Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Le Parti nationaliste tunisien, micro-formation complotiste qui surfe sur le ressenti anti-Subsahariens

logo de France 24 France 24 16/03/2023 Djamel Belayachi
Les militants du Parti nationaliste tunisien arpentent régulièrement les rues de l'Ariana, dans la banlieue de Tunis, pour demander à la population demandant l'expulsion des Subsahariens en situation illégale. © YouTube / القومية التونسية Les militants du Parti nationaliste tunisien arpentent régulièrement les rues de l'Ariana, dans la banlieue de Tunis, pour demander à la population demandant l'expulsion des Subsahariens en situation illégale.

Le discours xénophobe du président tunisien le 21 février et la vague de violences contre les migrants subsahariens qui l’a suivi ont mis en exergue le Parti nationaliste tunisien, groupe jusque-là peu connue qui promeut un discours ouvertement complotiste sur les réseaux sociaux. L’attention des médias a donné de la visibilité de ce parti sur les réseaux sociaux, selon notre Observatrice, même s'il admet n’avoir…que trois membres et aucun adhérent. 

Le 21 février 2023, le président tunisien Kaïs Saïed appelait à expulser des "hordes de migrants clandestins" présents dans son pays, dénonçant un “plan criminel” visant à “modifier la composition démographique” du pays. Ce discours reprenait la tonalité des propos tenus par le Parti nationaliste tunisien, qui  dénonce un supposé plan qui serait ourdi par un mouvement “afrocentriste similaire au sionisme” et qui viserait selon lui à la “colonisation” (istitan, en arabe) de la Tunisie par les Subsahariens. 

Cette théorie complotiste semble être une réplique tunisienne de la théorie du grand remplacement”, introduite en 2010 par l'écrivain français d’extrême droite Renaud Camus, et a gagné en popularité depuis en Europe auprès des partis d’extrême-droite.

A l’été 2022, les fondateurs de ce parti, Sofien Ben Sghaïer et Houssem Touben, ont commencé à arpenter les cafés et les commerces notamment à l’Ariana, ville de la banlieue de Tunis, pour demander à la population de signer une pétition réclamant l'expulsion des migrants en situation illégale. Dans cette pétidion, ils demandent aussi l'instauration d’un visa pour tous les Subsahariens, et l'abrogation de la loi 50, promulguée en 2018, qui punit la discrimination raciale. ُEn février 2023, le mouvement affirmait avoir récolté 10 000 signatures, sans donner une preuve de ce chiffre.

Dans ce qu’ils appellent un “rapport” mis en ligne sur leur site Internet, et qu’ils affirment avoir transmis à la présidence de la République le 26 novembre 2022, ils citent plusieurs intellectuels panafricains comme étant les inspirateurs de ce supposé plan qui viserait selon eux à changer l’identité du pays avec l’arrivée en Tunisie de centaines de milliers de Subsahariens : le parti évoque Marcus Garvey, militant panafricaniste, Elijah Muhammad, l’ancien président de Nation of Islam, une organisation noire nord-américaine ou l’anthropologue sénégalais Cheikh Anta Diop, entre autres.

Un complot “afrocentriste” pour “coloniser” la Tunisie ?

Pour appuyer son propos, le parti met en avant sur son compte YouTube, une vidéo où Mwazulu Diyabanza, un militant panafricaniste congolais installé en France, déclare : “La Mauritanie est noire, la Tunisie est noire, le Maroc est noir, la Libye est noire… Nous appelons notre peuple à la reconquête territoriale”. 

Comme l’explique ce thread sur Twitter, cette vidéo a cependant été montée en épingle pour tenter de faire croire à un plan d’invasion de la Tunisie. Ces images ont été tournées en 2015 au sortir d’une manifestation devant l’ambassade du Maroc à Paris, suite à la mort de deux migrants subsahariens dans ce pays. De plus, le collectif que Mwazulu Diyabanza dirige, Yanka Nku, compte une audience modeste en Afrique.

700 000 Subsahariens en Tunisie ?

Mais surtout, ce mouvement fonde sa théorie d’une “colonisation subsaharienne” sur une statistique selon laquelle 700 000 Subsahariens seraient installés en Tunisie. Il affirme tenir ce chiffre du porte-parole de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTN), Sami Tahri. Contacté par le média de vérification Tunisia Falso, ce dernier a démenti ce chiffre, ajoutant que l’UGTT n’a publié aucune étude concernant les migrants en Tunisie. 

En outre, le dernier recensement de l’Observatoire tunisien des migrations, effectué en 2021, dénombrait 59 000 migrants vivant en Tunisie, et parmi eux 21 000 Subsahariens. 

Le Parti nationaliste tunisien a été fondé en décembre 2018 par sept personnes, dont Sofien Ben Sghaïer, qui en est le président, et Houssem Touben et, qui se présente comme étant le chef du “bureau politique” du parti

Sur les réseaux sociaux où il est actif depuis décembre 2018, le mouvement est présent sur plusieurs plateformes : son compte Facebook le plus suivi comptabilise 22 000 abonnés. Il en compte 1340 sur YouTube. Le parti est davantage suivi sur TikTok, avec 24 000 abonnés. 

Un parti comptant "trois membres"

Le groupe a publié des centaines de vidéos sur les réseaux. Sur la majorité d’entre elles, on aperçoit Sofien Ben Sghaïer ou Houssem Touben, disserter face caméra sur les “dangers” de l’immigration subsaharienne, ou appeler à l'interdiction des ONG qui aident les migrants, accusées de recevoir des financements de l’Europe. Sur certaines vidéos sur sa page Facebook, on voit aussi Sofien Ben Sghaïer, s’adresser aux clients d’un café, comme sur cette publication datant du 18 février 2023.

