Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Wilfrid Lauriano do Rego : « Il faut renouveler le narratif par l'écoute et le dialogue »

logo de Le Point Le Point il y a 2 jours Propos recueillis par Malick Diawara
© Fournis par Le Point

La crise sanitaire du Covid-19 a coupé l'élan d'une année que la France et le président Macron avaient décidé de consacrer à mieux faire connaître et comprendre l'Afrique, à mieux travailler avec l'Afrique à travers une manifestation dédiée, la saison Africa 2020. Ce n'est pas pour autant que la réflexion s'est arrêtée quant au contenu et à la manière d'améliorer les relations entre le continent et la France. Dans le sillage de la crise sanitaire, la crise économique annoncée, la révélation crue des vulnérabilités de l'une et l'autre partie et l'assassinat de l'Afro-Américain George Floyd ont réveillé de vieilles souffrances autour de la colonisation, du racisme, des systèmes qui les ont sous-tendus, des conséquences observées sur les plans politique, économique, social et culturel. Du coup, l'exigence latente d'en réparer les errements et effacer les symboles s'est emparée des opinions publiques de part et d'autre. Quoi de plus opportun qu'un voyage du président Emmanuel Macron en Afrique, en l'occurrence en Mauritanie, pour faire le point avec le Conseil présidentiel pour l'Afrique sur la relation Afrique-France. Ce qu'elle contient vraiment, ce qu'il faudrait améliorer, dans la logique de la naissance d'un nouveau paradigme, pour que cette relation soit la plus apaisée et la plus efficace possible. Pour nous éclairer, son coordonnateur depuis août 2019, Wilfrid Lauriano do Rego, par ailleurs associé et président du conseil de surveillance du cabinet d'audit KPMG, a bien voulu répondre aux questions du Point Afrique.

Le président Emmanuel Macron est ici entouré des tout premiers membres du Conseil présidentiel pour l'Afrique.  © DR

Le Point Afrique : La crise du Covid-19 a bouleversé un calendrier qui mettait l'Afrique à l'honneur en France. Quel impact a-t-elle eu sur les initiatives et programmes du CPA ?

Wilfrid Lauriano do Rego : L'année 2020 devait être l'année de l'Afrique en France. S'il n'y avait pas eu cette pandémie mondiale, nous discuterions des conclusions du sommet Afrique-France de Bordeaux, qui se serait tenu du 4 au 6 juin, et nous nous féliciterions de l'originalité de son format participatif. Ce grand rendez-vous devait permettre aux acteurs publics comme privés et à la société civile de construire ensemble des solutions au service de la ville de demain. Mais, avec des si, on met Paris en bouteille? Le sommet n'a pas pu avoir lieu. De même, le démarrage de la saison Africa 2020, à laquelle le Conseil présidentiel pour l'Afrique était aussi étroitement associé, a été reporté de six mois, de décembre 2020 à juillet 2021.

Lire aussi Tournée africaine d'Emmanuel Macron : l'épreuve du terrain

Aujourd'hui, côté africain, la priorité est à la relance économique. Au CPA, nous plaidons pour que cette dimension soit pleinement intégrée dans les travaux à venir. Les événements qui devaient se tenir pour le sommet de Bordeaux comme la « Cité des solutions » ou le programme « Challenge des 1 000 entrepreneurs », qui devaient faire émerger des approches et solutions innovantes pour les métropoles africaines, auront lieu, sous une forme ou une autre, d'ici quelques mois. Le contexte actuel rend la tenue de ces événements encore plus nécessaire, et il faut capitaliser sur le travail qui a déjà été accompli. Au même titre que la culture, l'éducation ou la santé, le sujet de l'entrepreneuriat est dans l'ADN du CPA. Je suis persuadé que le secteur privé africain peut constituer un formidable levier pour la relance des économies du continent, durement frappées par la crise du Covid-19. Nous réfléchissons à deux dispositifs innovants : un mécanisme de fonds de garantie pour accompagner le micro-crédit digital en Afrique et un mécanisme de « caution mutuelle » pour les jeunes entrepreneurs de la diaspora destiné à leur faciliter l'accès au crédit bancaire. J'espère pouvoir vous en dire davantage à la rentrée?

