Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

INFO OUEST-FRANCE. Le Premier ministre polonais redoute une attaque russe sur la Pologne

logo de Ouest-France Ouest-France 26/02/2022 Recueilli par Michael BACKFISCH et Sébastien VANNIER.
Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki à Bruxelles le 24 février 2022. © JOHN THYS / EPA/MAXPPP Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki à Bruxelles le 24 février 2022.

Dans un entretien exclusif à « Ouest-France » et à notre partenaire allemand, le groupe Funke, le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, affirme redouter une attaque russe sur la Pologne et les Pays baltes. Il estime qu’il faut doubler le budget Défense en Europe et ouvrir la porte de l’adhésion à l’UE à l’Ukraine. Il se dit prêt à accueillir tous les réfugiés qui en ont besoin.

Cet entretien avec Mateusz Morawiecki, Premier ministre de Pologne, a été réalisé vendredi 25 février à Varsovie.

À quel point êtes-vous inquiet de l’invasion russe qui se déroule actuellement en Ukraine ?

Je suis très triste et très choqué de cette invasion qui se déroule sur terre, sur la mer et dans les airs. C’est ce dont nous avions mis en garde depuis novembre. Nous avions de plus en plus d’informations sur cette invasion et la situation devenait de plus en plus tendue. Ce que nous voyons désormais, c’est la tentative de priver l’Ukraine de sa souveraineté, de conquérir l’Ukraine, de changer le gouvernement et d’occuper le pays. Une attaque militaire contre un État souverain. Des femmes et des enfants meurent.

C’est un vocabulaire que nous n’avons pas utilisé depuis des décennies. C’est un phénomène complètement nouveau et la réponse de l’Occident doit être appropriée et très forte. Nous devons répondre à deux niveaux : d’un côté une série de sanctions fortes et de l’autre, nous devons renforcer le flanc est de l’Otan et de l’Union européenne car nous sommes tous sous la pression de la politique agressive de M. Poutine.

Craignez-vous une attaque russe sur la Pologne et les pays baltes ?

Oui, il faut prévoir que Poutine voudra développer sa politique agressive, son invasion. Il a commencé en Géorgie, maintenant l’Ukraine, le prochain objectif pourrait être les pays baltes, la Pologne, la Finlande ou d’autres pays du flanc est. Il veut clairement rétablir l’Empire russe et nous devons tous nous en inquiéter car nous voyons ce qu’il fait dans l’ensemble de l’Europe.

Est-ce que le conflit actuel entre l’Occident et la Russie pourrait conduire à une guerre majeure en Europe ?

Je ne pense pas, car l’avantage matériel que possède l’Occident est bien visible, malgré l’argent que Poutine a pu récolter grâce au gaz et au pétrole. Il a renforcé son armée mais notre réponse, si besoin était, pourrait être encore plus forte. L’Otan est l’alliance militaire la plus puissante jamais vue dans le monde, il faut augmenter considérablement les dépenses de défense et nous devons rester solidaires.

Comment l’attaque russe sur l’Ukraine pourrait changer le monde ? Sommes-nous au début d’une nouvelle ère ?

Absolument. Je pense que c’est une nouvelle ère car tous les conflits jusqu’alors étaient d’une magnitude inférieure. Aujourd’hui, nous voyons l’un des pays les plus grands d’Europe, l’Ukraine, avec 40 millions d’habitants et 600 000 km2, être attaqué sur plusieurs fronts par un voisin gigantesque et dangereux. L’ère de la paix et de l’ordre international arrive à sa fin. Nous devons en être conscients. Il s’agit d’un test pour l’Occident et la façon dont nous réagissons à ce test déterminera notre avenir, pas pour des années, mais pour des décennies.

Jusqu’où le président Vladimir Poutine ira-t-il ?

Il voudra certainement installer une marionnette au gouvernement à Kiev et contrôler tout le territoire ukrainien. Il souhaite aussi se présenter comme une force de préservation de la paix. Mais personne n’y croit en Ukraine et personne n’y croit en Occident.

Vous dites qu’il veut rétablir l’Empire russe ? Qu’entendez-vous par là ?

Il se base sur deux traditions différentes. La première est celle de l’Union soviétique, l’autre celle de la Russie des Tsars. Il est donc très large dans ses actions et nous ne pouvons exclure aucun scénario. C’est pourquoi j’ai plaidé au Conseil européen pour que nous construisions une armée européenne forte. Et pour faire cela sérieusement, nous devons exclure les dépenses de Défense du pacte de stabilité européen. Si certains pays ne veulent dépenser qu’1 % de leur budget pour la Défense, c’est leur droit. Mais nous voulons dépenser 3 à 4 % parce que nous voulons défendre aussi l’Occident. Nous défendons face à l’agression russe contre l’Union européenne et nous ne pouvons être punis pour ces dépenses par l’Allemagne, l’Autriche ou d’autres pays.

