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Vacciné aux Etats-Unis : «Au quinzième jour après ma seconde dose, un brouillard s’est levé»

logo de Liberation Liberation 17/05/2021 Christian Lehmann
A la sortie du centre de vaccination Javits Center à New York le 13 avril. © Timothy A. Clary A la sortie du centre de vaccination Javits Center à New York le 13 avril.

En avril puis en juillet, j’avais demandé à mon ami Oscar Rios de nous décrire la situation à New York, où il vit. Ancien employé de cimetière devenu écrivain, Oscar est d’origine hispano-américaine. Il a analysé pour Libération la manière dont «la peste» se propageait dans son pays tandis que «les médias conservateurs appelaient tout cela un canular libéral pour nuire au Président [Donald Trump à l’époque, ndlr]». Et expliqué humblement comment les petites gens, pendant cet «acte de génocide de classe» dans un pays où les frais de santé peuvent vous ruiner, s’étaient adaptés pour tenir : «Nous essayons d’être indulgents avec nous-mêmes et entre nous, et nous faisons de notre mieux pour ne pas devenir une statistique. Nous faisons de notre mieux pour ne pas mettre à rude épreuve un système médical presque submergé.» Lorsque j’ai appris qu’Oscar avait été vacciné, je lui ai demandé de reprendre la plume pour une nouvelle lettre d’Amérique :

«Ces derniers mois, la vie aux Etats-Unis a été très étrange. Je ne m’attarderai pas sur la tentative de prise de contrôle fasciste de notre démocratie, pas vraiment. Concentrons-nous sur la pandémie mondiale mortelle. Un cauchemar à la fois.

«Nous pensions que les choses allaient changer quand les vaccins arriveraient, mais pendant longtemps ce ne fut pas le cas. Le virus s’était déployé comme un nuage mortel, infectant les gens, les envoyant à l’hôpital, tuant certains d’entre nous tandis que notre prétendu Président, trop concentré sur l’annulation d’une élection qu’il avait perdue et la tentative d’imposition d’une dictature, choisissait de l’ignorer. Sa rhétorique a aggravé les choses. Il continuait à attaquer la communauté scientifique et enhardir ses partisans à ignorer la distanciation sociale et à rouvrir les entreprises malgré les risques. Quand il a finalement été chassé du pouvoir, les choses ont enfin changé, notre leadership ayant retrouvé un semblant de santé mentale.

Comme des places à un concert

«Ce ne fut ni rapide ni facile. Aucun plan logistique n’avait été mis en place pour distribuer le vaccin, de sorte que la nouvelle administration a dû partir de zéro. Au début, il était presque sans espoir d’essayer d’obtenir un rendez-vous de vaccination, limité aux citoyens les plus âgés et aux fonctionnaires les plus à risque. Les semaines ont traîné et pour nombre d’entre nous, il semblait que nous n’aurions jamais nos doses. On passait des heures sur l’ordinateur, sautant d’un site web à l’autre, essayant désespérément d’obtenir un rendez-vous quand notre tour viendrait.

«Mais de plus en plus de centres de vaccination ont ouvert, tandis que la production s’intensifiait dans nos usines et que le gouvernement lançait un plan coordonné pour vacciner notre population. Lentement, les âges ont été abaissés et abaissés à nouveau, mais nous continuions à vivre dans la peur et à nous terrer à la maison. Enfin, notre tour est venu, et je suis passé à l’action.

«J’ai finalement pu prendre rendez-vous pour toute ma famille, avec un ami qui m’a aidé à en obtenir un pour ma belle-mère. Pour la plupart d’entre nous, je regardais quand un nouveau centre de vaccination s’ouvrait, je cherchais quand ils commenceraient à prendre rendez-vous, et je traînais en ligne en rafraîchissant mon navigateur, comme si j’essayais d’obtenir des places à un concert rock. Pour mes enfants (18 et 26 ans), cela signifiait conduire une heure de route, quatre fois (première et seconde dose inclues) mais je préférais cela plutôt que d’attendre encore quatre à six semaines supplémentaires pour un hypothétique rendez-vous disponible à proximité.

«Mais au quinzième jour après ma seconde dose, quelqu’un a activé un interrupteur dans mon cerveau. Un brouillard s’est levé, auquel je m’étais tellement habitué qu’il m’était devenu normal. J’ai laissé sortir une longue respiration lente et je me suis dit : “Tu as survécu. Tu es arrivé de l’autre côté.”»

Oscar Rios, écrivain à New York

«Nous avons tous eu nos doses, la plupart du Pfizer et l’un d’entre nous du Moderna. Aucun d’entre nous n’est tombé malade ou n’a eu de réaction, à part un coup de fatigue et quelques difficultés de concentration au lendemain de la seconde dose. Que puis-je vous dire sur la vaccination ? Je peux vous dire que dans la file, pendant que j’étais dans ma voiture, Here comes the sun des Beatles est passé à la radio, et que j’ai éclaté en sanglots. Je peux vous dire que la femme derrière moi a commencé à pleurer, disant que c’était la première fois qu’elle quittait sa maison en sept mois.

