Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Du « coup de massue » à la « renaissance », comment les collapsologues se préparent à « la fin de notre monde »

logo de Le Monde Le Monde 05/02/2019 Cécile Bouanchaud

De plus en plus de citoyens adhèrent aux théories de l’effondrement, qui annoncent la fin de notre civilisation industrielle. La prise de conscience est parfois douloureuse.

Amélie Bourquard dans le poulailler de la maison autonome de sa famille, à Saint-Sève (Gironde), le 16 janvier. © EUGENIE BACCOT POUR LE MONDE Amélie Bourquard dans le poulailler de la maison autonome de sa famille, à Saint-Sève (Gironde), le 16 janvier.

« Avant », quand Ingrid se levait, elle s’installait dans son coin de jardin de banlieue parisienne, elle écoutait les mésanges zinzibuler au petit matin. « En l’espace de cinq ans », les matins de cette mère de famille de 44 ans sont devenus silencieux. « Le ciel s’est vidé », déplore celle qui a mis du temps avant de le réaliser pleinement.

Il a fallu attendre la lecture dans Libération d’une tribune du mathématicien Yves Cochet, éphémère ministre de l’environnement du gouvernement Jospin, pour que « la prise de conscience s’opère ». Cette chargée de vulgarisation scientifique dans un musée parisien se souvient très précisément du jour : le 4 novembre 2018. A peine réveillée, smartphone à la main, Ingrid lit attentivement le texte du militant écologiste, qui prédit « la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030). » « J’ai réalisé que l’effondrement de notre société était déjà en cours, comme si je voyais d’un coup le mur dans lequel on était en train de foncer », résume la quadragénaire, qui milite pourtant à Greenpeace depuis plusieurs années.

A l’instar d’Yves Cochet, de nombreux théoriciens, regroupés sous le nom de « collapsologues » étudient depuis plusieurs années l’effondrement possible de notre civilisation industrielle. Adoptant une démarche transdisciplinaire, ceux qui s’identifient désormais comme les « effondristes » établissent une interconnexion de toutes les crises : écologique, financière, sociale, politique, culturelle, qui risquent d’intervenir en cascade. Hier cantonné aux milieux universitaires et militants, ce discours d’un effondrement généralisé est devenu de plus en plus audible auprès du grand public, notamment depuis la publication en 2015 du livre Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Philippe Eveilleau à la fenêtre de la maison où il vit avec sa compagne et leurs deux enfants en autonomie, à Saint-Sève (Gironde), le 16 janvier. © EUGENIE BACCOT POUR LE MONDE Philippe Eveilleau à la fenêtre de la maison où il vit avec sa compagne et leurs deux enfants en autonomie, à Saint-Sève (Gironde), le 16 janvier.

Pour sonder ce mouvement pour l’heure non quantifié,Le Monde a lancé un appel à témoignages, qui a suscité un engouement rare — près trois cents récits sont arrivés en quelques heures. Dans la multitude d’histoires singulières s’est dessiné un portrait de groupe, composé majoritairement d’hommes, exerçant une profession intellectuelle, établis en milieu urbain. Leur prise de conscience, généralement fulgurante, a eu lieu il y a quelques mois, en même temps que se multipliaient les documentaires, émissions, articles et podcasts sur le sujet. Si cette base sociologique constitue, pour partie, le lectorat du Monde, elle recoupe néanmoins quelques grandes tendances de la nébuleuse des « effondristes », et correspond aux résultats d’un questionnaire mis au point par Loïc Steffan, professeur à l’université d’Albi, auquel 1 600 personnes ont répondu en octobre 2018.

Sortir du déni

« Choc », « coup de massue », « énorme claque », mais aussi progressivement « une évidence », « un mot enfin mis sur un sentiment diffus »… Pour ces nouveaux adeptes de la collapsologie, ces théories ont réveillé avec acuité, parfois avec violence, la question de leur place dans la société actuelle. « Nous, les cadres, exerçant des métiers intellos, on réalise notre haut niveau d’inutilité dans le monde qui nous attend demain », constate Vanessa, ancienne Parisienne de 40 ans, qui se projette, non sans difficulté, dans « un monde où le lien à la terre et à la débrouillardise seront valorisés ».