Vous dites que la Pologne veut dépenser 3 à 4 % de son PIB pour la Défense. Vous attendez la même chose de la France et de l’Allemagne ?

Bien sûr, ce serait la solution la plus appropriée. Nous avons besoin d’une armée européenne forte. Elle serait basée sur l’infrastructure de l’Otan, sur les armées nationales de divers pays. Cependant, il est extrêmement important de renforcer l’aspect militaire de notre sécurité face à la réalité de cette attaque choquante.

Qu’attendez-vous concrètement de l’Otan sur le flanc est actuel ?

Il faudrait que tous les pays de l’Otan sur le flanc est puissent être largement renforcés par la présence de troupes, de systèmes antimissiles. Nous voyons ce qui se passe en Ukraine et nous avons besoin de systèmes pour stopper le bombardement d’infrastructures et de villes. Nous avons actuellement 6 000 soldats de l’Otan en Pologne, il en faudrait de 20 à 30 000 de plus. Il faut aussi renforcer la présence en Lituanie, en Estonie. La Finlande n’est pas dans l’Otan et elle est aussi très sérieusement menacée. C’est ici qu’est la menace réelle pour défendre la démocratie. Il faut doubler les dépenses pour la Défense en Europe. Nous sommes actuellement à environ 300 milliards d’euros, il faudrait passer à 500 – 600 milliards d’euros. Ce n’est pas impossible et cela permettra à l’Europe de jouer enfin un rôle majeur.

Est-ce que les sanctions que vous avez mentionnées pourraient convaincre Vladimir Poutine de poursuivre ses agressions ?

Les sanctions dont nous avons discuté lors du Conseil européen sont certes fortes, mais pas assez. Certes, ce sont les mesures les plus dures prises par l’Union européenne. Mais nous sommes dans une situation sans précédent ! Donc notre réponse doit être bien plus forte.

C’est pourquoi j’ai proposé lors du Conseil européen et dans la lettre envoyée vendredi aux présidents du Conseil et de la Commission européenne, une approche beaucoup plus audacieuse et à plusieurs niveaux. Premièrement, je suis pour l’exclusion de la Russie du système financier Swift, avec l’exclusion des oligarques russes des marchés financiers, et en particulier de l’indice MSCI. Deuxièmement, je suis favorable au gel à grande échelle des comptes des oligarques et à la confiscation de leurs avoirs. À partir de cela, nous devrions créer un fonds avec lequel nous pourrions soutenir la nation ukrainienne libre et la reconstruction de ses infrastructures détruites par les Russes. Il était soutenu par les États baltes, ainsi que par la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Nous devrions également fermer l’espace aérien européen aux avions russes. Enfin, arrêter Nord Stream 2 et entamer des discussions pour rendre l’Europe indépendante de l’achat d’hydrocarbures – pétrole, gaz et charbon – à la Russie. Si nous laissons les Russes s’en tirer avec leur agression, nous ferons face à des défis beaucoup plus difficiles à l’avenir. En achetant du pétrole et du gaz russes, nous finançons aujourd’hui la politique d’agression de la Russie.

Comment décririez-vous Vladimir Poutine ? Un stratège rationnel ? Un joueur ou est-il “totalement fou” comme l’a présenté le ministre britannique de la Défense Ben Wallace ?

Il est en même temps un stratège rationnel et un joueur. Mais il n’est pas fou. Il sait ce qu’il fait. Il connaît les faiblesses de l’Occident. Il veut nous battre. C’est pourquoi nous passons de nombreuses heures à discuter ensemble et à décider des sanctions. Mais comme je l’ai dit, ce n’est pas assez. Nous devons envoyer un signal fort à Moscou par le biais d’un ensemble de sanctions sans précédent et écrasantes.

Si la Russie devait arrêter de livrer du gaz à l’Europe, que cela signifierait pour l’alimentation en énergie de la Pologne ?

En Pologne, comme pour la plupart des autres pays, nous avons des alternatives pour nous alimenter en gaz. Nous avons un terminal de GNL, nous avons un nouveau système de pipeline en mer Baltique. La Commission est en train d’aller acheter du gaz au Qatar, de négocier avec le Japon, la Corée, etc. Tout cela pour être moins dépendant du gaz russe.

La Pologne est le premier pays vers lequel se réfugient ceux qui fuient l’Ukraine. Comment votre gouvernement se prépare-t-il pour cela ?

Nous nous préparons depuis des semaines car nous avons eu une crise migratoire induite artificiellement. Pour nous, cela faisait partie d’une opération plus large depuis le début, et maintenant nos analyses sont confirmées car tout cela a été fait pour affaiblir la partie nord de notre frontière avec la Biélorussie.

