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Suicides ou assassinats ? Enquête sur les morts mystérieuses des oligarques russes

logo de Paris Match Paris Match 14/05/2022 Nicolas Delesalle

En quelques semaines, six hommes d'affaires russes se seraient suicidés, certains après avoir massacré leur famille... Mais, pour expliquer cette étrange série noire, la piste d'assassinats politiques est dans toutes les têtes.

Ce 19 avril, depuis la maison bordelaise où il réside habituellement avec sa famille, un jeune homme téléphone à la police espagnole. Fedor Protosenya est inquiet. Il ne parvient plus à joindre son père Sergey, sa mère Natalya et sa sœur Maria, 18 ans, tous trois partis pour les vacances de Pâques dans leur villa à Lhoret de Mar en Catalogne. Les policiers se rendent sur place et découvrent Sergey Protosenya, 55 ans, ancien directeur de Novatek, deuxième mastodonte du gaz russe après Gazprom , pendu à un arbre dans le jardin. Les corps sans vie de femme et sa fille sont retrouvés dans la villa, criblés de coups de couteau. Les premiers éléments de l’enquête conduisent les enquêteurs espagnols sur la piste d’un double assassinat, suivi d’un suicide. Quelques détails pourtant sont troublants : il n’y a aucune trace de sang sur le corps de l’oligarque russe alors que la scène de crime est un carnage.

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Des chaussettes maculées de sang ont été découvertes dans la chambre de la mère de famille : elles ont pu servir de gants au(x) tueur(s) afin de ne laisser aucune empreinte digitale sur les couteaux et la hache ensanglantés retrouvés sur place. Effondré, le jeune Fedor, seul survivant de la famille, a pris la parole dans le journal britannique Daily Mail : « Mon père n’est pas un tueur, a-t-il déclaré. Jamais il ne pourrait de faire de mal à sa famille, il aimait ma mère et surtout Maria, ma sœur. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé cette nuit-là, mais je sais que mon père ne leur a pas fait de mal. » « Jamais le père de Fedor n’aurait fait une chose pareille, Maria était sa « princesse » », confirme un ami de la famille qui préfère rester anonyme par peur de « représailles ». Sergey Protosenya, à la tête d’une fortune estimée à 400 millions d’euros, a-t-il assassiné sa femme et sa fille avant de se pendre ? Ou tous les trois ont-ils été tués avant que leurs assassins ne maquillent le crime ? Deux jours après la découverte des corps, le géant gazier Novatek, premier acteur privé du pays, que Sergey Protosenya a dirigé entre 1997 et 2015, s’est fendu d’un communiqué laconique : « Sergey était une personne exceptionnelle et un merveilleux père de famille. Malheureusement, des spéculations ont émergé dans les médias, mais nous sommes convaincus qu’elles n'ont aucun rapport avec la réalité. » La firme visée par les sanctions économiques depuis le début de la guerre en Ukraine ne croit pas à l’hypothèse du meurtre extérieur.

Sergey Protosenya, son épouse, et leurs deux enfants. Fedor, son fils, à gauche, est le seul survivant de la tuerie. © DR © Fournis par Paris Match Sergey Protosenya, son épouse, et leurs deux enfants. Fedor, son fils, à gauche, est le seul survivant de la tuerie. © DR

La disparition violente et suspecte de la famille de ce richissime homme d’affaire russe en rappelle pourtant une autre survenue… la veille. Et dans des circonstances très similaires. Le 18 avril, le corps sans vie de l’oligarque Vladislav Avayev, 51 ans, est retrouvé dans son appartement luxueux à Moscou à côté de celui de sa femme Yelena, 47 ans, et de sa fille Maria, 13 ans, criblés de balles. Ancien vice-président de Gazprombank, branche financière du géant Gazprom, ex-haut fonctionnaire de Vladimir Poutine au Kremlin et à la Douma, le banquier aurait, selon la version officielle, supprimé sa famille avec son arme personnelle avant de se suicider. L’appartement était d’ailleurs fermé de l’intérieur, assurent les enquêteurs russes. Les journaux locaux se perdent en conjectures pour expliquer ce geste : certains racontent que l’homme d’affaires venait d’apprendre que sa femme était enceinte… de son propre chauffeur. D’autres affirment qu’il était en faillite depuis les sanctions occidentales.

Vladislav Avayev © DR © Fournis par Paris Match Vladislav Avayev © DR

Un voisin de Vladislav Avayev, cité par le New York Times, ne croit pas à ces théories : « C’était un homme riche et intelligent, il n’avait aucune raison de faire ça. Ils ont sans doute été tués. » Igor Volobuev, vice-président de Gazprombank et d’origine ukrainienne, a choisi de quitter la Russie pour s’exiler en Ukraine et combattre. Dans une interview donnée au média Insider, lui aussi a rejeté l’idée d’un suicide de son ex-collègue : « C’est un suicide mis en scène ». « Cela ressemble à de l’intimidation, suggère l’historienne spécialiste de la Russie Galina Akerman. Comme si on voulait faire un exemple. Le FSB sait maquiller un crime en suicide. Mais là, ça ressemble plus à des meurtres mafieux. Une vengeance, un règlement de comptes. Les victimes ont peut-être collaboré avec des services étrangers, elles ont peut-être trahi ou bien étaient trempées dans des transmissions d’informations sensibles. »

