Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Pourquoi les NFT sont devenus un sujet sensible dans le jeu vidéo

logo de Le Monde Le Monde 23/12/2021 Pierre Trouvé

Ces certificats de propriété d’objets virtuels, qui s’achètent et se vendent au prix fort, rend-il les jeux vidéo meilleurs ? La question divise l’industrie et les joueurs. Tour d’horizon de cette tendance qui a marqué l’année vidéoludique.

La volte-face a été aussi rapide qu’inattendue. Le 16 décembre 2021, à peine vingt-quatre heures après l’annonce de l’intégration de NFT dans S.T.A.L.K.E.R. 2, un jeu prévu pour le 18 avril 2022, le studio de développement GSC Game World fait marche arrière. La suppression de tout projet lié à ces fichiers numériques qui garantissent la propriété d’objets virtuels uniques est annoncée.

Tant pis pour les projets du studio, qui souhaitait ainsi mettre en vente des visages et des objets uniques pour les personnages de son jeu : sur Twitter, il fait son mea culpa, tentant de rassurer ses fans avant le lancement d’un titre qui fait partie des plus attendus de l’année 2022.

Car dans l’industrie vidéoludique, le sujet des NFT peut se révéler aussi radioactif que les paysages désolés de Tchernobyl mis en scène dans ce jeu de tir élaboré en Ukraine.

Le « b.a.-ba » du NFT

Non-fungible token (NFT) peut être traduit par « jeton non fongible » en français : il fait office de certificat de propriété unique pour un fichier numérique : morceau de code, image, GIF, vidéo, objet ou encore personnage de jeu vidéo.

L’authenticité des NFT est garantie par le recours à une base de données cryptographiée appelée blockchain, « chaîne de blocs » en français. On peut se figurer une blockchain comme un grand registre des transactions effectuées en ligne, consultable et modifiable par tous. Elle n’est pas contrôlée par une entité ou un individu mais décentralisée : toute opération de modification doit être validée par des calculs effectués automatiquement par les ordinateurs d’autres utilisateurs de cette blockchain.

Il existe différentes blockchains : à partir de 2014, les NFT se sont principalement développés sur Ethereum. Mais aujourd’hui, leurs créateurs peuvent s’appuyer sur celle de leur choix.

Pourquoi en parle-t-on dans les jeux vidéo ?

Depuis le lancement en 2017 de CryptoKitties, premier jeu vidéo dont les personnages sont des NFT, ce secteur a constitué une petite niche pour des investissements en cryptomonnaie.

Le site spécialisé Nonfungible.com considère que le segment consacré aux jeux vidéo représentait 7 % du volume du marché des NFT au troisième trimestre 2021. C’est peu, mais cela suffit à en faire le troisième secteur de ce domaine, après le marché de l’art (9 %), lui-même très loin derrière les objets à collectionner (76 %).

La situation a évolué en raison de l’intérêt pour les NFT de quelques géants du jeu vidéo, comme Square Enix, Ubisoft, Zynga ou Electronic Arts. Le phénomène a pris de l’ampleur cette année en raison de l’envolée de leurs prix. L’acquisition la plus iconique de l’année est celle de l’œuvre numérique Everydays : the First 5 000 Days, de l’artiste Beeple. Ce NFT, un assemblage de dessins disponibles gratuitement en ligne, a été acquis le 11 mars pour 69,3 millions de dollars (57,8 millions d’euros) chez Christie’s. Pas étonnant que les acteurs traditionnels de l’industrie vidéoludique y voient un moyen de générer de nouveaux revenus.

Un NFT de la première page de Wikipedia s’envole à 750 000 dollars aux enchères

A quoi ressemblent concrètement les NFT dans les jeux vidéo ?

Les NFT prennent aujourd’hui des formes multiples dans les jeux. Cette technologie est utilisée afin d’assurer la traçabilité et le caractère unique d’objets que les joueurs peuvent trouver ou acheter. Selon Nonfungible.com, près de deux tiers des échanges sont consacrés au loot (« butin », en anglais), c’est-à-dire des accessoires pour équiper son personnage. Par exemple, les NFT proposés par Ubisoft sur Tom Clancy’s Ghost Recon Breakpoint (2019) étaient des casques, des pantalons et des fusils numérotés.

NFT : Ubisoft lance la plate-forme Quartz, fraîchement accueillie par les internautes

Toujours selon Nonfungible.com, le dernier tiers des échanges de NFT vidéoludiques concerne les jeux qui reposent entièrement sur une blockchain, tels Rumble Kong League, Gods Unchained ou Axie Infinity. Comme CryptoKitties, ils se différencient des jeux classiques en associant leurs personnages ou objets centraux à des NFT que le joueur peut vendre ou acheter.

Ces titres ressemblent à des jeux mobiles assez basiques. Beaucoup se contentent de proposer une variante « crypto » (c’est-à-dire un jeu qui repose sur une blockchain et qui intègre des NFT) de jeux existants, par exemple les cartes façon Hearthstone pour Gods Unchained ou une sorte de jeu de rôle inspiré de Pokémon pour Axie Infinity.

Notons également le développement d’espaces virtuels qui se revendiquent comme des « métavers NFT ». Decentraland et The Sandbox sont les représentants plus connus de ces univers numériques ouverts. Les moindres parcelles de terrain et objets qui y sont créés par les joueurs sont destinés à être achetés et vendus sous forme de NFT. Malgré la proximité des métavers avec les jeux vidéo, Nonfungible.com ne les fait pas entrer dans la même catégorie. Le site estime ainsi que ce segment représente 2 % du marché des NFT au troisième trimestre 2021.

Le métavers, prochaine génération d’Internet, pourrait rebattre les cartes du numérique Se faire servir un cocktail par une pieuvre ou ouvrir un casino : le métavers, univers virtuel de tous les possibles

Quels sont les intérêts ?

La philosophie des NFT dans le jeu vidéo repose sur le transfert de la propriété d’un élément d’un jeu depuis l’éditeur vers le joueur. Le système décentralisé des blockchains lui garantit l’authentique propriété d’un fichier numérique. En outre, une fois qu’il en est propriétaire, il est assuré de le rester, même si l’éditeur en décide autrement ou met la clé sous la porte.

Mais, dans les faits, que gagne ce joueur en termes d’expérience de jeu ? Pour le moment, rien de nouveau. Les NFT restent cosmétiques – et de tels accessoires vendus séparément n’ont pas attendu la blockchain pour pulluler dans les jeux vidéo : le jeu Counter-Strike le fait depuis des années, à la seule différence que la certification des transactions est assurée par l’éditeur du jeu plutôt que par une blockchain décentralisée.

Leur intérêt est surtout financier. Son détenteur peut espérer tirer des profits lors de la revente d’un NFT lié à l’élément d’un jeu sur des plates-formes externes. Rien d’étonnant à ce que le phénomène intéresse surtout les investisseurs du secteur des cryptomonnaies.

Il attire aussi des personnes qui envisagent de s’assurer un salaire simplement en s’adonnant à un jeu blockchain. La pratique a notamment pu être observée aux Philippines où les profits générés par la pratique d’Axie Infinity se sont révélés supérieurs à certains emplois.

Déjà fièrement revendiqué par les jeux blockchains, comme Axie Infinity ou Voxies, la formule « play to earn », c’est-à-dire jouer pour gagner des revenus, est désormais un modèle défendu par des acteurs traditionnels de l’industrie. Andrew Wilson, le PDG d’Electronic Arts, le considère comme « une part importante du futur de l’industrie ». Dans une tribune publiée dans L’Obs, Nicolas Pouard, directeur du laboratoire d’innovation d’Ubisoft, l’évoque comme la promesse d’un « retour significatif sur l’investissement en temps et en efforts des joueurs » en plus du divertissement, du savoir ou de la socialisation. Mais rémunérer les joueurs rendra-t-il les jeux vidéo meilleurs ?

Pour les créateurs de jeux vidéo aussi, les NFT et le modèle du « play to earn » sont un moyen de gagner de l’argent. Ils peuvent même servir à lever des fonds : le 11 décembre, le créateur Peter Molyneux (Fable, Black and White) a sorti Legacy, son dernier projet, de l’indifférence totale dans laquelle il était tenu depuis 2019, en le convertissant en jeu blockchain. Il aurait ainsi vendu pour plus de 47 millions d’euros de NFT, selon les calculs du site spécialisé Ars Technica, alors que le lancement du jeu n’est prévu que pour 2022.

Le transfert d’un NFT d’un jeu à l’autre est-il possible ?

Face aux critiques quant à l’intérêt limité des NFT, certains de leurs promoteurs promettent que cette technologie pourrait permettre d’utiliser un même objet d’un jeu à l’autre. Cette perspective alléchante est désignée par le terme d’« interopérabilité ». Nicolas Pouard d’Ubisoft y voit la possibilité « de repousser les limites de ce qui est possible aujourd’hui » étant donné que « les objets (et leur “tokens” NFT) ne seront plus limités à l’environnement d’un seul jeu, permettant une véritable interconnexion entre mondes virtuels ».

Mais le fait que cela soit possible techniquement ne signifie pas que ce sera réalisé un jour, tant cette idée s’apparente, dans les faits, à une véritable usine à gaz. Rappelons qu’un NFT ne stocke pas directement un élément de jeu, mais certifie uniquement qu’on le possède bien. Pour qu’une arme, un personnage ou n’importe quel autre élément d’un jeu A soit utilisable au sein d’un jeu B, il faudrait que les créateurs de ce dernier développent pour chaque objet unique des graphismes, des animations et adaptent ses caractéristiques aux règles de leur jeu. Une vision totalement fantaisiste.

Un phénomène qui divise

Les arguments à l’encontre de l’implémentation de NFT dans le jeu vidéo se multiplient parmi les joueurs. Ils s’expriment notamment sur les réseaux sociaux lors de l’annonce de projets de jeux vidéo liés aux NFT, comme par exemple celle de Quartz d’Ubisoft, de GSC Game World ou même l’expérimentation (avortée) de l’introduction de la cryptomonnaie Ether sur Discord, plate-forme de discussion très appréciée dans le monde du jeu vidéo.

Des joueurs affichent une hostilité manifeste envers l’explosion des cours des NFT, qui peut sembler irrationnelle, et l’opacité des investissements dans les cryptomonnaies, qui laisse beaucoup d’observateurs dubitatifs. On leur reproche aussi leur impact environnemental : les blockchains sont généralement très consommatrices en énergie.

CryptoPunks, Cool Cats, Fame Lady Squad… Les avatars en NFT, entre succès surprise et arnaques

La profession est elle-même divisée. Alors que les patrons d’Electronic Arts ou d’Ubisoft ne cachent pas leur volonté d’intégrer le mouvement, Phil Spencer, le patron d’Xbox, la division jeux vidéo de Microsoft, s’est déclaré soupçonneux à leur encontre, dans une interview au site Axios.

Valve a également interdit l’intégration de jeux fondés sur des blockchains et permettant l’échange de NFT ou de cryptomonnaies sur sa plate-forme en ligne Steam. D’autres poids lourds du secteur, comme Nintendo, Sony ou Activision Blizzard ne se sont toujours pas exprimés sur le sujet.

Cette question sensible crée également des fractures au sein des studios. Un communiqué publié par le syndicat Solidaires Informatique Jeu vidéo, le 14 décembre, met en lumière un désaccord profond entre certains employés d’Ubisoft et la stratégie officielle de l’entreprise, très engagée dans la voie des NFT. Dans ce document, les NFT sont qualifiés de « nuisibles, sans valeur et sans avenir ».

En réponse, le 21 décembre, un des cadres de l’entreprise confiait sur un site consacré aux cryptomonnaies qu’il considère que cette expérimentation est « un changement majeur qui prendra du temps ». Contrairement à la structure plus modeste GSC Game World, qui a préféré changer son fusil d’épaule après le revers qui menaçait le lancement de son jeu S.T.A.L.K.E.R. 2, Ubisoft maintient le cap, assurant que les critiques ont été entendues, plutôt que d’y répondre.

Publicité
Publicité

Plus d'infos : Le Monde

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon