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Recyclage : après l'Asie, l'Afrique nouvelle poubelle du monde ?

logo de Liberation Liberation 07/10/2020 Margaux Lacroux
Dans une décharge près de Nairobi au Kenya, le 29 juillet. © Thomas Mukoya Dans une décharge près de Nairobi au Kenya, le 29 juillet.

Des tonnes de déchets à recycler, souvent de moindre qualité, sont envoyés dans les pays du Sud par les occidentaux. Mais depuis que la Chine a dit «stop», les flux se déplacent et de nouvelles stratégies se mettent en place.

Chaque mois, Libération creuse une thématique environnementale. Après la chasse, le ski, la biodiversité, la sobriété et le zèle de l’Etat face aux associations écolos, cette semaine : le recyclage, solution d’avenir ou fausse bonne idée ?

A force d’absorber une partie des déchets recyclables des pays riches, la Chine avait décroché le titre de «poubelle du monde». Elle tente désormais de se défaire de ce surnom. Depuis quelques années, plusieurs pays d’Asie ont décidé de progressivement fermer leurs portes aux pollueurs extérieurs. Un problème pour les Etats-Unis, premier exportateur mondial de plastique à recycler. Le pays voudrait désormais envoyer chaque année 500 millions de tonnes de plastique à recycler au Kenya. C’est la moitié de ce que les Etats-Unis refourguaient aux pays asiatiques en 2018 selon les données recueillies par Greenpeace. Donald Trump voudrait ainsi conclure un plastic deal avec le Kenya, qui pourrait devenir une plateforme de redistribution de plastique à recycler en Afrique, où la demande explose. Mais les organisations environnementales s’inquiètent : le pays n’a pas les reins assez solides pour développer une industrie du recyclage capable d’engloutir un flux si important. Une partie pourrait atterrir dans la nature. Mathieu Durand, rudologue (spécialiste des déchets) et chercheur CNRS à l’université du Mans, explique pourquoi le voyage de nos déchets est en train de changer.

Comment expliquer l’engouement des Etats-Unis pour le continent africain, qui pourrait devenir la nouvelle poubelle du monde ?

Il y a quelques années, la Chine recevait l’essentiel des déchets plastiques provenant de l’étranger. Mais en 2018, elle a fermé ses portes. Les flux se sont ensuite dirigés vers l’Asie du Sud-Est tels que la Malaisie, qui commencent également à se fermer. Les Etats-Unis et les Européens cherchent de nouveaux débouchés. Les stratégies diffèrent. L’Europe tente de structurer des filières industrielles de recyclage à l’échelle du territoire européen. Les Etats-Unis, eux, continuent à chercher des stratégies d’exportation de leurs déchets plastiques. Les pays africains peuvent sembler être des cibles assez intéressantes. Mais l’industrie kényane ne sera jamais assez solide. L’industrie chinoise l’était à peine. Tout ne pourra pas être recyclé dans ces pays.

Pourquoi les pays asiatiques se sont-ils progressivement fermés aux flux extérieurs de déchets plastiques ? C’est la poubelle qui a débordé ?

Il y a en effet d’une part un trop-plein et surtout une conscientisation des populations, de plus en plus marquée sur les questions environnementales. La stratégie de développement commence aussi à évoluer. La Chine, notamment, essaie d’abord d’assurer le fonctionnement de son marché intérieur en termes de matières premières. Elle doit d’abord absorber sa propre production de déchets en les recyclant. L’appareil productif et industriel des pays d’Asie s’améliore et ils ont eux aussi besoin de gisements de meilleure qualité.


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Or les déchets que l’on exporte et exportait sont théoriquement recyclables mais de moindre qualité. Par exemple, si le plastique est bien trié et homogène, on le recycle facilement en Europe. Celui qu’on envoie est un mélange de différentes sortes de plastique. Toute une partie n’est pas recyclable : soit c’est mal trié, soit c’est trop mélangé, et à ce moment-là il est mis en décharge.

Quels problèmes ont été engendrés par la fermeture des pays asiatiques aux pays exportateurs ?

En Europe, cela a posé de vrais soucis. Les entreprises de gestion de déchets, qui vendent au mieux offrant peu importe où il se situe, se sont retrouvées avec des stocks énormes à gérer quand la Chine a fermé ses portes. Dans un premier temps, on a stocké les déchets, on ne savait pas trop quoi en faire. Parfois ils ont été envoyés vers de l’incinération, éventuellement vers de l’enfouissement. Ensuite, on s’est tourné vers d’autres pays asiatiques et en parallèle on a recréé des filières européennes de valorisation de ces matières. Cependant, le processus est assez long. Économiquement, en Europe ou dans les pays du Nord, le recyclage ne fonctionne que parce qu’on a mis en place des systèmes de filières REP (responsabilité élargie du producteur), où quand vous achetez une bouteille en plastique vous payez aussi pour son recyclage. Dans les pays du Sud, c’est rentable même sans cela. Car la main-d’œuvre est peu chère et que les conditions environnementales sont assez peu respectées.

Est-ce que des accords tel que le «plastic deal» entre les Etats-Unis et le Kenya pourraient devenir monnaie courante ?

En Europe, un deal comme celui-ci ne serait pas possible, puisque la réglementation impose une hiérarchie des modes de traitement : d’abord éviter la production de déchets, puis de ne pas exporter les déchets sauf à certaines conditions dont les déchets recyclables, comme le prévoit la convention de Bâle. On a l’obligation de gérer les déchets dans un principe de proximité. Si on exporte des déchets bien triés, de bonne qualité, donc recyclables, techniquement on pourra toujours en faire quelque chose. Dans les pays du Sud, des ateliers très artisanaux permettent de recycler.

Comment les plastiques sont recyclés sur place dans les pays du Sud ?

Les industries asiatiques acceptaient des plastiques en mélange car elles produisaient des produits en plastiques de moindre qualité (des films d’emballages ou des plastiques non-transparents). Dans ce cas, le tri est grossier. Lorsque les déchets plastiques sont gérés par des artisans informels, souvent en Afrique, le tri est manuel et il peut donc être de qualité supérieure. Chaque type de plastique peut être trié, broyé de façon plus ou moins artisanale, transformé en granulats, puis fondu pour en faire des sacs plastiques, des marmites, des petits meubles, etc.

Mais recycler chez nous pour que les déchets se retrouvent à l’autre bout de la planète n’a plus grand-chose d’écolo…

Le recyclage peut avoir un impact sanitaire fort. Et il pollue. Moins que la mise en décharge ou l’incinération, mais pour recycler, il faut de l’eau et de l’énergie. On continue à polluer davantage que si on n’avait pas produit ces déchets. La première solution est donc d’éviter la production de déchets. Toute la stratégie de lutte contre le plastique mise en place avant le Covid allait dans le bon sens. Cela est la seule façon de ne pas avoir à exporter des déchets au bout du monde et de vraiment limiter l’impact environnemental de nos modes de consommation. 

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