Lire aussi Comment le président Macron entend mettre les diasporas au c?ur de la relation Afrique-France

Vous aviez lancé, en septembre 2019, l'initiative « Carnets de santé en Afrique » et rédigé un rapport de recommandations sur la politique française en matière de santé mondiale. Pour quels résultats ?

Le rapport que vous évoquez a été remis au président Emmanuel Macron quelques semaines avant le sommet de reconstitution des ressources du Fonds mondial contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, organisé à Lyon les 9 et 10 octobre derniers. Ce rapport préconisait notamment une augmentation globale de l'enveloppe dédiée au Fonds mondial (pour la porter à 14 milliards de dollars sur trois ans) et une augmentation de la contribution française. Ces recommandations ont été suivies. La France est le deuxième contributeur du Fonds mondial et a consacré plus de 8 % de son aide publique au développement à la santé en 2018. L'Afrique est le continent qui bénéficie en priorité de cet effort, amplifié en réponse à la crise liée au Covid-19 grâce notamment au programme Santé en commun lancé par l'Agence française de développement.

« Carnets de santé » a en outre mis en lumière une multitude d'initiatives africaines innovantes et remarquables en matière d'accès aux soins. Le rapport bat en brèche les idées reçues et invite à changer notre regard sur l'Afrique, ce qui est l'une des missions fondamentales du CPA. Le travail d'identification de projets innovants accompli dans ce cadre s'est d'ailleurs poursuivi et a contribué à la mise en place d'un réseau de chercheurs africains, dans une optique de coopération Sud-Sud.

Lire aussi Santé : quand Afrique et France s'allient pour innover

Le CPA a appuyé des projets de start-up africaines en réponse à la crise du Covid-19. Où en est-on aujourd'hui ?

Attentif à l'évolution de la crise en Afrique, le CPA a formulé des recommandations au président de la République dans le but d'apporter une réponse proche des attentes du continent et de sa diaspora. Parallèlement, le CPA a aussi pour rôle de faciliter, d'encourager et de catalyser des projets qui participent au renouvellement des relations entre l'Afrique et la France, dans des secteurs clés comme la santé. Or, face à la crise, nous avons été frappés par le bouillonnement d'initiatives portées par des collectifs citoyens, des créateurs d'entreprises ou des associations de la diaspora. Au-delà des réponses gouvernementales et multilatérales, les sociétés civiles ont démontré une mobilisation exemplaire. Nous avons donc choisi d'accompagner et de valoriser soixante de ces initiatives, qui témoignent de la résilience de la société civile africaine. Les solutions identifiées couvrent différents aspects de la lutte contre le Covid : l'aspect sanitaire, l'aspect prévention et l'aspect socio-économique. Quelques-unes sont véritablement remarquables, comme cette application de télédiagnostic, Diagnose Me, développée au Burkina, ou Airbus Africa Community, le club Afrique d'Airbus, qui a créé une plateforme de partage de plans et prototypes destinés à la fabrication de visières de protection et de respirateurs artificiels. D'autres, comme le très ambitieux consortium Ubu Solutions, sont en phase de levée de fonds. L'appui du CPA permet d'aider ces projets à gagner en notoriété, mais aussi de les aider à trouver des sources de financement dédiées pour passer à l'échelle ou être répliquées.

Lire aussi Afrique ? France : le Conseil présidentiel pour l'Afrique, mission impossible ?

Quelles sont les tendances lourdes des sociétés civiles africaines qu'il conviendrait de mettre en exergue aujourd'hui pour mieux s'entendre sur les termes de l'échange entre la France, l'Afrique et les diasporas ?

L'émergence des sociétés civiles africaines, à laquelle nous assistons depuis quelques années, est un phénomène remarquable, auquel fait écho la mobilisation des diasporas africaines. Les sociétés civiles et les diasporas se sont autonomisées par rapport aux États, les interactions sont devenues plus fluides, plus nombreuses, plus riches, plus décentralisées aussi. Le CPA, par le parcours de ses membres, tous issus de la société civile, tous bénévoles et sans allégeance, est à l'image de cette nouvelle relation, réinventée, débarrassée des pesanteurs du passé. Notre rôle est de prendre le pouls des nouvelles dynamiques et des nouvelles attentes et de relayer sans filtre au président de la République pour nourrir sa réflexion. Ce qui me semble fondamental dans le mouvement actuel des relations Afrique-France, c'est l'exigence d'un partenariat équilibré, d'égal à égal. Je crois que, si l'on ne comprend pas cette dimension, très puissante, on passe à côté de l'essentiel. Notre rôle consiste à insister sans relâche sur cet aspect. Afrique et France, France et Afrique, nos destins sont liés ! Nous vivons dans un monde où les interdépendances sont de plus en plus fortes et où les diasporas sont véritablement des traits d'union, des passerelles.

Lire aussi Diasporas africaines : l'histoire continue de s'écrire à Bordeaux

Pourtant, les malentendus sont nombreux. Sur le plan économique (franc CFA), politique (laïcité vs pouvoir religieux), social et sociétal (racisme, assimilation, communautarisme) et culturel (restitution des ?uvres d'art), la relation entre l'Afrique et la France est au milieu du gué. Comment renouveler le vivre-ensemble, à tous les niveaux, et le narratif qui l'accompagne ?

Ce renouvellement du narratif est inséparable de la consolidation du vivre-ensemble, et il correspond précisément à la volonté du président de la République. Cette volonté irrigue le discours de Ouagadougou prononcé par Emmanuel Macron en novembre 2017. Ce discours pose les jalons d'un partenariat renouvelé, plus équilibré, en phase avec les attentes de la jeunesse, des sociétés civiles et de la diaspora africaine. La création du CPA s'inscrit dans ce dessein, et nos travaux ont inspiré certaines des propositions fortes du discours de Ouagadougou, qu'il s'agisse de la proposition relative à la restitution des ?uvres d'art africaines ou de celle sur l'importance d'accorder toute leur place aux diasporas et de les placer à l'avant-garde de notre relation avec l'Afrique. Il faut renouveler le narratif par l'écoute et le dialogue. À cet égard, le processus qui a abouti à la réforme du franc CFA est exemplaire. Beaucoup de techniciens ne voyaient pas l'urgence de cette réforme. La dimension symbolique leur échappait, l'intensité de l'attente exprimée par les sociétés civiles n'était pas perçue. Le CPA a pris une part active à ces discussions en ouvrant sans tabou le débat sur le CFA, notamment lors d'une conférence organisée à Sciences Po. Ces échanges et les remontées de perception du terrain ont nourri notre réflexion et nous ont permis de formuler des propositions d'action au président Macron avant son déplacement en Côte d'Ivoire, en décembre 2019 ? déplacement qui lui a permis d'acter la réforme avec le président Alassane Ouattara. Sur la question des réserves de change, sur celle du nom de la monnaie et sur celle de la présence d'administrateurs français au conseil de l'UEMOA, nous avons assisté à de profondes évolutions. Aussi, sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres concernant la relation entre l'Afrique et la France, il serait très injuste d'instruire un procès en immobilisme. De nouvelles dynamiques se mettent en place. Elles seront des évolutions irréversibles, même si l'on peut parfois observer au début une inertie des représentations, une tendance à regarder avec des grilles du passé une réalité nouvelle et changeante.

Lire aussi Étienne Giros : « Ce qui est bon pour l'Afrique est bon pour nos entreprises et réciproquement »

L'émotion et la colère engendrées par la mort de George Floyd, cet Afro-Américain tué par un policier blanc à Minneapolis, ont mis sur le devant de la scène des thématiques en relation avec les problèmes mal réglés des périodes de l'esclavage et de la colonisation. Quel pourrait être l'apport du CPA pour que les points conflictuels soient abordés avec pertinence ?

L'injustice insupportable de cette affaire, qui n'est rien d'autre qu'un assassinat, a réveillé les blessures mémorielles et libéré la parole sur le racisme. Elle a créé un choc mondial et, en France, elle a relancé les interrogations sur les conditions du vivre-ensemble. À quel niveau le CPA pourrait-il contribuer à ce débat ? Je me méfie des déclarations intempestives, je préfère les actions concrètes. Je vois deux niveaux de réflexion essentiels : l'éducation, pour l'aspect mémoriel, et l'égalité des chances, pour lutter contre les discriminations. L'éducation, tout d'abord. Le ministre Jean-Michel Blanquer a récemment déclaré qu'il rêvait d'une unité nationale autour de l'école de la République. Pour cela, il faudrait que les programmes scolaires éduquent dès le plus jeune âge sur toute l'histoire de notre pays et fassent part à toutes les mémoires des citoyens de ce pays. Cela passe donc par un renforcement de l'enseignement de l'histoire, un enseignement qui aborde en profondeur l'histoire de l'esclavage et celle de la colonisation. C'est par l'histoire dans sa globalité que l'on peut changer la vision que nous avons les uns des autres. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avions, à l'automne dernier, organisé à l'Assemblée nationale une conférence intégralement consacrée à l'histoire de l'Afrique et à ses représentations, avec François-Xavier Fauvelle, premier professeur titulaire d'une chaire permanente au Collège de France.

Lire aussi Françoise Vergès : « Ces habits usés de la francophonie ! »

Le Conseil présidentiel pour l'Afrique restera à l'écoute pour engager ce dialogue constructif sur les programmes scolaires, mais aussi sur l'exigence d'égalité des chances. Car, si le racisme peut se corriger par l'éducation, l'éducation ne suffit malheureusement pas toujours à casser le fameux « plafond de verre » que ressentent nombre de Français issus de la diversité, en particulier ceux qui vivent dans des quartiers s'apparentant parfois à des quartiers de relégation. Ce « plafond de verre » est à la source de toutes les frustrations. Il faut une politique de la ville plus ambitieuse, il faut lutter contre les discriminations. Il faut aussi que l'espace de la vie publique soit plus à l'image de la France d'aujourd'hui.

Qu'est-ce qui ferait véritablement sens aujourd'hui dans les relations entre l'Afrique et la France ?

Plutôt que d'évoquer des sujets institutionnels, j'aimerais, pour conclure, insister sur une dimension fondamentale trop souvent négligée : le financement du secteur privé. Je crois que c'est le vrai sujet pour la transformation de l'Afrique. La transformation est la condition de l'émergence. C'est aussi une ardente obligation, compte tenu de la jeunesse et de la vitalité démographique de l'Afrique. Or cette transformation se fera par la société civile, par les entreprises, par le secteur privé. C'est lui, et non les administrations publiques, qui créera les richesses. On a tendance à se focaliser sur la dette et on laisse entièrement de côté le débat sur le financement des PME, sur les mécanismes financiers adaptés au secteur informel, qui représente une part dominante du tissu économique africain et qui n'est pratiquement pas financé, ou alors à des coûts prohibitifs, car perçu comme trop risqué. Ici, nous devons faire preuve d'imagination collective : c'est un sujet dont les bailleurs de fonds et les partenaires au développement doivent absolument s'emparer, car c'est le levier qui permet d'avoir le plus d'impact. La France peut se montrer pionnière.

Lire aussi Conseil présidentiel pour l'Afrique : des Africains réagissent

Publicité
Publicité

Plus de Le Point

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon