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« Bad reprise » – Quand Sylvie Vartan fait rimer « déprime » et « aspirine »

logo de Le Point Le Point 21/07/2021 Par Fabrice Dupreuilh
© LECOEUVRE PHOTOTHEQUE / Collection ChristopheL via AFP

« Ça va pas ? Qu'est-ce que t'as ? / Tout va bien ! / Ça va pas ? Très très bien ! / Qu'est-ce que t'as ? / Tout va bien ! / Ça va pas ? / Très très bien ! / Qu'est-ce que t'as ? / Tout va bien ! » À la lecture des paroles de cette chanson enregistrée par Sylvie Vartan en 1983 (près de 30 ans avant le « Mais t'es pas là, mais t'es où ? Pas là, pas là, pas là »de Vianney), on se dit que jamais un morceau n'aura aussi bien porté son titre « Déprime »À ce niveau de lucidité, on frôle le génie. Mais quand au moment de se rendre compte que « Déprime » n'est autre que la version française du tubesque « Sweet Dreams » d'Eurythmics, on passe immédiatement au stade dépressif.

Oui, la proximité phonétique de Sweet Dreams et du mot « déprime » est indéniable. Ou presque. Mais de là à se dire que cette pirouette linguistique suffira à faire une bonne chanson, ne serait-ce qu'écoutable, il existe un gouffre que la blonde Sylvie a osé franchir, poussée très certainement par une équipe au diapason avec son flair quelque peu défaillant de l'époque. Mais alors pourquoi ?

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Janvier 1983. Le groupe britannique Eurythmics sort son deuxième album. Niché au beau milieu de ce disque, le morceau numéro 6 va leur apporter une reconnaissance mondiale immédiate, lors de sa sortie en 45 tours. Annie Lennox, coupe courte couleur carotte, et Dave Stewart, guitare électrique et lunettes noires, accèdent en seulement quelques mois au statut de rois de la pop. « Sweet Dreams » (are made of this) se classe numéro 2 au Royaume-Uni, numéro 1 au Canada, aux États-Unis, mais aussi en France où sa rythmique post-new-wave incomparable fera danser toutes les générations au cours de l'été 1983. Un succès phénoménal qui va donner des idées à Sylvie Vartan. Pas forcément les plus judicieuses de sa déjà longue carrière qui entame alors sa troisième décennie.

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La plus belle pour aller chanter

La star prépare un nouveau spectacle au Palais des Congrès pour septembre et elle a besoin pour cela de nouveaux titres, rythmés de préférence, puisque depuis quelques années « la plus belle pour aller danser » lève allègrement la jambe sur scène. En ce début de décennie placée sous le signe du synthé, le piano voix a été rangé au placard. Sylvie n'a que 39 ans : pas question de rester statique devant un micro.

Mais des tubes, l'interprète n'en a pas de très récents à son actif. Son dernier 45 tours, elle l'a enregistré avec Michel Sardou sous la houlette de leur directeur artistique commun, Michel Revaux. Porté par un morceau sympathique mais pas exceptionnel. D'ailleurs, « La première fois qu'on s'aimera » ne figure dans aucun album de Michel Sardou et les fans de ce dernier clament à qui veut les entendre que Sylvie Vartan avait davantage besoin de ce duo inattendu pour booster sa carrière que ce bon vieux Michel qui aligne triomphe sur triomphe (n'ayons pas peur des mots) depuis 1981, d'« Afrique Adieu » à « Musica », en passant par l'indémodable (quoique?) « Être une femme » et les incontournables « Lacs du Connemara ».

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Entre Rose Laurens et Jakie Quartz

Dans l'entourage de Sylvie, la chasse au tube est ouverte. « La période est difficile pour elle comme pour de nombreuses autres chanteuses des années 1970, explique Jean-Pierre Pasqualini, le directeur des programmes de Melody TV. « Depuis l'arrivée de Mitterrand au pouvoir, la bande FM a explosé et les radios libres installent de nouveaux talents. » Parmi eux, Rose Laurens, qui fait chavirer la France au son des tam-tam de son tube « Africa » ou encore Jakie Quartz qui n'en finit pas de faire sa « mise au point ». Les artistes matraqués pendant deux décennies à la télé et à la radio se retrouvent tout à coup relégués en fin fond des playlists, quand ils ont la chance d'y figurer encore.

Sylvie Vartan est un peu perdue. D'autant qu'en ce début de décennie, les interprètes sont en manque de compositeurs. « Depuis la fin des années 1960, Sylvie privilégie les chansons originales. Elle a travaillé avec les meilleurs : Jean Renard [futur compositeur du générique de Dallas], qui lui a composé entre autres « La Maritza », « Irrésistiblement » ou encore « J'ai un problème » qu'elle chante avec Johnny, Jean-Jacques Debout à qui elle doit « Comme un garçon » ou Jacques Revaux qui sera pendant plusieurs années son directeur artistique. Mais après le départ de ce dernier, elle ne sait plus trop sur qui s'appuyer », analyse Jean-Pierre Pasqualini.

