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80 km/h : les experts soi-disant indépendants se déchirent

logo de Challenges Challenges 25/01/2019 Nicolas Meunier

A la rentrée 2018, l'association 40 Millions d'Automobilistes annonçait la constitution d'un "Comité indépendant d'évaluation des 80 km/h". A l'heure des premiers bilans sur cette limitation de vitesse, la Sécurité Routière oppose l'avis d'un autre comité indépendant, l'ONISR. Le débat se prolonge…

80 km/h © AFP/Archives - PASCAL PAVANI 80 km/h

A la rentrée 2018, l'association 40 Millions d'Automobilistes annonçait la constitution d'un "Comité indépendant d'évaluation des 80 km/h". A l'heure des premiers bilans sur cette limitation de vitesse, la Sécurité Routière oppose l'avis d'un autre comité indépendant, l'ONISR. Le débat se prolonge…

Dès la mise en place de la nouvelle limitation à 80 km/h sur les routes nationales et départementales, le débat a fait rage. Cet abaissement de 10 km/h a suscité la colère de la plupart des automobilistes, au point de devenir une des revendications du mouvement des gilets jaunes. La question est d'importance, au point qu'Emmanuel Macron s'est dit la semaine dernière ouvert au débat sur la question. Dès l'annonce de cette mesure, le gouvernement promettait de tirer le bilan en termes de sécurité routière, quitte à revenir sur sa décision après une période expérimentale de deux ans.

Cette échéance promise au 1er juillet 2020 n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd. En particulier du côté de l'association 40 Millions d'Automobilistes, qui a pris l'initiative de créer un "Comité Indépendant d'Evaluation des 80 km/h" (CIE), qui s'est réuni pour la première fois le 27 septembre 2018. Selon Pierre Chasseray, délégué général de l'association, celui-ci "s'est donné pour mission de mesurer l'efficacité et la pertinence de la baisse de la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h sur les routes du réseau secondaire en termes d'amélioration de la mortalité et de l'accidentalité routières", mais aussi "au regard des conséquences de la mesure en termes de mobilité et de coûts économiques et sociaux pour les publics et les territoires concernés".

Pas d'impact significatif selon le Comité Indépendant d'Evaluation des 80 km/h

C'est ce 25 janvier 2019 que le CIE livre ses premières conclusions, portant sur les six premiers mois après l'entrée en vigueur de la mesure. En se basant sur les chiffres de mortalité routière sur douze mois glissants, le comité estime que la baisse de la limitation de vitesse à 80 km/h n'a pas eu d'impact significatif : la baisse de mortalité est constante, et la mesure ne l'a ni ralentie, ni accélérée.

Jean-Luc Michaud, président du CIE, commente cette conclusion : "Nous avons constaté une baisse continue de la mortalité routière sur les 3 derniers semestres : -4,3% entre juillet et décembre 2017 par rapport au second semestre de 2016, -6,9% entre janvier et juin 2018, et-5,7% entre juillet et novembre 2018. Les chiffres de décembre 2018 ne sont pas encore publiés, mais la baisse de -9,1% de la consommation des carburants routiers au mois de décembre 2018 (selon l'UFIP) laisserait supposer une baisse significative du trafic routier à cette période, qui pourrait s'accompagner d'une baisse de la mortalité routière, qui serait évidemment sans rapport avec les 80 km/h..."

Ces analyses basées sur les bilans mensuels de la Sécurité Routière livrent donc une conclusion sans réelle surprise de la part d'un comité qui se dit indépendant, mais dont la création est à l'initiative d'une association d'automobilistes. La méthodologie même prête à confusion : pourquoi choisir une période de douze mois glissants, alors que la mesure n'est en vigueur que depuis six mois ? Les limites des conclusions du CIE ont bien vite donné matière à une réplique de la Sécurité Routière, qui a réagi quelques heures à peine après 40 Millions d'Automobilistes.

Une analyse "élémentaire", selon la Sécurité Routière

L'organisme affilié au ministère de l'Intérieur n'a pas de mots assez durs pour dénoncer les insuffisances méthodologiques du CIE. Son communiqué de presse s'exprime en ces termes : "L'analyse du comité prétendument indépendant repose en réalité sur un collage élémentaire de chiffres provisoires de l'accidentalité routière repris des baromètres mensuels de la Sécurité routière et concernant tous les réseaux routiers du territoire français, sans distinction entre le réseau à 80 et les autres. Tous ces chiffres ont été alignés sur une courbe de période temporelle courte, sans aucune comparaison avec des périodes longues, comme le commande l'accidentologie. Ils ne permettent en aucun cas d'analyser les effets du passage à 80. Ces données sont accessibles seulement par l'analyse minutieuse des accidents de la route compilés dans le fichier dit « BAAC ». Ce fichier est alimenté tous les jours par les forces de police et de gendarmerie de France. Il faut ensuite extraire les accidents survenus hors agglomération, et en dehors des autoroutes."

En clair, selon la Sécurité Routière, le CIE n'a pas les éléments suffisants pour tirer des conclusions pertinentes… Et c'est justement ce que déplore le CIE lui-même, qui accuse le gouvernement de lui mettre des bâtons dans les roues ! "Ces analyses ont été réalisées sur la base des baromètres mensuels de la Sécurité routière, les services du ministère de l'Intérieur refusant toujours de transmettre les éléments détaillés et objectifs demandés par le Comité depuis septembre 2018. Il s'avère que seule une connaissance précise de l'évolution et des circonstances des décès sur les routes secondaires, qui se conformerait à la démarche de transparence annoncée par le Président de la République et le ministre de l'Intérieur, permettrait au Comité indépendant comme d'ailleurs aux services de l'État de tirer des conclusions crédibles quant à l'efficacité de la mesure en cause."

La Sécurité Routière estime qu'un seul organisme indépendant, l'Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière (ONISR), est à même de tirer des conclusions scientifiques dignes d'intérêt… Mais là encore comment ne pas douter de l'indépendance de l'ONISR, qui dépend directement du gouvernement qui a mis en place la mesure des 80 km/h ? Tout cela ressemble décidemment à une querelle de clocher, ce que les dernières lignes du communiqué de presse de la Sécurité Routière semblent confirmer : "L'accidentologie n'est pas une opinion. Elle est une science. Les prétendus experts du comité indépendant en ignorent les rudiments, et en sont informés. Leur production peut donc être qualifiée d'infox". A voir le début de ce combat de coqs, on est en droit de se demander si un jour une véritable analyse de la baisse de limitation de vitesse permettra de jauger avec pertinence de son bien-fondé.

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