approche des 5000 tués». Pour le chef du Kremlin, qui assure pourtant être en dialogue constant avec Bakou, cette guerre est une confrontation ethnique. «Malheureusement c’est un fait à Sumgaït (ville azérie où a eu lieu en 1988 un pogrom contre des civils arméniens, nldr), puis, plus tard dans le Haut Karabakh, des crimes brutaux ont été commis contre le peuple arménien. Nous devons en tenir compte», rappelle le président Russe. Des paroles de soutien pour Erevan qui, depuis bientôt quatre semaines, tente d’alerter sur ce qui pourrait advenir : «Un nouveau génocide».

Nikol Pashinian, qui a moins soigné ses relations avec le grand voisin que ses prédécesseurs, se tourne désormais vers Moscou, comme unique recours. Jeudi, il expliquait être favorable au déploiement d’une force de maintien de la paix sur la zone de conflit, à condition que celle-ci convienne aux deux camps. A ses yeux, seul Moscou fait figure d’arbitre légitime: «La Fédération de Russie a de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Il est primordial que les forces de maintien de la paix apportent de la stabilité dans la région et non le contraire». Le Kremlin, disposant d’une base militaire en Arménie, aurait déjà positionné des militaires aux frontières sud du pays.

Des combattants volontaires rapportent qu’ils auraient observé un groupe de soldats russes en train d’établir un camp à la frontière avec le Haut-Karabakh. Ce renforcement de la présence militaire russe a été envisagé par le député Konstantin Zatouline, le vice-président de la commission CEI (communauté des anciennes républiques soviétiques) de la Douma. «Une opération aéroportée en République d’Arménie» faisait partie des mesures envisageables et «nécessaires dans un contexte de guerre croissante dans le Caucase où la Turquie voisine est de plus en plus impliquée», a-t-il déclaré.

La Turquie et ses 25 milliards de budget militaire ne cache pas ses intentions. Le vice-président turc, Fuat Oktay, a bien appuyé que «si l’Azerbaïdjan le demande, la Turquie enverra des troupes». Ankara apporte un soutien opérationnel à Bakou depuis le début des combats. En plus des drones israéliens, l’Azerbaïdjan dispose de drones de combat turcs Bayraktar TB2, qui avaient infligé de sérieux revers à l’Armée nationale libyenne du maréchal dissident Khalifa Haftar.

Aide médicale

Alors que l’armée arménienne lutte pour freiner la progression azerbaïdjanaise, les rencontres diplomatiques se multiplient. Après Bruxelles, le président de l’Arménie, Armen Sarkissian, s’est rendu, vendredi, à Paris pour rencontrer Emmanuel Macron. De son homologue français, il aurait obtenu une aide médicale dont les détails n’ont pas encore été rendus publics. Autre membre du groupe de Minsk de l’OSCE, avec Paris et Moscou, chargé de la régulation du conflit depuis 1992, Washington tente de son côté une médiation entre les belligérants. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a prévu de recevoir vendredi successivement les ministres des affaires étrangères d’Azerbaïdjan et d’Arménie.

Les négociations n’ont pour l’instant pas porté de fruits, alors que le temps presse. Tout haut, les habitants de Stepanakert, ceux qui ne sont pas partis se mettre à l’abri en Arménie, essayent de garder un esprit de confiance. Vendredi soir, dans les bunkers de Stepanakert, la nervosité est palpable dans les conversations privées, et le doute commence à s’immiscer, à mots couverts. Fataliste, une recrue murmure : «Je ne sais pas si on va gagner, désormais notre destin est entre les mains de Dieu.»

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