© Fournis par Le Point Sylvie Vartan en est persuadée, son Graal, elle le trouvera dans les adaptations. Après tout, la recette marche depuis des années. En 1968, avec l'arrivée sur le marché d'auteurs-compositeurs comme Julien Clerc, Yves Simon ou Maxime Le Forestier, elles ont pris du plomb dans l'aile. Mais dès 1971, Claude François les a remises au goût du jour avec « C'est la même chanson », version française de la chanson des Four Tops « It's the Same Old Song », donnant le la à tous ses confrères et cons?urs de 45 tours, qui se succèdent pour pousser la chansonnette sur les plateaux du roi Guy Lux et de son dauphin Michel Drucker.

« Eye of the Tiger » et « What a Feeling »

En 1983, celle que les chansonniers surnomment malicieusement « Sylvie Va-t'en » n'a pas droit à l'erreur. « Elle a raté le virage du disco, contrairement à Sheila ou Patrick Juvet. Elle doit se montrer à la hauteur de ce show à l'américaine au Palais des Congrès », raconte le directeur des programmes de Melody TV. Il se trouve que son dernier vrai tube remonte à 1981 et il s'agit bel et bien d'une reprise : « L'amour c'est comme une cigarette » est la version française de « Morning Train (Nine To Five) » un tube anglo-saxon de 1979 interprété par l'Écossaise Sheena Easton, alors totalement inconnue en France. « Michel Mallory lui a écrit un texte très réussi qui reste en mémoire? en adaptant une chanson que les Français ne connaissent pas », renchérit Jean-Pierre Pasqualini. Donc, pas de comparaison possible avec l'original. Sylvie en vendra près de 400 000 exemplaires. Elle veut réitérer cet exploit.

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Pourtant, tous les feux sont au rouge pour se lancer à corps perdu dans une énième reprise ! Mais il faut croire que Sylvie Vartan ne lit pas entre les lignes des portées. « Faire quelque chose », la reprise peu convaincante du « Eye of the Tiger » de Survivor, tiré de la BO de Rocky III, qu'elle a enregistrée l'année précédente, aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. L'idée lui avait été soufflée par son nouveau compagnon et futur époux, le producteur américain Tony Scotti, ami personnel de Stallone, qui la conseille désormais dans ses choix de carrière. « À cette époque, Sylvie est de plus en plus tournée vers les States qui, pour elle, sont la référence absolue. Tout ce qui est américain est chic et gold à ses yeux. Mais elle ne se rend pas compte que c'est ringard ! » assène Jean-Pierre Pasqualini.

© Fournis par Le Point
Sylvie Vartan en 1983 © LORIEUX/SIPA / LORIEUX/SIPA
Pour son Palais des Congrès, elle finit par jeter son dévolu sur deux énormes tubes de l'année qui ont eu les faveurs du public français. D'abord « What a Feeling », la chanson phare du film Flashdance, composée par Georgio Moroder et chantée par Irene Cara, qui fait un tabac dans le monde entier. Sylvie l'adapte sous le titre « Danse ta vie ». Et puisque ce 45 tours doit faire l'événement, elle choisit comme double Face A (un système qui vise à ne pas établir de hiérarchie entre deux formidables chansons) le fameux « Déprime », le massacre en beauté du « Sweet Dreams » d'Eurythmics.

Le fond du tube

Déprime à quoi tu rimes / Avec ton parfum d'aspirine / Ne perds pas ton temps / Plus rien ne me mine / J'ai le moral et les idées clean / C'est lui ma médecine / Mon antidote, le remède à tout / Rien ne me contamine / J'ai le sourire à l'épreuve de tout. « Déprime », le nouveau titre de Sylvie Vartan, à retrouver dans les meilleures pharmacies au rayon fumette ! Le texte de Michel Mallory ressemble à s'y méprendre à une parodie des Inconnus. Pourtant, Sylvie défend sa chanson sur les plateaux télé. Elle a beau glamouriser ses prestations, sourire collé aux lèvres, elle touche là le fond du tube. Et « Déprime » symbolise alors tout ce que sa génération a de plus ringard à offrir. À côté, même le texte de sa reprise de « Flashdance » (« Si tu vis, alors danse ta vie ! ») passerait presque pour du Duras.

« Oui, on peut dire que Déprime, ce n'est pas une réussite », s'amuse Jean-Pierre Pasqualini. Et surtout, elle annonce le début d'une période professionnelle difficile pour la star. « En 1985, sa maison de disques, RCA, va la lâcher et elle se tournera vers Romano Musumarra qui signe les tubes de Jeanne Mas et de Stéphanie de Monaco puis vers Michael Cretu producteur (et mari) de la chanteuse allemande Sandra, à l'origine de la formation Enigma, qui lui écrira un album dans lequel figure la chanson C'est fatal, un titre presque prémonitoire. »

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« C'est dommage, elle aurait pu aller voir un Goldman, un Balavoine. Ce que savait faire Johnny. À la différence de Sylvie, il n'hésitait pas à décrocher son téléphone malgré son statut. Il n'attendait pas que l'on vienne vers lui avec de nouvelles chansons. » Peu importe, Sylvie Vartan vit alors côté c?ur ses meilleures années. Plus belle que jamais, elle convolera en justes noces avec son Tony en 1984. « Déprime, je te réprime? »

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