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu s’entretenir au téléphone avec Sofien Ben Sghaïer, qui a reconnu que le parti ne dispose pas d’une base de militants. “Lorsque nous avons fondé le parti en décembre 2018, nous étions sept personnes. Aujourd’hui, il reste seulement trois membres, moi, Houssem Touben et Salah Eddine Diab” dit-il. Selon lui, les autres membres “ont quitté le parti pour des raisons personnelles”. Le président de la micro formation assure que “le nombre n’a pas d’importance” et qu’il veut avant tout que “les gens comprennent nos idées et notre cause”. Il dit ne pas avoir l’intention de concourir à des élections, sa priorité étant “de faire passer nos idées et notre cause”.Adhérer à notre parti, ce n’est pas une histoire de papier. Nos militants doivent être motivés et prêts à se sacrifier pour la patrie" conclut-il. 

“Ce parti ne compte aucun adhérent”

Zyna Mejri, journaliste, travaille pour une plateforme de fact-checking en Tunisie, Falso Tunisia. Elle a enquêté pendant plusieurs mois sur cette formation politique.  

Zyna Mejri a également passé en revue les activités de ce parti sur les réseaux sociaux depuis sa création en 2018. Les résultats de cette recherche ont été mis en ligne sur sa page Facebook de Falso Tunisia. 

Si légalement il s’agit bien d’un parti politique, qui dispose d’un agrément, dans les faits c’est juste un petit groupe.

Le parti a lancé sa campagne contre la présence des Subsahariens sur les réseaux sociaux en septembre 2022. Au début, les vues étaient limitées, et les vidéos étaient principalement publiées sur leurs pages Facebook, et Tik Tok.

Cependant, durant la semaine qui a suivi la publication du communiqué de la présidence de la République, le 21 février, les vues de leurs contenus ont considérablement augmenté, comme nous le détaillons dans notre rapport

En l’espace d’une semaine, leurs vidéos ont été massivement partagées, surtout sur TikTok. Ces vidéos ont récolté 22 millions de vues. Elles ont été partagées avec des hashtags tels que  #حملة_توانسة_ضد_الخطر_االجصي (campagne de Tunisiens contre le périt ajaci), # القومية_التونسية (le nationalisme tunisien) et #توانسة_ضد_التوطين_االجصي (les Tunisiens contre la colonisation ajasi). En une semaine donc, ces contenus ont récolté près de 120 millions de “likes” et plus de 80 millions de commentaires, en majorité des commentaires haineux et appelant à la violence contre les migrants subsahariens.

 A titre d’exemple, le hashtag # القومية_التونسية (le nationalisme tunisien) a récolté plus de 9 millions de vues uniquement dans la semaine du 21 au 27 février. Et ce alors qu’il avait enregistré trois millions de vues entre le 18 juin 2022, date de sa publication pour la première fois sur le compte TikTok du parti, et la 28 janvier 2023.

Sofien Ben Sghaïer a ajouté ne pas savoir si le président tunisien a eu vent du rapport que le parti a transmis à la présidence le 26 novembre 2023.

Selon Zyna Mejri, dans les sillages de cette campagne de nombreuses vidéos trompeuses, sorties de leur contexte, ont été partagées sur les réseaux sociaux. Par exemple, cette vidéo titrée “La Tunisie colonisée”, qui montre une foule de Subsahariens en train de courir le long d’une rue, a récolté plus 5 millions de vues sur différentes plateformes, selon un décompte de Falso Tunisia. 

Après vérification effectuée par le syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), il s’avère que cette vidéo a été tournée lors d’une manifestation qui a eu lieu le 17 décembre 2021, à Dakar au Sénégal et donc pas en Tunisie. 

Avant la publication du communiqué anti-migrants de la présidence tunisienne, le 21 février, le Parti nationaliste tunisien parvenait déjà à se faire inviter sur les plaetaux de télévision, se rappelle Zyna Mejri. 

Invité sur la télévision publique 

En fait, ce qui s’est passé c’est qu’au cours d’une émission sur IFM radio, le 17 janvier, une journaliste tunisienne avait critiqué ce parti. Sofien Sghaier a alors contacté la chaîne de radio pour demander un droit de réponse au présentateur, Borhan Bsaies. Ce dernier l’a invité sur le plateau d’une émission de télévision qu’il anime sur la chaîne privée Carthage+ . Et c’est ainsi que ce parti est devenu connu en Tunisie… 

Le président du parti, Sofiene Ben Sghaier a été invité sur la chaîne publique Wataniya 1 le 24 février, lors d’une émission dans laquelle il a pu développer ses thèses. 

Les propos du président tunisien le 21 février ont été suivis d’une vague d’agressions à l’encontre de plusieurs migrants, notamment dans le gouvernorat de l’Ariana. Plusieurs ONG ont dénoncé des propos «racistes et haineux», et des manifestants de soutien aux migrants ont été organisés le 25 février.  

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : En Tunisie, des “rafles” et des agressions répétées contre des Subsahariens exacerbent la xénophobie

 Sous pression, le président Kaïs Saïed a fini par reculer. Le 6 mars, il a annoncé des mesures visant à améliorer le quotidien des étrangers, les étudiants en particulier.

Depuis, sur les réseaux sociaux, le mouvement semble avoir changé son fusil d’épaule. Il appelle désormais à l’interdiction des ONG “financées par l’étranger”, surtout celles qui militent pour lesdroits humains en Tunisie.  

Publicité
Publicité

Plus de France 24

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon