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«Homo luzonensis», un petit homme des Philippines qui vient de loin

logo de Liberation Liberation 10/04/2019 Camille Gévaudan, Florian Bardou
Fouilles dans la grotte de Callao sur l'île de Luçon, aux Philippines, où a été découvert une nouvelle espèce humaine nommée «Homo luzonensis». Fouilles dans la grotte de Callao sur l'île de Luçon, aux Philippines, où a été découvert une nouvelle espèce humaine nommée «Homo luzonensis».

Des fouilles dans une grotte de l’île de Luçon ont permis de mettre la main sur des os de pied et de main et des dents vieux d'au moins 50 000 ans, ayant appartenu à trois individus d'une espèce humaine de petite taille et contemporains d'«Homo sapiens».

Comment sait-on qu’on vient de rencontrer une nouvelle espèce humaine, quand on a sept dents et quatre phalanges au creux de la main ? Florent Détroit et son équipe osaient à peine envisager cette possibilité quand ils ont trouvé ces restes fossiles dans une grotte des Philippines, en 2011. Mais plusieurs années d’analyses approfondies leur ont permis d’arriver à une conclusion sans appel, qui va faire la une du magazine Nature ce jeudi : il faut ajouter une nouvelle branche à l’arbre de l’humanité, toujours plus buissonnant. Nommés Homo luzonensis, ces petits êtres humains vivaient isolés sur l’île de Luçon, au nord de l’archipel asiatique, il y a plus de cinquante mille ans ; et sont, compte tenu de la période chronologique, contemporains d’Homo sapiens (qu’on appelle aussi l’homme moderne).

«C’est très convaincant, se réjouit le préhistorien du Muséum national d’Histoire naturelle, Thomas Ingicco, un bon connaisseur du terrain philippin. Cette découverte n’est pas totalement surprenante car une population isolée sur une île peut très bien évoluer de son côté» jusqu’à former une nouvelle espèce à part entière. Mais elle permet au moins de confirmer que l’Homme est présent aux Philippines depuis longtemps, une idée relativement nouvelle : «Tout le monde attendait d’autres restes, et les voilà !»

Fouilles dans la grotte de Callao, sur l'île de Luçon aux Philippines, où ont été découvert entre 2011 et 2015 des restes d'une nouvelle espèce humaine nommée Homo luzonensis. Fouilles dans la grotte de Callao, sur l'île de Luçon aux Philippines, où ont été découvert entre 2011 et 2015 des restes d'une nouvelle espèce humaine nommée Homo luzonensis.

Fouilles dans la grotte de Callao, sur l’île de Luçon, où ont été découverts entre 2011 et 2015 les restes d’une nouvelle espèce humaine nommée Homo luzonensis. (Photo Callao Cave Archaeology Project)

«Complexe de jeunesse»

C’est au musée de l‘Homme, auquel il est rattaché, que le paléoanthropologue Florent Détroit nous a raconté sa découverte historique. Tout a commencé par l’intuition d’un archéologue philippin, Armand Salvador Mijares. Malgré des fouilles non concluantes menées dans les années 70 par ses prédécesseurs dans l’archipel, le chercheur décide en 2007 de réexaminer la grotte «majestueuse» de Callao, une cavité de sept chambres successives aujourd’hui bien connue des touristes. «Pendant très longtemps, l’archéologie des Philippines a souffert d’un complexe de jeunesse : on considérait que la préhistoire n’y existait pas, que l’homme était arrivé récemment et qu’il n’y avait donc rien à aller chercher de très ancien», soulève, disert, Florent Détroit. Mais cette idée reçue s’écroule quand on annonce en 2004 avoir découvert sur l’île de Florès, en Indonésie, une nouvelle espèce d’humain préhistorique caractérisé par sa taille minuscule (entre 1m et 1m10).

Alors, pour tenter le même exploit qu’à Florès, Mijares décide de creuser plus profond, beaucoup plus profond que la fine couche de sédiments dans laquelle il avait identifié, quatre ans plus tôt, un site d’occupation humaine avec des outils en pierre taillé vieux de vingt-cinq mille ans. Le paléoanthropologue philippin est descendu sous plusieurs mètres «d’argile compact complètement stérile» de tout matériel archéologique, et «il était tellement persuadé qu’il a trouvé ce qu’il voulait» : un petit bout d’os. Son collègue archéozoologue Phil Piper estimant qu’il ne provenait pas d’un animal ancien, Mijares a fait appel à Florent Détroit pour confirmer sa nature humaine. «Je me suis dit : "drôle de morphologie quand même", mais en procédant par élimination, ça ne pouvait rien être d’autre que de l’Homme.» Ainsi est née en 2007 la collaboration entre le chercheur philippin et le Français, et leur détermination à passer la cavité au peigne fin pour lui faire dévoiler tous ses secrets.