De l’autre côté


Vidéo: «Il était temps !» : aux Etats-Unis, les vaccinés peuvent tomber le masque (Dailymotion)

Relire la vidéo

«Le temps entre la première dose et la seconde était surréaliste. Vous saviez que vous étiez protégé, mais pas entièrement. La vie n’a pas vraiment changé. Idem après la seconde dose parce qu’on nous expliquait qu’il fallait encore deux semaines pour atteindre 95% d’immunité. Mais au quinzième jour après ma seconde dose, quelqu’un a activé un interrupteur dans mon cerveau. Un brouillard s’est levé, auquel je m’étais tellement habitué qu’il m’était devenu normal. J’ai laissé sortir une longue respiration lente et je me suis dit : “Tu as survécu. Tu es arrivé de l’autre côté.”

«C’était pour moi le 28 avril. J’étais heureux et soulagé. Et plus de 574 000 de mes compatriotes étaient morts. Une partie de moi pleurait pour eux, parce qu’ils n’étaient pas de ce côté-ci, ils seraient toujours de l’autre côté. J’étais reconnaissant que personne dans ma famille proche ne soit mort, et que ceux de mes amis qui avaient été infectés aient récupéré. J’ai recommencé à travailler, de façon plus productive que je ne l’avais fait depuis longtemps. C’était un ajustement, stressant, il me semblait retrouver des parties de moi-même qui étaient en sommeil depuis si longtemps. Je n’étais plus la même personne. Aucun d’entre nous ne le sera jamais, j’imagine.

«C’était fini. N’est-ce pas ?

«Pas tout à fait.

«Même à New York, une ville qui avait pris la pandémie au sérieux depuis longtemps, les gens gardent encore leurs masques. Nous portons nos cartes de vaccination avec nous partout où nous allons, comme toute autre forme d’identification. Je suis allé au cinéma, avec un mélange d’excitation, de nervosité et de peur pure et simple. Je ne voulais personne près de moi. Je n’en veux toujours pas. Nous sommes sortis en famille au restaurant, avec un sentiment de malaise comme les tout-petits qui apprennent à marcher. Pourquoi ? Parce que tant de gens ne prennent toujours pas le coronavirus au sérieux, refusant de se faire vacciner, et tombent malades. Depuis ma vaccination, le 28 avril, il y a eu 9 000 décès supplémentaires, pour un total de 583 000 morts au moment où j’écris ces lignes.

«Lorsque notre nouveau président est entré en fonction, il s’est engagé à faire vacciner 100 millions de citoyens américains au cours de ses 100 premiers jours au pouvoir. Ses adversaires politiques se moquaient de lui et expliquaient que c’était impossible. Nous y sommes parvenus en 58 jours. A la fin des 100 premiers jours de Biden, 230 millions de vaccins avaient été administrés. Aujourd’hui, vous n’avez même pas besoin d’un rendez-vous, vous pouvez simplement entrer dans de nombreux centres et vous faire vacciner. On s’était enfin pris en main.

Rien n’était fini

«Mais même cela reste doux-amer, parce que j’ai parlé à mes amis à l’étranger et regardé les nouvelles.

«Etonnamment, incroyablement, après avoir géré la pandémie si tragiquement, mon pays a réussi le déploiement du vaccin. Mes amis au Canada, en Europe et au Royaume-Uni devront encore attendre des mois. Beaucoup me disaient que leurs rendez-vous n’auraient lieu qu’au milieu ou à la fin de l’été, certains m’ont même dit que leur groupe d’âge ne serait pas éligible avant septembre. Je n’arrivais pas à y croire, peu d’entre nous ici le pouvaient. Comment étions-nous arrivés à faire enfin les choses correctement alors que pendant toute l’année 2020 nous avions échoué lamentablement sur tous les plans ? Et donc, même pour moi, si loin de vous à New York, et entièrement vacciné, ce n’est pas fini. J’ai trop d’amis à travers le monde qui sont encore à risque. Tant que nous ne sommes pas tous en sécurité, ce ne sera pas vraiment fini.

«Le cauchemar de la vague indienne a commencé. Leur deuxième vague, alimentée par des rassemblements politiques et des rassemblements religieux massivement soutenus par un gouvernement dans le déni et ignorant ses propres scientifiques a balayé le pays comme un incendie dans une forêt de résineux. Pour un survivant new-yorkais des deux premières vagues du covid-19, tout cela semble horriblement familier. Au lieu des fosses communes et des morgues réfrigérées installées en bordure de route que nous avions connues, ils coupent les arbres dans les parcs pour des crémations publiques en plein air. Mon cœur s’est brisé tandis que la vague se propageait hors des villes, dans la campagne, et de l’autre côté de la frontière au Tibet.

«Rien n’était fini.

«Les variants n’arrêtent pas d’apparaître, plus contagieux, parfois plus virulents. Plus il y a de gens infectés, plus les risques d’une mutation plus dangereuse augmentent. Je me demande combien de temps il faudrait avant qu’il ne mute de manière à résister à nos vaccins actuels. Tant que le virus n’est pas maîtrisé partout, ce ne sera jamais fini.

«Je suis assis ici à ma fenêtre. C’est une belle journée de printemps. Et je m’interroge sur l’avenir. Suis-je vraiment en sécurité ? Est-ce vraiment fini pour moi ? Ou suis-je simplement en train de reprendre mon souffle avant que la prochaine vague frappe ? Suis-je vraiment arrivé de l’autre côté, ou suis-je juste dans l’œil de l’ouragan ? Je suppose que nous le découvrirons tous ensemble.»

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