Cette attaque sur notre frontière n’a pas marché mais attaquer avec des migrants, c’est autre chose qu’attaquer avec des chars et des missiles. Maintenant les Ukrainiens sont dans une situation très difficile. Plus de 100 000 personnes ont traversé notre frontière depuis le début de l’invasion. Certains vont dans des centres d’accueil que nous avons préparés, d’autres rentrent dans le pays, soit vers des membres de leurs familles ou chez des Polonais qui leur offrent l’hospitalité.

Combien de réfugiés la Pologne peut-elle accueillir au maximum ?

Nous ne réfléchissons pas comme cela. Nous accueillerons ceux qui en ont besoin. Nous voyons la peur monter dans la société ukrainienne. Nous sommes préparés pour les dizaines de milliers, les centaines de milliers, les millions de personnes qui arriveront.

Qu’attendez-vous des autres pays comme l’Allemagne ou la France pour cet accueil ?

Je n’attends pas d’aide. J’attends de l’Allemagne et de la Commission européenne de ne pas nous embêter avec la soi-disant procédure de l’État de droit. Parce que nous sommes actuellement en train de défendre le flanc est pendant qu’on nous prive d’argent, ce qui, en soi, est contre l’État de droit ! Je pense que cela affaiblit notre monnaie, cela affaiblit nos options pour supporter l’Ukraine dans cette période très difficile. C’est tout ce que j’attends de la Commission européenne.

Le gouvernement allemand a été critiqué pour être trop laxiste vis-à-vis de la Russie.

C’est vrai.

Est-ce que cela a changé ou est-ce toujours le cas ?

Non, par rapport à l’immensité des défis qui se déroulent au moment où nous parlons, c’est toujours trop peu, trop tard.

L’Allemagne doit-elle délivrer des armes de défense à l’Ukraine ?

Oui, absolument, Nous en avons livré, mais si tout le monde l’avait fait, la défense ukrainienne serait bien plus efficace. L’Allemagne est l’un des plus grands exportateurs d’armes au monde. Et pour l’Ukraine, ils ont offert 5 000 casques… L’Allemagne n’a pas été assez généreuse, c’est le moins que l’on puisse dire, pour livrer. Mais ces armes ne sont là que pour défendre notre liberté et notre démocratie. Donc cela n’a pas été la bonne décision pour l’Allemagne. (Propos tenus avant l’annonce par le gouvernement allemand samedi soir de la fourniture d’armes antichars et de missiles Stringer à l’Ukraine - ndlr))

Qu’attendez-vous de la France dans la situation actuelle ?

La France a actuellement la présidence du Conseil européen et je pense donc qu’elle devrait être plus courageuse dans l’action vis-à-vis de l’agression qui se déroule aux frontières est de l’Union européenne. La France a de l’expérience en Afrique du Nord et sait à quel point ces tourmentes peuvent être dangereuses. Ce qui se passe sur le flanc est, cette invasion est encore plus dangereuse.

Une occasion a-t-elle été manquée d’intégrer l’Ukraine dans l’Union Européenne et dans l’Otan ?

Je pense qu’il faut laisser la porte ouverte. En ce qui concerne l’Otan, c’est une question de sécurité délicate et c’est à l’Otan de décider quelle voie suivre. En ce qui concerne l’Union européenne : si nous voulons vraiment jouer un rôle majeur dans le monde, avoir une autonomie stratégique, comme le souhaite notamment la France, alors nous devons ouvrir la porte à une intégration des pays de l’ouest des Balkans et à l’Ukraine. Je ne dis pas que cela se fera du jour au lendemain, ou dans les deux ans à venir. Mais nous devons donner à ces pays l’espoir qu’ils le feront. L’Ukraine devrait immédiatement devenir un pays candidat à l’Union.

Vous avez expliqué que la Pologne ne devrait pas être affaiblie par la Cour européenne de justice. Comment votre pays réagit-il au verdict de la CJUE selon lequel les pays qui ne respecteraient pas l’État de droit pourraient se voir priver de subventions européennes ?

Ce jugement n’est ni une surprise ni un danger pour nous. Ce n’est pas surprenant car nous nous attendions à ce que les institutions européennes qui ont créé cette règle, défendent cette règle. Cela n’est pas un danger non plus car nous faisons tout pour réduire la corruption, dans la justice, et pour que les impôts soient utilisés de manière honnête. Selon l’Olaf (Office européen de lutte antifraude), il y a quatre fois moins d’irrégularités financières en Pologne que la moyenne de l’UE. Ce qui m’inquiète, c’est le climat autour de notre réforme judiciaire, que nous voulons toujours effectuer. Je trouve que nous sommes traités de manière discriminatoire et cela, particulièrement en temps de guerre. Nous ne devrions pas être traités comme cela.

Est-ce que la guerre en Ukraine pourrait avoir pour effet de réunifier l’Union Européenne ?

Je crois très fortement que cela pourra être le cas.

Publicité
Publicité

Plus de Ouest-France

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon