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Cheikh Hamad, cousin de l’émir du Qatar et mécène de l’hôtel de la Marine

logo de Challenges Challenges 18/07/2021 David Bensoussan
Hôtel_Lambert © Wikipedia Hôtel_Lambert

A l’automne, l’hôtel de la Marine, sis place de la Concorde, accueillera les plus belles pièces de la Collection Al-Thani. Le maître d’œuvre ? Cheikh Hamad, cousin de l’émir du Qatar, mécène du lieu et flamboyant collectionneur d’art français.

C’est un chef-d’œuvre de marqueterie en bois précieux et de bronze doré, finement ciselé par Riesener, l’ébéniste favori de la reine Marie-Antoinette. Depuis l’ouverture de l’hôtel de la Marine, place de la Concorde, le 12 juin, les visiteurs peuvent admirer cette superbe commode dans les fastueux appartements de l’intendant du Garde-Meuble qui ont retrouvé leur splendeur d’antan. Un retour, après deux siècles et demi d’exil, permis par un mécène qatarien : Hamad ben Abdullah al-Thani, cousin de l’émir, âgé de 39 ans. Il a dépensé 1,2 million de dollars pour s’emparer du meu­ble chez Christie’s, à la suite du décès de son propriétaire, le milliardaire canadien Paul Desmarais. Un "cadeau" qui n’est pas totalement désintéressé : à partir de l’automne prochain, cheikh Hamad disposera, pendant vingt ans, d’un espace de 400 mètres carrés au premier étage du bâtiment. C’est un autre mécène, le frère de l’Aga Khan, qui lui a suggéré de se rapprocher du Centre des monuments nationaux (CMN). Pour occuper ce lieu, le Qatarien versera à ce dernier un loyer de 1 million d’euros par an et lui cédera les recettes de billetterie.

Liens anciens avec la France

Il pourra y exposer une partie de la fabuleuse Collection Al-Thani, soit plus de 5 000 objets d’art allant de l’antiquité égyptienne aux joyaux Art déco des maharajas indiens. Certaines pièces, comme un buste en vermeil de l’empereur Hadrien ou un plat en porcelaine de la dynastie Ming, ont déjà été exhibées au château de Fontainebleau en 2018. L’expo­sition, intitulée Rois du monde, coïncidait, là aussi, avec un don de 800 000 euros pour restaurer l’escalier en fer à cheval. Cheikh Hamad avait alors donné un somptueux dîner dans la galerie François-Ier. "Un feu d’artifice grandiose avait été tiré depuis les jardins au-dessus du plan d’eau", se souvient un convive. A l’image de ce flamboyant collectionneur, qui partage l’essentiel de son temps entre Doha et Londres, mais qui adore la France. "Les premières véritables rencontres de Son Altesse avec des œuvres d’art ont eu lieu dans des musées et des demeures historiques françaises ", assure son entourage.

Sa famille a effectivement des liens anciens avec l’Hexagone, en particulier son père Abdullah, âgé de 61 ans. Frère du précédent émir, il a été Premier ministre du Qatar de 1996 à 2007. Au début de son mandat, il a fait édifier une gigantesque villa dans le parc privé de Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine). Habitué des rallyes automobiles de Corse et du Vaucluse, grand amateur de courses hippiques, il a joué un rôle majeur dans le sponsoring du prix de l’Arc de triomphe par le Qatar. Lui-même propriétaire de pur-sang, il a racheté le haras de Victot-Pontfol et son château du xvie siècle dans le pays d’Auge. Surtout, il est connu pour avoir acquis l’hôtel Lambert, à la pointe de l’île Saint-Louis, en 2007, pour 60 millions d’euros.

Frénésie immobilière

C’est Hamad qui avait repéré ce joyau du xviie siècle, bâti par l’architecte de Vaux-le-Vicomte, et s’était vite positionné auprès des vendeurs, les Rothschild. Le jeune homme a ensuite supervisé le chantier titanesque de rénovation, avec l’aide d’Alberto Pinto (décédé depuis) et de sa sœur Linda, les décorateurs attitrés de la famille. Une décennie de travaux, marquée par un incendie ravageur. C’est durant cette période que le Qatarien s’est lancé dans une frénésie d’achats de meubles français du xviiie siècle. Au point de devenir l’un des plus grands collectionneurs du monde. "C’est un vrai connaisseur dont le goût est structuré, loin des clichés sur les nouveaux riches du Golfe, précise un spécialiste. Il lit tous les rapports d’expertise et se montre très précautionneux sur la conservation." Cela ne l’a toutefois pas empêché de se faire piéger par des antiquaires peu scrupuleux : il avait acquis des sièges contrefaits auprès des frères Kraemer avant d’obtenir le remboursement des 2 millions de dollars dépensés.

Le mobilier français orne aussi ses autres résidences. Il détient ainsi, depuis 2009, l’ancien appartement de l’écrivain Paul Morand, au Champs-de-Mars. Un duplex de plus de 700 mètres carrés, donnant sur un jardin de 300 mètres carrés avec vue sur la tour Eiffel. Ce lieu mythique est réputé pour son salon de réception, très théâtral, long de 18 mètres et haut de 7 mètres. Mais la propriété la plus spectaculaire de cheikh Hamad se situe au Royaume-Uni, où il a fait ses études. Il s’agit de la Dudley House, l’une des plus belles demeures aristocratiques de Londres, en bordure de Hyde Park. Cette résidence du xviiie siècle, s’étendant sur 4 000 mè­tres carrés et 17 pièces, a, elle aussi, été restaurée sous la houlette des Pinto, dans un style qualifié de "Louis xvi à l’anglaise", qui aurait subjugué la reine Elisabeth II, conviée à dîner.

Gemmes mythiques

L’autre grande passion de ce dandy, c’est la haute joaillerie. En une décennie, il a amassé des centaines de pierres précieuses et de bijoux : des créations contemporaines de l’Indien Viren Bhagat ou de l’Américain Joël Arthur Rosenthal, installé place Vendôme, mais surtout des pièces historiques acquises aux enchères grâce aux conseils d’Amin Jaffer. Ex-pilier du Victoria and Albert Museum de Londres puis de Christie’s, ce spécialiste des arts asiatiques est le conservateur en chef de la Collection Al-Thani, qui emploie douze personnes à plein temps. En 2017, il a organisé la première exposition française du cheikh au Grand Palais dont le Qatarien est l’un des mécènes.

Les visiteurs pouvaient y découvrir des gemmes mythiques issues des mines indiennes de Golconde, comme l’Agra, un diamant rose (28 carats) du xvie siècle, ayant appartenu au fondateur de l’empire Moghol, ou l’Œil de l’idole, un diamant bleu clair (70 carats) du xviie. Autre chef-d’œuvre plus récent : l’Œil du tigre, un diamant cognac serti dans un bijou Art déco en forme de turban, conçu par Cartier en 1937. "Il est rare de voir un particulier collectionner de la joaillerie comme des tableaux", observe un expert. Cheikh Hamad a toutefois créé la sensation en 2019 en mettant aux enchères plus de 350 pièces dont le diamant Arcot II ayant appartenu à la reine Charlotte d’Angleterre. Une opération orchestrée par Christie’s, qui a rapporté 109 millions de dollars. Soit le deuxième plus gros montant de l’histoire, derrière la vente des bijoux d’Elizabeth Taylor.

Derrière Al-Thani, un holding

Pourquoi s’être séparé d’une partie de la collection ? Selon son entourage, le Qatarien ne souhaiterait pas se répéter en exposant des bijoux à l’hôtel de la Marine et la vente financerait l’acquisition de nouvelles œuvres. Si Hamad est le vrai maître d’œuvre de la collection, difficile de savoir jusqu’à quel point elle lui appartient. Officiellement, il ne serait que le "conseiller culturel" de l’entité The Al-Thani Collection Foundation (enregistrée sur l’île anglo-normande de Guernesey), qui s’occupe du mécénat et des expositions. Certaines acquisitions ont été faites à titre personnel. Mais beaucoup sont réalisées par le biais du holding Qipco, qui détient aussi la société française Musée de la Collection Al-Thani, chargée de gérer les activités liées à l’hôtel de la Marine.

Qipco, dont le siège se situe à Doha, est présidé par le père Abdullah ; Hamad en est directeur général et coactionnaire avec ses cinq frères. La société d’investissement a des intérêts dans le high-tech, la joaillerie, l’automobile, les courses hippiques ou encore le BTP. Sa filiale Midmac a rénové le Khalifa International Stadium, l’enceinte historique de Doha, en vue de la Coupe du monde de football 2022 ; l’un de ses sous-traitants s’était d’ailleurs fait épingler par Amnesty International pour les mauvaises conditions de travail des ouvriers. En France, ­Qipco détient, à travers son autre filiale Mannai Corporation, le groupe GFI Informatique, rebaptisé Inetum, qui emploie 27 000 salariés et pèse 2,2 milliards de chiffre d’affaires.

Accaparé par le business familial et la collection, cheikh Hamad se tient à l’écart de la politique nationale. Il laisse le leadership culturel à la sœur de l’émir, Al-Mayassa, qui supervise les grands musées du pays. "Elle est à la manœuvre pour les achats d’art moderne ou contemporain, qui intéressent moins Hamad", note un connaisseur. Elle a pris la suite de Saud ben Mohammed al-Thani, l’ex-ministre de la Culture, et mentor de cheikh Hamad selon ses proches. "En plus de leur profonde amitié, Son Altesse a beaucoup appris de la grande ­expérience de cheikh Saud comme collectionneur." Ce dernier avait toutefois tendance à confondre sa collection personnelle avec celle des musées nationaux, ce qui lui vaudra disgrâce et ennuis judiciaires. Acheteur compulsif, il a aussi laissé quelques ardoises à sa mort. De quoi inciter son "poulain" à une certaine prudence.

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Hamad ben Abdullah al-Thani, en 2018, à Windsor. S’il partage son temps entre Londres et Doha, c’est en France que le collectionneur de 39 ans a forgé son goût pour l’art. (M. Mumby/Indigo/Getty Images)

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Elisabeth II avec Hamad à l’hippodrome d’Ascot, en 2013. Le holding Qipco, que le cheikh codirige avec ses frères, détient des intérêts dans de nombreux secteurs, dont les courses hippiques. (Rex/D. Hartley/Rex/Sipa)

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Commode de Jean-Henri Riesener,l’ébéniste favori de Marie-Antoinette. Cheikh Hamad a dépensé 1,2 million de dollars chez Christie’s pour s’en emparer. Ce chef-d’œuvre de marqueterie est ainsi revenu à la Marine après deux siècles et demi d’exil. (RMN)

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Salon de réception de la Dudley House, à Londres. Cette résidence aristocratique duxviii siècle, s’étendant sur 4 000 mètres carrés et 17 pièces, est la propriété la plus spectaculaire du cheikh Hamad. Conviée à un dîner, la reine Elisabeth II aurait été subjuguée. (Dudley House photographiée par J. Becker/Contour By Getty Images)

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Devant de corsage Belle Epoque de Cartier. Cette magnifique pièce fut vendue aux enchères en 2019 pour 10,6 millions de dollars. (Christie’s)

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Tête en calcédoine et buste en vermeil de l’empereur Hadrien (XIII siècle). Un des joyaux de la Collection Al-Thani. (N. Moss/Todd White Art Photography/The Al Thani Collection)

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