Fouilles dans la grotte de Callao, sur l'île de Luçon aux Philippines, où ont été découverts les restes fossiles d'une nouvelle espèce humaine, Homo luzonensis. Fouilles dans la grotte de Callao, sur l'île de Luçon aux Philippines, où ont été découverts les restes fossiles d'une nouvelle espèce humaine, Homo luzonensis.
Fouilles dans la grotte de Callao. (Photo Callao Cave Archaeology Project)

Ce premier fossile humain s’est révélé être un os de pied (un troisième métatarsien, soit l’os allongé qui précède notre troisième orteil) vieux d’au moins soixante-sept mille ans. La découverte, publiée en 2010, était déjà assez marquante par sa seule datation : on tenait là le plus ancien humain découvert aux Philippines. L’os avait «des propositions assez curieuses, mais on avait conclu que c’était probablement un petit Homo sapiens. Il était dans la gamme de variation des plus petits hommes actuels, notamment les Négritos des Philippines ou les populations pygmées d’Afrique centrale, dont les adultes mesurent 1 m 45. On ne pouvait pas aller beaucoup plus loin à l’époque. Si on avait dit que c’était une nouvelle espèce à partir d’un os de doigt de pied, on nous aurait ri au nez».

Patchwork

Tout bascule à la saison de fouille 2011, quand l’équipe trouve, dans la même petite zone que le métatarsien, «pratiquement toutes les phalanges et toutes les dents en deux jours d’intervalle». La couche géologique témoignant d’une occupation humaine était «très fine, très concentrée» ; elle a offert tous ses trésors d’un coup avant de s’épuiser. Il y avait douze fragments au total : sept dents et quatre phalanges (deux de main et deux de pied), plus un fémur d’enfant trouvé plus tard, appartenant à au moins trois individus différents.

Tous les os paraissent étranges. Les phalanges de pied sont très courbées et possèdent des zones d’insertion bien creusées, qui devaient accueillir des muscles assez développés pour fléchir le pied. Rien à voir, donc, avec un pied d’Homo sapiens bipède… Cet humain-là devait avoir une capacité de préhension par le pied et peut-être monter aux arbres, comme les vieux (2 à 3 millions d’années) Australopithèques d’Afrique.

Phalange de pied d'Homo luzonensis, très courbée et présentant des insertions pour des muscles de flexion du pied développés. Phalange de pied d'Homo luzonensis, très courbée et présentant des insertions pour des muscles de flexion du pied développés.
Phalange de pied d’Homo luzonensis, très courbée et présentant des insertions pour des muscles de flexion du pied développés. (Détroit et al, 2019)

Quant aux dents, elles surprennent aussi par leur taille et leur forme. Les prémolaires sont primitives, comme celles des Australopithèques, alors que les molaires sont «extrêmement petites» avec une forme moderne rappelant Homo sapiens, et… trois racines pour certaines. Que faire de ce patchwork de caractéristiques, impossible à faire entrer dans les cases des espèces déjà connues ? Pas le choix : il faut décrire une nouvelle espèce, l’Homme de Luçon.

Trois molaires et deux prémolaires d'Homo luzonensis (a), comparées avec les dents d'Homo erectus (b) et Homo sapiens (c) : la proportion des tailles est très différente. Trois molaires et deux prémolaires d'Homo luzonensis (a), comparées avec les dents d'Homo erectus (b) et Homo sapiens (c) : la proportion des tailles est très différente.
Trois molaires et deux prémolaires d’Homo luzonensis (a), comparées avec les dents d’Homo erectus (b) et Homo sapiens (c) : la proportion des tailles est très différente. (Détroit et al, 2019)

On sait de lui qu’il était petit – comme l’Homme de Florès –, un trait lié à l’endémisme insulaire. Sur cette île de Luçon qui n’a «jamais été accessible à pieds secs» dans toute l’histoire de l’humanité, les grands prédateurs étaient absents de la faune et la survie des êtres humains ne dépendait pas de leur taille.

En revanche, difficile pour les scientifiques de situer ce nouveau venu du genre Homo dans l’histoire évolutive humaine en l’absence de données fossiles suffisantes. Des fouilles récentes, sur un site voisin, ont cependant révélé des outils de pierre âgés de 700 000 ans et des os de rhinocéros montrant des traces de boucherie, laissant présager une très vieille présence humaine à Luçon. Sûrement les ancêtres d’Homo luzonensis. «Mon hypothèse, c’est qu’une sorte d’Homo erectus peut-être venu de Chine a réussi à traverser la mer et s’est installé sur l’île de Luçon, où il a subi les effets de l’endémisme insulaire, et cela a donné Homo luzonensis, tente Florent Détroit. Mais c’est très spéculatif, je me trompe peut-être sur un ou plusieurs aspects de ce scénario simpliste.» En tout cas, il lui semble improbable que l’Homme de Luçon ait débarqué sur l’île par un coup de chance, sur des radeaux après un tsunami, par exemple : ce serait succomber au préjugé que les hommes archaïques étaient trop bêtes pour naviguer. «Nous avons de plus en plus de preuves qu’ils se sont installés sur plusieurs îles d’Asie du sud-est, donc ce n’était sans doute pas si accidentel !»

Autre question : comment Homo luzonensis a-t-il disparu ? Est-ce Homo sapiens qui l’a supplanté ? Impossible de le savoir pour l’instant : tout juste peut-on affirmer que les dates concordent et spéculer sur une rencontre, si on prend en compte les plus vieux restes d’Homo sapiens philippins datés de 30 à 40 000 ans. L’Homme moderne est donc arrivé dans la région au moment où l’Homme de Luçon a cessé de laisser des traces. «On a longtemps pensé qu’Homo sapiens était seul, souligne le préhistorien Thomas Ingicco. Mais il a cohabité avec de nombreuses espèces, y compris Homo erectus. On a des traces à Sumatra, mais on n’a pas encore les preuves sur l’île de Florès. C’est le travail qu’il faut mener dans les années à venir aux Philippines.»

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