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Tesla cartonne en Bourse mais accumule les pertes

logo de Challenges Challenges 09/02/2018 Alain-Gabriel Verdevoye
Le Roadster Tesla dans la coiffe du lanceur Falcon Heavy © SpaceX Le Roadster Tesla dans la coiffe du lanceur Falcon Heavy

Elon Musk a affiché près deux milliards de pertes pour Tesla l'an dernier. Et la production de la "petite" Model 3 a du mal à démarrer. Mais, pour l'instant, Wall Street suit.

Un coup médiatique, comme Elon Musk les aime. Lassé des critiques sur ses prévisions de production de voitures électriques qui ne se réalisent jamais, le milliardaire sud-africain avait annoncé en janvier… la suppression de son salaire fixe ! De quoi faire oublier que le label automobile de la Silicon Valley n’a jamais affiché de bénéfice annuel à ce jour. Tesla a enregistré même une nouvelle perte nette de 619 millions de dollars au troisième trimestre 2017 et de 675 millions au quatrième. Sur l'année 2017, le déficit se montait carrément à 1,96 milliard, après 674 millions en 2016. Pas de quoi pavoiser ! Mais la Bourse suit et Elon Musk y croit.

Le patron du constructeur révolutionnaire liera même désormais sa rémunération aux performances boursières du titre Tesla, avec un mécanisme jamais imaginé : à chaque fois que la capitalisation boursière du fabricant augmentera de 50 milliards de dollars, Elon Musk recevra un paquet de 1 % d’actions supplémentaires – il en a déjà 20 %. Cela commencera au seuil de 100 milliards (la capitalisation de Tesla tangente aujourd’hui les 60 milliards de dollars) et pourra monter jusqu’à… 650 milliards. Autrement dit, il met déjà son entreprise dans la catégorie des Apple, Google ou Microsoft. Et pour que les choses soient bien claires, il ajoute : « Je peux paraître illuminé mais je pense entrevoir un chemin clair pour y parvenir. »

La capitalisation de la société (59 milliards de dollars) va bien au-delà de celle de Ford (42,5) et demeure proche de celle de GM (58,2). Irrationnel, cet engouement ? Oui compte tenu des résultats et des énormes besoins de financement. Mais il s’agit en fait d’un « investissement spéculatif pariant sur la hausse du cours », précise un analyste financier. Elon Musk joue à fond là-dessus. Pour l’instant, « Wall Street reste très tolérant vis-à-vis d’Elon Musk », souligne Rebecca Lindland, de la société de conseil auto Kelley Blue Book, même si le The Wall Street Journal se fait un plaisir de pointer toutes les promesses non tenues de l’entrepreneur. Et, poursuit Rebecca Lindland, « il y aura un moment où les investisseurs auront besoin de voir des bénéfices » ! Quand ? Toute la question est là.

En avance dans l’autonomie

Ainsi va Elon Musk, adorant prendre tout le monde à rebrousse-poil, fort d’une aventure unique dans l’automobile, avec ses voitures aussi puissantes que luxueuses, 100 % électriques et affichant des autonomies de 350 kilomètres pour le Model X. Une performance inégalée. Au-delà de la voiture elle-même, c’est le seul constructeur à avoir pris en compte les problèmes de recharge, en résolvant la question avec l’installation de 500 bornes de recharge rapide dans 62 stations autoroutières rien qu’en France.

Elon Musk est aussi en avance sur la conduite semi-autonome. Le rapport de la NHTSA, l’agence américaine pour la sécurité routière, affirme ainsi que le système Autopilot de Tesla permet de réduire le nombre d’accidents : un tous les 1,28 million de kilomètres sans l’Autopilot et un pour 2 millions avec. Et ce, malgré deux accidents mortels dans lesquels ont été impliqués ses véhicules. Les essayeurs de Challenges, qui ont rallié Paris à Saintes (Charente-Maritime) et retour en exploitant au maximum cette assistance à la conduite, ont pu tester son efficacité, loin devant la concurrence allemande. Les Tesla sont aussi les premières voitures qui… s’améliorent en continu avec la mise à jour à distance des logiciels pour le GPS et la conduite semi-autonome !

Preuve que Tesla est une aventure hors norme, la marque a recueilli en avril 2016 plus de 400.000 réservations en une seule semaine pour sa nouvelle voiture compacte (la Model 3), encore largement inconnue à cette date. Seulement, voilà : le démarrage industriel de la petite dernière du constructeur californien (à partir de 35.000 dollars, moitié moins qu’une Model S) est poussif et cumule les retards. Tesla a ainsi annoncé début janvier qu’il ne pourrait produire que 2.500 Model 3 par semaine dans son usine de Freemont sur le premier trimestre 2018. Soit la moitié des cadences initialement escomptées. Seuls 1.550 véhicules avaient été livrés au quatrième trimestre 2017.

En retard dans les livraisons

Telles sont les limites du système Tesla et sa grande inconnue : Elon Musk réussira-t-il à passer du statut de petit fabricant (101.300 unités en 2017) à celui de grand constructeur avec ses 500.000 unités escomptées dès 2018 ? « C’est le problème d’une start-up qui ne maîtrise pas la chaîne logistique, souligne Ayoul Grouvel, spécialiste automobile du conseil en stratégie Emerton. Derrière le problème de production, il y a une question de culture, de délégation de pouvoir, il faudrait au moins un numéro deux qui soit un vrai industriel ». Un phénomène aggravé par l’intégration verticale. Elon Musk veut tout faire lui-même, depuis la fabrication des batteries jusqu’au réseau de vente directe aux clients. Ce auquel aucun grand fabricant ne se risque.

Tesla, qui fabriquait à peine 2.500 unités en 2012, reconnaît la difficulté, notamment pour l’approvisionnement en batteries venues de sa « Gigafactory » du Nevada. Un grand constructeur européen se gausse : « La production en grande série demande une lourde organisation pointilleuse et des livraisons en juste-à-temps qui ne s’improvisent pas. » Problème : ces retards de livraison sont susceptibles d’aggraver sa consommation de cash.

SUV et gros pick-up en vue

Le consultant Jeffrey Osborne estime que les projets de dépenses cumulées de Tesla pourraient dépasser les 15 à 20 milliards de dollars dans les prochaines années ! Car le boulimique Elon Musk a promis un SUV compact Model Y pour 2019-2020, un gros ­pick-up et même un camion de 36 tonnes, déjà commandé par la société de messagerie américaine UPS (125 unités) et PepsiCo (100).

Il n’y a pas que ses projections de production que Tesla survend. En voulant comparer les accélérations de ses véhicules aux Ferrari, la firme omet de dire qu’on ne peut accélérer pied au plancher que… 30 secondes. Au-delà, la puissance s’effondre des trois-quarts pour sauvegarder les batteries. Par ailleurs, il faut tout de même 40 minutes pour effectuer un plein sur une borne à recharge rapide. C’est long !

Plus grave : le bilan écologique n’est pas si évident. Car, avec ses 2,6 tonnes, un Model X pèse au bas mot 400 kg de plus qu’un Porsche Cayenne. Il est vrai qu’une Tesla embarque 600 kg de batteries, un chiffre que Tesla se garde officiel­lement de communiquer. L’IVL, l’agence suédoise pour la recherche et l’environnement, a ainsi calculé que la fabrication des batteries d’une voiture comme la Tesla engendrait le rejet de 15 à 20 tonnes de CO2, trois fois plus que ce qu’exige une Nissan Leaf électrique compacte, certes largement moins puissante et plus limitée dans son rayon d’action !

Enfin, les études auprès des consommateurs de J.D. Power et Consumer Reports ont identifié les problèmes de fiabilité des Tesla…. qui paradoxalement n’entachent pas l’enthousiasme des acheteurs, lesquels se vivent comme des pionniers. Fin novembre 2017, l’agence Reuters interrogeait ainsi des ouvriers sur la ligne d’assemblage de Tesla, lesquels reconnaissaient un nombre considérable de retouches à effectuer en bout de chaîne. Il y aurait des défauts sur 90 % des véhicules !

Fin de l'exclusivité

Le plus grand défi de Tesla sera toutefois de conserver cette forme d’exclusivité qu’il a créée dans le monde de l’automobile. « Je ne veux pas minimiser ce qu’Elon (Musk) a fait, mais je pense que c’est faisable par tous », soulignait ainsi Sergio Marchionne, PDG de Fiat Chrysler Automobiles, au dernier Salon de Detroit à la mi-janvier, en évoquant une future Ferrari ­électrique. Porsche met actuellement au point sa super-berline zéro émission Mission E de 600 chevaux et 500 kilomètres d’autonomie à partir de 85 000 euros. Audi, sa marque sœur au sein du groupe Volkswagen, peaufine le SUV e-Tron de 435 chevaux, Mercedes son EQC prévu pour 2020. Les japonais s’y mettent aussi. « Les grands constructeurs vont arriver en force sur le même créneau pour moins cher et là, ça va être dur pour ­Tesla », renchérit Didier Leroy, vice-président de Toyota.

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