Quand elle pense à sa « vie d’avant », la mère de famille de deux enfants, installée depuis 2015 à Carnoux-en-Provence (Bouches-du-Rhône), se souvient de « commandes hebdomadaires sur Amazon », « de nombreux voyages à l’étranger » et « de gaspillage outrancier ». « Comme plein de gens, je me disais que vivre, c’était consommer », se souvient Vanessa, qui a d’abord pensé en découvrant la collapsologie qu’elle n’aurait « pas dû faire d’enfants ».

Dans la maison autonome de cette famille de Saint-Sève, un poêle chauffe la maison, où brûle du bois issu de la forêt familiale qui fournis une partie du combustible. © EUGENIE BACCOT POUR LE MONDE Dans la maison autonome de cette famille de Saint-Sève, un poêle chauffe la maison, où brûle du bois issu de la forêt familiale qui fournis une partie du combustible.

De cette « existence passée », beaucoup disent éprouver un puissant sentiment de « honte », à la hauteur du contraste entre l’existence qu’ils ont menée jusqu’ici et celle qu’ils veulent bâtir. « Qu’est-ce que je fous là ? », s’est demandé Thierry, 50 ans, dont vingt ans passés en Asie, où il mesurait sa « réussite personnelle en fonction de celle des entreprises » pour qui il travaillait comme avocat spécialisé en droit des affaires internationales.

Pourtant, au début, une forme de déni l’emporte. « Je me suis dit : “l’humanité s’en est toujours sortie, ça va aller, l’intelligence artificielle va nous sauver” », se rappelle Vanessa, pour qui « la phase de deuil a été violente ».

Clément, 30 ans, qui avait traversé une violente dépression en 2011, a revécu « les mêmes symptômes » à la lecture des ouvrages de Pablo Servigne et consorts. « Cela a réveillé des angoisses liées à la fin de mon monde », confie le jeune Parisien, qui précise que « cette fois », il sentait « prêt à les traverser, car j’avais déjà affronté un premier effondrement personnel ».

La maison autonome d’Amélie Bourquard, Philippe Eveilleau, Côme et Lisa n’est pas raccordée à l’eau courante, elle consomme de l’eau de pluie. Celle consommée est filtrée. © Eugénie Baccot pour Le Monde La maison autonome d’Amélie Bourquard, Philippe Eveilleau, Côme et Lisa n’est pas raccordée à l’eau courante, elle consomme de l’eau de pluie. Celle consommée est filtrée.

« Premier jour du reste de ma vie »

Pour les effondristes, la « seconde étape » est bien là : dépasser l’abattement pour passer à l’action. « L’effondrement n’est pas une fin, cela peut être une renaissance », résume Thierry, qui se décrit aujourd’hui comme étant « au premier jour du reste de ma vie ».

Leur volonté d’agir apparaît bien souvent comme une urgence — « Je crois à une approche ardente. Il faut s’y atteler immédiatement », juge le père de trois enfants, qui a « traversé un grand moment de désespoir face au déni de son entourage ». Comme beaucoup, il s’est tourné vers les groupes Facebook consacrés à la thématique, dont les très actifs « Transition 2030 » ou « La collapsologie heureuse ». Chacun s’y approprie à sa manière les alternatives suggérées, entre petits gestes quotidiens et grands changements.

L’un des premiers « plans d’action » repose pour de nombreuses familles à « consommer moins et mieux », notamment en réduisant leur consommation de viande. Tous « boycottent » les grandes surfaces au profit des « circuits courts ». Certains se mettent au défi du « zéro déchet », tentant de limiter le gaspillage et la consommation de plastique. « Nous avons adopté un mode de vie plus sobre, plus dépouillé, en allant vers l’essentiel », résume Vanessa, qui partage cette nouvelle culture avec ses enfants de 3 et 4 ans.