Vassily Melnikov © DR © Fournis par Paris Match Vassily Melnikov © DR

Si ces tragédies n’ont pas été commanditées de l’extérieur, leur concomitance ne laisse pas de surprendre. Deux oligarques qui ont fait fortune dans l’énergie en Russie auraient donc massacré leur famille avant de se supprimer, à une journée d’intervalle. « Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous », écrivait Paul Eluard. Alors que la guerre s’enlise en Ukraine, tandis que les sanctions occidentales assombrissent l’avenir économique de la Russie, les tensions se font jour dans l’oligarchie moscovite et pétersbourgeoise, pressée de se montrer fidèle et patriote, et dans le même instant, concassée par des mesures de rétorsion occidentales de plus en plus sévères ; près de 30 milliards d’euros d’avoirs d’oligarques ont été saisis sur le territoire de l’Union européenne depuis le premier jour de l’invasion russe le 24 février ; dans ce cadre, certains hommes clés de l’économie russe semblent avoir succombé à une épidémie de rendez-vous funestes.


Vidéo: Un mort et trois blessés dans une attaque en Russie depuis l'Ukraine (gouverneur régional russe) (Dailymotion)

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Le 24 mars dernier, à peine un mois avant les morts étranges de Sergey Protosenya et de Vladislav Avayev avec leur famille, le corps de Vassily Melnikov, milliardaire de 43 ans, est retrouvé à son domicile de Nijni Novgorod, à mi-chemin entre Moscou et Kazan. Sa femme et ses deux enfants de 4 et 10 ans gisent à ses côtés. Ils ont été lardés de coups de couteaux. Le brillant quadragénaire dirigeait la firme pharmaceutique MedStom qui fournit des équipements aux cliniques privées. Une fois encore, la police russe privilégie la piste du triple meurtre suivis d’un suicide. Dans le quotidien russe Kommersant, les voisins et les proches interrogés ne croient pas à cette thèse et parlent d’une famille unie, exemplaire.

Leonid Shulman © DR © Fournis par Paris Match Leonid Shulman © DR

L’épidémie de « suicide » chez les hommes d’affaire russes a commencé un mois avant l’invasion de l’Ukraine. Le 30 janvier, Leonid Shulman, 60 ans, chef du service des transports de l’entreprise Gazprom, est retrouvé dans la salle de bain de son appartement luxueux du quartier de Leninskoye dans la région de Saint-Petersbourg ; à ses côtés, une lettre d’adieux. Le 25 février, au lendemain de l’invasion, Alexander Tyulyakov, 61 ans, directeur adjoint de la trésorerie de Gazprom, toujours elle, est retrouvé pendu par son compagnon dans le garage de sa maison du même quartier de Leninskoye où habitent beaucoup de gros bonnets du géant gazier.

Alexander Tyulyakov © DR © Fournis par Paris Match Alexander Tyulyakov © DR

Avant de suspendre sa publication le 28 mars dernier « jusqu’à la fin du conflit en Ukraine », le dernier journal indépendant russe, Novaya Gazeta, décrivait dans un article sur ce « suicide » une scène ubuesque : alors que la police et les services de médecine légale travaillaient autour de la dépouille d’Alexander Tyulyakov, trois grosses voitures, des SUV’s, sont arrivées à toute vitesse : c’était le service de sécurité de Gazprom. Les gros bras de l’entreprise ont débarqué comme une horde de cow-boys enragés et ont mis tout le monde dehors, journalistes, médecins légistes et… policiers.

Trois jours après la mort d’Alexander Tyulyakov, un autre oligarque est retrouvé pendu dans son garage. Il s’agit cette fois-ci de Mikhail Watford (né Tolstosheya), un richissime russe d’origine ukrainienne qui a fait fortune dans le gaz, le pétrole puis l’immobilier en Grande Bretagne. Son jardinier l’a retrouvé pendu dans son manoir situé dans le Surrey. La police britannique a qualifié son décès « d’inexplicable » et n’a pas encore validé la thèse du suicide.

Mikhail Watford © DR © Fournis par Paris Match Mikhail Watford © DR

Dans les six « suicides » répertoriés par le magazine News Week depuis le début de l’année, il en est peut-être d’authentiques, mais la récurrence avec laquelle cette vague frappe les hauts dirigeants de Gazprom est frappante. Si certains de ces suicides sont des crimes déguisés, il reste à savoir qui sont les assassins et pourquoi ils ont tué : « Sur les morts en Russie, on ne saura jamais rien, mais la police espagnole parviendra peut-être à expliquer la mort de Sergey Protosenya, de sa femme et de sa fille autrement que par la thèse du suicide. Et si c’est le cas, ça sera un signal fort. La Russie a une très longue tradition d’assassinats ciblés. Mais dans le passé, elle tuait autrement. Finalement, ce qui se fait aujourd’hui est plus efficace que les empoisonnements qui ratent souvent. Mais jusque-là, on ne touchait pas aux familles. Ce que fait la Russie en ce moment, c’est au-delà de l’imagination. »

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