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TRIBUNE. En Libye, la Turquie tombe le masque

logo de Le Point Le Point 30/06/2020 Par Anwar Gargash*
Turquie-Libye-Émirats arabes unis- © Fournis par Le Point Turquie-Libye-Émirats arabes unis-

La confrontation, le 10 juin dernier, entre la marine turque et la frégate française Le Courbet a vraisemblablement révélé bien plus sur les intentions de la Turquie qu'elle ne le souhaitait. Le Courbet s'approchait d'un navire civil soupçonné de violer l'embargo international sur les armes en Libye quand la marine turque l'a illuminé avec ses radars de conduite de tir, à trois reprises. C'était un moment d'hubris qui a rompu non seulement les protocoles formels et informels entre alliés (la Turquie et la France sont toutes deux membres de l'Otan), mais a rendu de surcroît plus difficile la négation de la gravité de l'action turque en Libye, ou encore ses intentions plus larges.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a clairement fait savoir qu'il n'avait aucune envie d'être un pont entre l'Europe et le monde arabe : il a plutôt choisi de remodeler la Turquie selon son passé impérial et de la positionner en tant que concurrente et adversaire de ces deux entités. Le président Macron a été le premier leader européen à reconnaître ouvertement cette réalité et ce danger. En défiant l'Union européenne et l'Otan de tenir tête à la Turquie en Libye et en Syrie, Emmanuel Macron a positionné la France comme le leader stratégique de l'Europe en ce qui concerne la Turquie et la sécurité en mer Méditerranée, joignant sa voix à celle de la majorité arabe.

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Expropriations de ressources en Méditerranée

La Turquie a beaucoup de comptes à rendre, avec des tentatives anciennes ? avec le Qatar et les Frères musulmans ? de semer le chaos dans le monde arabe, utilisant comme couverture une interprétation agressive et pervertie de l'islam. Rien que ces derniers mois, Erdogan a utilisé les réfugiés en Syrie et en Libye pour exercer une pression sur l'Europe ; il a collaboré avec l'Iran pour bombarder les Kurdes pro-occidentaux en Irak et il a activement cherché à exploiter l'instabilité dans la Corne de l'Afrique à son avantage.

Pourtant, la Libye est indéniablement la plateforme de l'expansionnisme « néo-ottoman » autoproclamé. À la fin de l'année dernière, Erdogan a habilement exploité les divisions au sein du gouvernement d'accord national libyen afin de promulguer des accords bilatéraux qu'il a ensuite utilisés pour justifier de vastes expropriations de ressources en Méditerranée et fournir des armes sophistiquées et des milliers de mercenaires syriens à l'ouest de la Libye. Comme ils l'ont fait dans d'autres circonstances similaires, les Émirats arabes unis se sont impliqués avec la France et d'autres alliés pour lutter contre ces menaces.

Milices

En ce qui concerne ses activités en Libye, la communauté internationale doit d'abord envoyer le message clair et sans équivoque à la Turquie que son comportement est inacceptable. Ensuite, elle doit peser de tout son poids derrière les appels à un cessez-le-feu, qui permettrait à la Libye de revenir à un processus politique à l'abri d'actions externes hostiles. Il existe un mécanisme pour cela : la déclaration du Caire du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi du 6 juin dernier, basée sur les recommandations de la conférence de Berlin soutenue par les Nations unies. Elle prévoit un cessez-le-feu immédiat, le retrait des combattants étrangers de Libye et des négociations à volets multiples qui ouvrent la voie à des élections.

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Il faut ajouter dans ce contexte une autre illustration dramatique de la folie de croire qu'une solution militaire au conflit libyen existe. Après avoir accusé leurs opposants de créer une crise humanitaire et essayé d'assujettir toute la Libye à leur volonté, les milices libyennes soutenues par la Turquie se sont déplacées vers l'est, commettant des actes de vengeance et appelant tous les Libyens à se soumettre à eux. L'impasse actuelle autour de la ville côtière de Syrte met plus de 60 000 personnes en danger. Pourtant, les vies sont menacées partout ailleurs dans le pays.

Propagation du Covid-19

L'économie libyenne s'est effondrée. De larges pans de l'ouest et du sud sont essentiellement des zones de non-droit. Il y a deux fois plus de cas de Covid-19 connus qu'il y a quelques semaines et la Libye ne possède pas les infrastructures qui lui permettent de déterminer l'étendue de la pandémie, et encore moins de la combattre. Sans solution politique construite sur des fondations solides, et soutenue par le peuple libyen, et sans retrait de toutes les forces étrangères, ce conflit continuera jusqu'à ce que le tissu social soit détruit. Les Libyens ont malheureusement appris qu'à chaque fois que le balancier penche en faveur d'un côté ou de l'autre ils en paient le prix.

Les Émirats arabes unis sont confiants quant au fait que la grande majorité des Libyens souhaite la fin de cette guerre. Nous ne pensons pas que le peuple libyen soutienne les tentatives d'Al-Qaïda ou de Daech de contrôler de vastes parties du pays. Nous ne pensons pas que les Libyens soutiennent l'exploitation et le trafic de réfugiés africains. Nous ne pensons pas non plus qu'ils soient d'accord avec les actions des milices armées irresponsables. Pourquoi ? Parce qu'à ce jour les Libyens n'ont accepté aucun de ces fléaux.

Déstabilisation du monde arabe

Le pays a connu deux élections nationales et, jusqu'ici, les résultats des deux scrutins n'ont pas été respectés. Les mêmes acteurs ont à plusieurs reprises perverti la lettre et l'intention de l'accord politique libyen arbitré par les Nations unies et sur la base duquel le gouvernement actuel clame sa légitimité. Le principal intérêt des Émirats en Libye est de s'assurer que les forces étrangères ne réussissent pas à utiliser le pays comme levier pour déstabiliser le monde arabe. Mais l'essentiel n'est pas seulement la fin du conflit.

Avec un leadership fonctionnel, et une gestion sage des ressources, la Libye a le potentiel de devenir un socle régional de croissance économique et de cohésion. Une Libye stabilisatrice et non une présence déstabilisatrice à la croisée de l'Afrique, de l'Europe et du monde arabe. Il est clair que cela ne peut arriver sans acte de courage et de pardon de la part des Libyens. Ceux-ci ont besoin qu'on les laisse rassembler leur pays sans être constamment entraînés dans une quête de domination régionale imprégnée d'idéologie.

Anwar Gargash est ministre d'État aux Affaires étrangères des Emirats Arabes Unis. © DR
 *Anwar Gargash est ministre d'État aux Affaires étrangères des Émirats arabes unis.
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