« Nous avons arrêté de vivre dans le confort que l’on a connu », témoigne Thierry, qui s’est installé à Lille en 2016, après avoir connu « une vie de businessman hors-sol, passée dans des hôtels cinq étoiles ». Avec sa femme, ils ont décidé de vendre tous leurs placements immobiliers pour « acheter un terrain à la campagne ». Là-bas, ils comptent se rapprocher de la famille de cette dernière, dont la plupart sont agriculteurs dans le Nord. Quand tout s’effondrera, Vanessa et son mari savent, eux aussi, où ils iront : « une propriété dans les Alpes, avec une grosse surface agricole, et un très fort réseau villageois, où les compétences de chacun sont complémentaires ».

A Saint-Sève en Gironde, cette famille, qui vit dans une maison autonome, a un régime majoritairement végétarien, elle consomme de la viande ou du poisson une fois par semaine. Les trois poules fournissent les œufs. © EUGENIE BACCOT POUR LE MONDE A Saint-Sève en Gironde, cette famille, qui vit dans une maison autonome, a un régime majoritairement végétarien, elle consomme de la viande ou du poisson une fois par semaine. Les trois poules fournissent les œufs.

Schizophrénie

Quel travail les attend dans cette vie à venir ? C’est sans doute l’une des questions les plus complexes pour les adeptes de la collapsologie. Dylan, 21 ans, qui est « plutôt content qu’une société inégalitaire s’effondre », entreprend un projet de collocation avec d’autres « transitionneurs » en Bretagne. Il a interrompu ses études d’ingénieur pour « s’activer à devenir plus résilient ». « Je ne vois pas l’intérêt d’étudier encore pour avoir un travail qui n’aura pas sa place dans la civilisation de demain », fait savoir le jeune homme, qui s’est récemment rapproché du mouvement de désobéissance civile, Extinction Rebellion, né il y a six mois au Royaume-Uni, où il vit pour l’instant.

Thierry, lui, « ne travaille plus pour accumuler de l’argent, mais pour seulement payer les factures ». L’avocat exerce son métier trois jours par semaine et se forme le reste du temps. Dans quelques semaines, Clément, ancien manager dans des grosses entreprises internationales — Apple, Coca-Cola, Yelp —, reconverti en coach énergétique, va lancer son ONG. « L’idée est de libérer les gens des angoisses que génère un effondrement », résume le jeune homme, qui veut mettre sur pied un lieu de vie parisien, où les adhérents pourraient se retrouver pour échanger sur le sujet.

De son côté, Vanessa, consultante en entreprise, a « l’impression d’être schizophrène ». Son travail consiste à « aider les entreprises à se développer économiquement ». Avec son mari, elle s’est fixée d’« apprendre à être autonome d’ici 2022 ». Lui, à l’instar de nombreux collapsologues, suit des stages de permaculture. Elle se met à la couture.

Et tous les deux suivent des cours de tir. Car l’un des récits de l’effondrement est aussi celui d’un chaos dans lequel il faudra se défendre. Avant d’adopter une posture pacifiste, Thierry, « issu d’une famille de droite très traditionnelle », reconnaît qu’il a un temps pensé au survivalisme, avant de « vite percevoir le caractère individualiste dans le fait de se réfugier dans son bunker avec 3 000 litres d’eau. »

Et si l’effondrement annoncé ne vient pas ? Pour de nombreux collapsologues, le chemin semble tout aussi important que l’objectif visé. « Ce que nous mettons en place, ce sont surtout des actions pour un monde plus égalitaire et vertueux », relativise Thierry. Pour Ingrid, ces petits et grands changements, s’ils ne changent pas la face du monde, « permettront peut-être à mes enfants de connaître le bonheur de contempler un ciel plein d’oiseaux ».


AUSSI SUR MSN : VIDEO. De quelle manière appréhender la fin de notre civilisation industrielle ?

Relire la vidéo

Téléchargez l'application Microsoft News pour Android ou iPhone, et soyez ainsi toujours au courant de l'actualité.

Publicité
Publicité

Plus d'infos : Le Monde

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon