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Delphine Boël, Philippe et la famille : convivialité, égalité, fraternité

logo de Paris Match Paris Match 18/10/2020

« Welcome to the family ! », titrait, jovial, le Daily Mail en évoquant la rencontre entre le roi des Belges et la princesse Delphine, « enfant de l’amour ». Des quotidiens les plus vénérables au tabloïds friands de potins mondains, la plupart des titres s’emballent pour un événement familial, historique, sociétal et à haut potentiel symbolique, nouvel épisode d’un feuilleton haletant. The Crown modèle belge n’en finit pas de rebondir.

© Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Le roi Philippe recevait le 9 octobre sa sœur Delphine au Palais de Laeken. Une première à la fois officielle et privée, une belle rencontre et une modernité partagée, mine de rien. Philippe ne s’y est pas trompé. Son instinct d’ailleurs le poussait à la vérité, à exprimer la réalité des faits. Il y a plusieurs années déjà, un de ses conseillers nous avait confirmé lors d’une visite d’État en Asie que le roi souhaitait que l’« affaire Delphine » se résolve sans tarder.

Le chef d’État qu’il est a pu enfin sortir du bois. Reconnaître ce que les tribunaux ont acté. Son authenticité a plu en surface, ce côté contemporain qui ne paie pas de mine et qui recoupe parfaitement l’intégrité farouche de sa sœur Delphine. Celle-ci partage avec sa nouvelle fratrie une forme d’obstination très Saxe-Cobourg.

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Lors du déjeuner à Laeken, elle porte l’un de ses uniformes. Un top aux tons vifs, arty sans excès, moderne sans être branchouille, un jean patiné et des bijoux fantaisie massifs comme des « statements ». Bien sûr, le choix de sa tenu n’est pas anodin. Elle a montré qu’elle restait elle-même, Palais ou pas. Elle portait ce jean basique, pas très loin finalement de la salopette tachée de peinture qui est devenue sa signature. Signature connue désormais – les couleurs « Delphine », certains motifs de son travail se sont retrouvés détournés en ligne pour illustrer et tonifier graphiquement et dans une certaine allégresse, le veston beige de Philippe. Sur la photo du duo Philippe et Delphine, diffusée à la presse, le roi porte un veston beige un peu mou. Mode détente, épaules légèrement tombantes.

C’est avant tout dans son « body language » – posture altière sans arrogance – qu’on reconnaît Delphine, même en mode figé. Digne toujours, menton haut, élégance naturelle conjuguée à ce manque d’assurance apparent qui surgit par éclairs brefs. Cette alternance désarçonnante est un trait familial. Le regard est heureux. « C’est la fin d’une période torturée. Comme la fin d’un livre », nous avait-elle dit en août dernier, avant son exposition à Knokke et après l’officialisation des résultats ADN.

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Tout ceci n’est naturellement qu’une description du vernis, de cette fine pellicule de vie figée, visible à l’œil nu. Mais la photo, plutôt loin des clichés royaux glossy, révèle de façon assez fidèle a priori les “ressentis” du roi et de la désormais princesse Delphine.

Un coup de com de maître, s’extasient plusieurs internautes qui complimentent, à juste titre, l’équipe qui entoure Philippe.

Sur les réseaux sociaux, le contraste entre la « modernité » de l’actuel souverain et la position pour le moins rétrograde qu’a longtemps adoptée son père dans cette affaire est largement brandi. Le roi Albert était loué pour cette sacro-sainte bonhomie, un sens du l’humour pointu et bon enfant à la fois, une adaptabilité à toute épreuve, Philippe fut longtemps décrié pour sa « raideur » et sa réserve écrasante. Aujourd’hui, les internautes entre autres, perçoivent derrière l’eau qui dort, le cœur battant d’un roi qui n’en finit pas d’agir en bon père de famille.

Philippe a souffert d’une éducation lacunaire, de parents trop souvent absents, le récit, on le connaît, il n’est plus à refaire. On sait aussi qu’il a toujours déclaré sa flamme pour sa progéniture. C’est un père présent, attentif, proche de ses enfants. Il les suit dans certains rendez-vous cruciaux, les met en lumière aussi lorsqu’il le faut, progressivement. C’est le cas avec Élisabeth, future reine des Belges. Un sacré challenge à venir dans ce pays complexe, auquel Philippe – et Mathilde bien sûr – la prépare avec une attention de chaque instant ou quasiment.

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Dans cette optique, et lorsqu’on sait l’intérêt que porte le roi des Belges aux matières philosophiques et psychologiques, l’accueil que Philippe a réservé à Delphine n’a surpris que ceux qui le connaissent mal.

Sans esbroufe, égal à lui-même, tant dans son look que dans ses attitudes, il est salué aujourd’hui pour cette « modernité » donc. C’est en réalité la moindre des choses argueront certains. Faut-il rappeler par ailleurs que la cause des enfants nés hors mariage est encore loin d’être une évidence dans toutes les sphères de la société.

Cette reconnaissance publique instantanée ou presque – elle suit de près la décision du tribunal le 1er octobre et la conférence de presse de Delphine à l’ULB le 5 octobre -, Philippe l’a orchestrée aussi en tant que souverain. Et en bon père de famille, non au Palais de Bruxelles où il travaille, mais à Laeken où il vit. La rencontre privée a été immortalisée par un communiqué et un cliché rendus publics quelques jours plus tard.

Le potentiel émotionnel du roi a donc touché les foules. On le sait réservé, pudique, vrai. Il a pu, cette fois montrer qu’il était ancré dans son temps, ouvert sur les grandes questions du jour, désireux, comme ses contemporains, de transparence et de bonne gouvernance, ouvert sur la philosophie, le monde, la société globale…

Philippe reçoit Delphine à Laeken le 9 octobre 2020. C’est une première rencontre. La photo sera diffusée le 15 octobre par le Palais royal. © AFP / BELGIAN ROYAL PALACE © Fournis par Paris Match Philippe reçoit Delphine à Laeken le 9 octobre 2020. C’est une première rencontre. La photo sera diffusée le 15 octobre par le Palais royal. © AFP / BELGIAN ROYAL PALACE

Le fils d’Albert II avait déjà marqué les esprits par ses déclarations sur la colonisation du Congo, en juin dernier. Ce point a été aussi beaucoup rappelé. Il était le premier souverain régnant à exprimer ses « plus profonds regrets » pour les « actes de violence » commis sous Léopold II. Cette prise de parole intervenait en juin, alors que la mort de George Floyd faisait enfler le mouvement Black Lives Matter.


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Dans un autre registre, mais qui traduit au bas mot une écoute sociétale, son invitation à Delphine, et les termes de leur communiqué commun ont été été largement salués sur la Toile.

Autre révolution de palais si l’on peut dire, ce 16 octobre, le roi Albert II s’est associé, par un message positif, à cette tranche de trois heures et quelques de bonheur partagé par Delphine et Philippe à Laeken. « Je me rallie sans réserve au communiqué que le Roi et la Princesse Delphine viennent de publier et je me joins à l’esprit de ce message. Mon épouse et moi-même, nous sommes très heureux de ce qui a été réalisé à l’initiative du Roi, prémices de jours meilleurs pour tous et en particulier pour Delphine. »

Ce texte introduit un nouvel épisode dans la volumineuse saga familiale. The Crown à la belge n’en finit pas de rebondir, à la joie d’un public avide de dénouements prometteurs.

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Les mots-clés sont là : la reine et moi, mon épouse et moi. Sans réserve. Quelques phrases à l’unisson. Et puis bien sûr Delphine, au centre de l’attention. Contraste saillant avec son dernier communiqué public, celui qu’il avait émis par le biais de ses avocats après la révélation des résultats du test ADN. Le roi Albert avait finalement reconnu, dans un communiqué diffusé le 27 janvier 2020, sa paternité à l’égard de Delphine Boël. Un communiqué au ton polaire qui avait été, pour Delphine, une nouvelle déception. Elle espérait alors un signe qu’Albert aurait pu lui adresser en privé. Derrière les mots, les termes juridiques, le caractère naturellement soupesé de ce texte public, on imaginait un homme un genou en terre. Coincé, pris en étau dans le piège qu’il s’était forgé au fil des ans. Tête dans le sable et gros dos. La fuite en avant a dû être pesante. L’ancien souverain a vécu cette procédure juridique comme un calvaire même s’il avait le pouvoir d’y mettre un terme à tout moment. Ce pouvoir il l’ignorait ou le sous-estimait. En repoussant l’échéance, en évitant la confrontation – notamment lorsqu’il était encore question de Jacques Boël – il estimait peut-être veiller, certes maladroitement, à ne pas découvrir davantage la couronne. Il a sans doute souffert de ses propres atermoiements. Difficile de s’extraire de cette ornière sans dégâts collatéraux. Et c’est évidemment Delphine, première victime d’une parade d’adultes, qui a cristallisé la résistance, incarné force et bravoure.

Le 10 septembre dernier, la cour d’appel de Bruxelles entendait une dernière fois les parties dans le dossier avant de rendre une décision définitive. Celle-ci a été rendue le 1er octobre, conférant à Delphine le titre de princesse et confirmant son nom – de Saxe-Cobourg.

Delphine n’attendait rien, nous a-t-elle dit souvent, ni du Palais ni d’Albert. Elle l’a redit lors de sa conférence de presse le 5 octobre, dans un auditoire de l’ULB – ce choix de l’université n’était pas un hasard, comme l’a souligné Marc Uyttendale, conseil de Delphine, qui a rappelé l’esprit d’ouverture cher à l’institution. Et le fait que Delphine y avait, en tant qu’artiste, des liens.

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En dépit de déclarations aussi cliniques que possible, Delphine espérait encore, en son for intérieur, être adoubée, affectivement s’entend. Lorsque nous évoquions Albert, son regard s’embuait. Elle attachait au moindre propos le concernant une importance énorme.

Nous avons eu plusieurs fois la démonstration de son attachement, douloureux mais jamais désespéré. Elle gardait au fond d’elle une forme de foi. Espérance récompensée bientôt, peut-être, qui sait, par une rencontre avec Albert. Albert qu’elle appelait, petite, « Papillon ». Cet être aimé au quotidien, à Londres notamment, ensuite fantasmé.

Cette action, elle nous l’a dit souvent aussi, elle l’aurait entamée « même si (son) père avait été un criminel ». Elle voulait aller au bout, elle l’a fait avec panache.

Delphine s’étonnait de la fascination de certains, ceux qui lui reprochaient parfois tout et son contraire : d’être la fille d’Albert ou de le revendiquer.

Quant au roi Philippe et au reste de la famille royale, elle a toujours fait preuve, lors des nombreux entretiens qu’elle nous a accordés pour Paris Match depuis vingt ans, d’une grande réserve. Tout au plus a-t-on pu capter récemment qu’elle aurait détesté devoir « supplier » le Palais pour un titre, un nom, ou tout autre point qui n’aurait pas été résolu par la voie judiciaire.

On sait aussi qu’elle s’était éloignée, sans bien sûr les renier, des œuvres des débuts, de leur optique provocatrice, un peu punkisante et post-adolescente. Elle voyait alors le royaume de Belgique comme une entité respectable certes, mais un rien étriquée. Elle s’étonnait de la fascination de certains, ceux qui lui reprochaient parfois tout et son contraire : d’être la fille d’Albert ou de le revendiquer.

Elle se consolait en se disant que tout le monde n’a pas la chance d’avoir vécu à Londres, passé du temps aux États-Unis, voyagé ailleurs pour y présenter des expos. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir rencontré un Américain formidable qui lui prêterait une épaule large. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une vue ample sur le monde.

Elle se consolait aussi en se nourrissant des messages de soutien de ceux qui la félicitaient d’avoir fait avancer la cause des enfants en quête d’identité. Qui fondaient parfois en larmes dans ses bras. « Ils ont », nous dit-elle un jour, il y a quelques mois, « non pas remplacé mais un peu compensé le manque que je ressens du côté paternel. »

Delphine, son compagnon Jim O’Hare et leurs enfants, Joséphine, 16 ans et Oscar, 11 ans, lors d’une balade dominicale dans les rues de Bruxelles en novembre 2019. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique © Fournis par Paris Match Delphine, son compagnon Jim O’Hare et leurs enfants, Joséphine, 16 ans et Oscar, 11 ans, lors d’une balade dominicale dans les rues de Bruxelles en novembre 2019. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique

De fait, dans ce conte de fées déchiré, le happy end n’était pas une obligation. Les trônes et couronnes en carton-pâte que Delphine a conçus à ses débuts prennent aujourd’hui une autre ampleur, certes. Mais ils ont eu même à leurs débuts une épaisseur prémonitoire : Delphine pressentait, sans être pour autant fascinée par la chose royale, que cette sphère serait plus ouverte qu’elle n’y paraissait. Tout en sachant intuitivement que ce n’était pas gagné. C’était d’ailleurs loin d’être un objectif en soi. Une fois encore, si son père avait été un criminel, elle aurait, souligne-t-elle, agi de même. L’idée était plutôt de pouvoir approcher, comme un enfant le ferait, un concept interdit, un objet qu’on pourrait laisser choir et voir se briser. Ou qu’on pourrait toucher, appréhender. Cet objet c’était l’univers d’un père inconnu. Ou plutôt l’univers inconnu d’un père qui ne disait pas son nom. Le poids, la valeur d’une appartenance à une tribu quelle qu’elle soit, est indicible. Delphine en a pris conscience très jeune. Lorsqu’elle voyait des personnes chuchoter en sa présence. Elle se croyait « vilaine », nous dit-elle, se sentait différente. Sans pouvoir épingler clairement cette faille qui engendrait les commérages.

Delphine mène, depuis des années un combat haletant, ne s’octroie que rarement quelques heures de répit. Les émotions s’enchaînent aujourd’hui. Elle est sur les rotules mais les vit pleinement.

Plus tard, elle rencontrera Jim O’Hare, Texan, intelligent, pugnace. Jim, dont le père, 90 ans et des poussières, est un vétéran de la Deuxième guerre, a libéré Maastricht, a été médaillé. Ce grand-père est allé parler dans les écoles de Joséphine 16 ans et Victor, 11 ans les enfants de Delphine et Jim. Il ne pouvait comprendre les tergiversations d’une Vieille Europe qui s’étripait sur fond de luttes de territoires parfois minuscules. Il parlé, devant des gamins médusés, de son expérience de terrain, des camarades déchiquetés, de toutes ces vraies saletés. Son fils Jim nous dira à plusieurs reprises qu’il considérait comme médiévale l’attitude d’un père qui ne reconnaît pas sa progéniture.

« Le combat de Delphine est politique au sens le plus noble du terme », nous dit récemment encore son avocat Marc Uyttendaele. Une politique générique, sociétale, éthique aussi. Une politique qui va ouvrir des portes sans doute à d’autres enfants, à d’autres cas complexes ou non, de quête d’identité.

Si elle n’a pas émis l’envie encore de soutenir publiquement ou en privé une grande cause quelle qu’elle soit, Delphine, fille de roi, ne l’a pas exclu. Il faut simplement, nous dit-elle, qu’on lui laisse un peu de temps. Elle mène, depuis des années un combat haletant, ne s’octroie que rarement quelques heures de répit. Peint et crée comme elle n’a jamais cessé de le faire. Les émotions s’enchaînent aujourd’hui. Elle est sur les rotules mais les vit pleinement.

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