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ENTRETIEN. « Pour l’océan, des effets du changement climatique sont déjà irréversibles »

logo de Ouest-France Ouest-France 09/08/2021 Recueilli par Christelle GUIBERT.
Des éclats de glace se détachent de l'un des côtés du glacier Perito Moreno près de la ville d'El Calafate dans la province patagonienne de Santa Cruz, dans le sud de l'Argentine. © Argentina Stringer/Reuters Des éclats de glace se détachent de l'un des côtés du glacier Perito Moreno près de la ville d'El Calafate dans la province patagonienne de Santa Cruz, dans le sud de l'Argentine.

Coautrice du sixième rapport du Giec sur les bases physiques du changement climatique, l’océanographe allemande Karina von Schuckmann détaille les grands processus du réchauffement pour l’océan. Ils ne sont pas réjouissants. Le rythme de l’élévation du niveau de la mer a été trois fois plus rapide cette dernière décennie qu’au début du siècle.

Pendant deux semaines, 195 pays ont analysé le sixième rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) avant de l’approuver, vendredi 6 août. Alors que les forêts grecques ne cesse de brûler et que des nouveaux records de température sont de plus en plus souvent atteints, les experts de l’ONU alerte une nouvelle fois sur les conséquences immédiates du réchauffement climatique causé, de manière désormais incontestable, par les activités humaines. Sa première partie a été publiée ce lundi 9 août.

À cette occasion, Ouest France est parti à la rencontre de Karina von Schuckmann, une océanographe allemande au Mercator océan (Toulouse). Elle est coautrice du chapitre sur les océans du Rapport 6, premier volet.

Quels sont pour vous, océanographe, les principaux enseignements de ce premier volet du RE6 ? Ceux que les gouvernements devraient retenir ?

L’évaluation montre qu’il est incontestable que les activités humaines sont à l’origine du changement climatique, que celui-ci affecte déjà chaque région de la Terre, de multiples façons. Et que ces changements augmenteront avec la poursuite du réchauffement.

L’autre message clé est qu’il est déjà impossible de revenir sur certains changements du système climatique. C’est notamment le cas des changements observés dans les océans, dont la plupart sont des processus lents, comme la fonte des calottes glaciaires et des glaciers, la montée du niveau de la mer, le réchauffement et l’acidification. Ces modifications seront irréversibles pendant des centaines ou des milliers d’années et se poursuivront. Mais ces changements seraient plus lents avec des émissions plus faibles.

L’évaluation montre que tout s’accélère. Est-ce le cas pour les effets du changement climatique sur l’océan ?

Tous les indicateurs à grande échelle atteignent des niveaux et évoluent à des rythmes jamais vus depuis des siècles ou des milliers d’années. Pour l’océan : le taux de la montée du niveau de la mer est plus rapide au cours des cent dernières années qu’à n’importe quel moment au cours des 3 000 dernières années au moins. L’océan mondial s’est réchauffé plus rapidement au cours du dernier siècle que depuis la fin de la dernière transition déglaciaire, il y a environ 11 000 ans. La teneur en oxygène a chuté dans de nombreuses régions océaniques depuis le milieu du XXe siècle. L’acidification de l’océan de surface est plus importante aujourd’hui, et a augmenté plus rapidement, qu’à tout autre moment depuis au moins 26 000 ans.

La couverture de glace de mer arctique d’été, mesurée en septembre, a diminué d’environ 40 % depuis 1979 et est à son niveau le plus bas depuis au moins 1850.

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ?

Tous ces changements dans l’océan, car ils sont sans précédent, ils sont rapides, et ils s’intensifient. Et l’inquiétude porte sur leur signification et leur interférence.

Un exemple, le réchauffement des océans est une conséquence directe du gain d’énergie dans le système climatique dû au réchauffement de la planète, qui équivaut actuellement à environ 20 fois le taux de consommation mondiale d’énergie primaire en 2018. La raison en est que l’océan absorbe 91 % de ce gain d’énergie. Et cela signifie à son tour que la mesure du réchauffement des océans est une mesure du réchauffement continu de l’ensemble du système climatique.

Le réchauffement des océans contribue aussi directement à la montée du niveau des mers : si l’eau se réchauffe, elle se dilate, et cette expansion thermique a expliqué 50 % de la montée du niveau des mers entre 1971 et 2018, et le reste par la perte de glace sur terre. La perte de masse des calottes glaciaires et des glaciers a été le principal facteur de l’élévation du niveau moyen mondial des mers entre 2006 et 2018.

Justement, que disent les dernières études scientifiques sur la montée du niveau de l’océan ?

Le niveau moyen mondial de la mer a augmenté de 0,20 m, avec une marge 0,15 à 0,25, entre 1901 et 2018. Mais le taux de changement a évolué au cours de cette période : entre 1901-1971, l’élévation du niveau de la mer a augmenté à un rythme de 1,3 mm par an. Ce rythme est passé à 1,9 mm entre 1971-2006 et a encore augmenté pour atteindre 3,7 mm entre 2006 et 2018.

Nous avons le choix entre une élévation du niveau moyen mondial de la mer d’ici 2100 de 0,32 à 0,62 m pour un scénario de faibles émissions, et de 0,63 à 1,01 m dans le cadre du scénario de très fortes émissions de gaz à effet de serre (GES).

L’océan sera-t-il chaud ou très chaud ?

En ce qui concerne le réchauffement des océans, les projections prévoient un réchauffement 2 à 4 fois plus élevé pour le scénario à faibles émissions, et 4 à 8 fois plus élevé pour le scénario à très fortes émissions.

Cette évaluation est plus précise sur les variations régionales. Quels seront les endroits du globe les plus affectés ?

Certaines régions sont plus vulnérables que d’autres, ce qui sera évalué plus en détail dans le prochain rapport de l’autre groupe de travail du GIEC en 2022. En ce qui concerne les océans, certaines zones spécifiques ont également été abordées dans le SROCC (rapport spécial sur l’océan et la cryosphère, 2019), comme les zones de faible altitude.

Toutefois, ce rapport indique que le changement climatique affecte déjà toutes les régions de la Terre, de multiples façons. Et les changements que nous subissons s’accentueront avec la poursuite du réchauffement.

Par exemple, les vagues de chaleur marines sont devenues plus fréquentes au cours du XXe siècle et, selon les prévisions, elles devraient augmenter dans le monde entier au cours du XXIe siècle.

Les zones côtières connaîtront une élévation continue du niveau de la mer tout au long du 21e siècle, quel que soit le niveau des émissions, ce qui contribuera à des inondations côtières plus fréquentes et plus graves dans les zones de faible altitude et à l’érosion côtière. Les extrêmes du niveau de la mer, qui ne se produisaient auparavant qu’une fois tous les 100 ans, pourraient se produire chaque année d’ici la fin du siècle, dans de nombreuses régions du monde. Cela se produira par exemple aussi sur les côtes européennes.

Vous publiez beaucoup sur le bassin européen. Pouvez-vous nous détailler les principaux impacts pour les populations côtières de l’EU ?

Ce rapport s’accompagne également d’un atlas interactif publié sur la page web du GIEC, qui fournit des informations spécifiques, j’invite donc tout le monde à le consulter !

Pour l’Europe, quels que soient les niveaux futurs du réchauffement climatique, la température augmentera dans toutes les régions européennes à des taux supérieurs à l’évolution de la température moyenne mondiale (1,1 °C), à l’instar des changements observés aujourd’hui.

La fréquence et l’intensité des extrêmes de chaleur, y compris les vagues de chaleur marines, ont augmenté au cours des dernières décennies et devraient continuer à augmenter, quel que soit le scénario d’émission de gaz à effet de serre. Les seuils critiques pour les écosystèmes et l’homme devraient être dépassés pour un réchauffement planétaire de 2 °C ou plus.

Les précipitations extrêmes et les inondations pluviales devraient augmenter à des niveaux de réchauffement planétaire supérieurs à 1,5 °C dans toutes les régions, à l’exception de la Méditerranée, où une diminution des précipitations est prévue en été.

Quel que soit le niveau de réchauffement planétaire, le niveau relatif de la mer augmentera dans toutes les régions européennes, à l’exception de la mer Baltique, à des taux proches ou supérieurs au niveau moyen mondial de la mer. Les changements devraient se poursuivre au-delà de 2100.

Les événements extrêmes liés au niveau de la mer deviendront plus fréquents et plus intenses, entraînant une augmentation des inondations côtières. Les rivages des côtes sableuses reculeront tout au long du 21e siècle.

Le changement climatique est-il la seule menace à laquelle l’océan doit faire face ?

Non, les autres pressions exercées sur les océans comprennent par exemple la surexploitation et la pollution (par exemple, les plastiques), mais elles n’ont pas été évaluées dans ce rapport.

Vous avez été plusieurs fois auditionnée par les instances européennes. Trouvez-vous l’action de l’UE au changement climatique à la hauteur de l’enjeu ?

C’est une question pour les politiciens, et j’aimerais apporter une réponse d’un point de vue scientifique.

Ce rapport a été préparé par 234 auteurs de 65 pays, 14 000 publications scientifiques ont été évaluées et plus de 78 000 commentaires ont été pris en compte. Tous les collègues ont fait un travail impressionnant pour évaluer toutes ces informations, en particulier dans des conditions particulièrement difficiles au cours de l’année écoulée.

Je pourrais conseiller aux décideurs politiques de lire ce rapport. Il leur fournit les preuves et les informations nécessaires pour prendre les bonnes décisions. À moins de réductions immédiates, rapides et à grande échelle des émissions de gaz à effet de serre, limiter le réchauffement à 1,5 °C sera hors de portée. Pour limiter le réchauffement de la planète, il est nécessaire de réduire fortement, rapidement et durablement les émissions de CO2, de méthane et d’autres gaz à effet de serre.

Chaque degré de réchauffement a son importance. Nous constaterons des changements plus importants à 2 °C qu’à 1,5 C dans la majorité des régions. Par exemple, chaque demi-degré supplémentaire de réchauffement entraîne une augmentation de l’intensité et de la fréquence des extrêmes de chaleur, des fortes précipitations et de la sécheresse dans certaines régions.

Pouvait-on prévoir les inondations violentes, dans votre pays, en juillet ?

Elles sont choquantes et mes pensées vont aux proches. Mais c’est ce que ce dernier rapport confirme : un taux plus élevé d’émissions de gaz à effet de serre entraîne un taux plus élevé de réchauffement, ce qui conduit à une augmentation de l’intensité et de la fréquence des phénomènes extrêmes. Il est temps d’agir.

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