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Vie surexposée, consommation excessive, réseaux sociaux... Et si l'on s'éclipsait ?

logo de Madame Figaro Madame Figaro 06/08/2019 Philippe Trétiack

Article publié à l'origine le 06/08/2019

Comment fuir le fracas du monde ? De plus en plus d'esprits éclairés choisissent le retrait. Le silence après le bruit, la Lune plutôt que le Soleil, la nuit plus belle que le jour. © Getty Images Comment fuir le fracas du monde ? De plus en plus d'esprits éclairés choisissent le retrait. Le silence après le bruit, la Lune plutôt que le Soleil, la nuit plus belle que le jour.

Consommation excessive, écrans omniprésents, flux d’infos anxiogènes… Comment fuir le fracas du monde ? De plus en plus d’esprits éclairés choisissent le retrait. Le silence après le bruit, la Lune plutôt que le Soleil, la nuit plus belle que le jour. Décryptage en clair-obscur.

Faire toute la lumière ! Dissiper les zones d'ombre ! Sans cesse, l'injonction de tout dire et de tout voir est réitérée au nom de la vérification des faits et de la transparence. Au quotidien, nombreux sont ceux qui, multipliant les selfies, jonglant d'Instagram à Facebook ou Snapchat, exposent et surexposent leur existence. Est vivant qui est vu. Devant cette mise à nu générale, d'autres entrent en résistance. Pour échapper à l'accélération du monde, au bruit et à la fureur, une frange non négligeable d'individus cherche désormais des refuges. Sûrs que pour vivre il faut vivre caché, certains lorgnent vers la nature et ses futaies sereines, un livre du naturaliste américain Henry David Thoreau sous le bras.

Mais voilà qu'une autre catégorie de rebelles se forme, attirée par la face B du monde, son autre versant – non pas celui de la lumière, mais celui de l'ombre. Au soleil, ils opposent la lune ; au bruit, le silence ; au jour, la nuit. Et, preuve de leur mobilisation, voilà qu'un peu partout expositions, livres et spectacles viennent donner corps à leur intérêt. En vrac, ce furent ces derniers mois les expositions Peindre la nuit, au Centre Pompidou-Metz ; La Lune, au Grand Palais, à Paris ; Hammershøi et ses peintures de personnages silencieux capturés de dos, au Musée Jacquemart-André, à Paris ; Photographier le silence, de Franco Zecchin, à Marseille… C'est encore, et à voir jusqu'à l'automne, Ombres, à la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne ; Silences, au Musée Rath de Genève. À l'univers tout de clartés éblouissantes qu'on voudrait nous imposer s'ouvre le monde du clair-obscur.

Et la sorcellerie ?

Effet de mode ou lame de fond ? Pour l'écrivain Valentin Retz – cosignataire, avec Yannick Haenel et François Meyronnis, d'un essai captivant sur le monde actuel, Tout est accompli (Éditions Grasset) –, il y a péril en la demeure. "Nos contemporains cherchent des refuges, dit-il, et à défaut d'antidépresseurs, certains lorgnent vers les puissances crépusculaires." Dans cet attrait pour l'envers du décor, la sorcellerie, elle aussi, a le vent en poupe. L'ouvrage Sorcières, la puissance invaincue des femmes (Éditions La Découverte), de la féministe Mona Chollet, connaît un beau succès. Même le chanteur-compositeur Lewis Furey, dans son dernier spectacle au printemps dernier, Haunted by Brahms, enchaînait seize lieder empreints de mélancolie. Les fantômes, les forêts, la pluie sur les toits de tôle abondaient sur une scène obscure, où l'artiste affirmait "vouloir par sa disparition rendre visible l'invisible"…

Le philosophe Michaël Fœssel, en publiant La Nuit, vivre sans témoin (Éditions Autrement), avait bien pressenti le phénomène. Cet insomniaque invétéré explique : "Le succès de la nuit ne se dément pas. Nuit des idées, nuit de la philosophie, nuit de la littérature, nuit de la voix… Les manifestations s'enchaînent." C'est que la nuit est magique. L'ouïe et le toucher suppléent à la vue, d'autres sens sont sollicités jusqu'au… sixième sens, justement. L'intuition devient primordiale. Michaël Fœssel récuse pourtant les oppositions trop nettes. "Je n'oppose pas, dit-il, la nuit au jour, la lumière à l'obscurité, le bruit au silence. Ce qui m'intéresse, c'est l'entre-deux, toutes les variations, le crépuscule et l'ombre. Peindre la nuit signifie bien que la nuit aussi a des couleurs. Face à l'injonction de transparence, face à la lumière des néons qui transperce les corps, louons le clair-obscur. D'autant que la nuit, on ne voit pas moins que le jour, on voit autre chose. Le crépuscule est plein d'espoir et le silence n'a de poids qu'en ce qu'il favorise une autre parole."

L'invisible dans le visible

Charles Pépin, lui aussi philosophe, renchérit : "L'invisible se manifeste dans le visible, et ce sont ces énigmes qu'il faut accepter de rencontrer. On peut rester béat devant une toile de Rothko ou d'Yves Klein sans nécessairement comprendre pourquoi, et les lapsus que nous faisons, les faux pas que nous commettons sont des manifestations par lesquelles l'invisible s'offre à nous. En ce sens, je suis un mystique. Je ressens le monde, et son obscurité éclaire mon quotidien." Diderot déjà le disait : "La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir." Or, nous avons besoin d'émotion. Lada Umstätter, la commissaire de l'exposition Silences, du Musée Rath de Genève, l'a bien compris : "Nous avons construit notre accrochage comme un parcours sentimental en dix sections. Le silence face au bruit, la mélancolie, les vanités, la peinture comme poésie muette, le silence religieux… Autant de façons d'échapper à l'aveuglante clarté qu'on nous impose." Enfant, chacun s'est abîmé dans la contemplation du ciel étoilé. Incommensurable, intouchable, le ciel échappe à la prédation. À ceux qui voudraient que tout soit exposé, partout et toujours, Alain Corbin, auteur d'Histoire du silence (Éditions Flammarion, collection Champs) a cette formule, clin d'œil aux astres qui nous dominent : "L'homme aussi est capable d'éclipses." Volupté de la disparation, même temporaire.

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