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Le poème du lundi : aujourd'hui, «sous la rangée de néons, elle essuie les tables, formica blanc»

logo de Liberation Liberation 18/03/2019 Guillaume Lecaplain
Le poème du lundi. Le poème du lundi.

Chaque semaine, «Libération» vous propose de lire un texte issu d'un recueil qui fait l'actualité. Ce lundi, des auteurs réunis par la beauté.

Difficile de faire plus casse-gueule que le thème du Printemps des poètes cette année. La beauté, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, c’est la tarte à la crème de la poésie, le haut risque de franchir la ligne du mièvre. Ce n’est heureusement pas le cas dans les anthologies publiées à l’occasion de l’événement. Deux maisons − le Castor Astral et Bruno Doucey − ont réuni les textes de dizaines d’auteurs autour du sujet : 62 signatures pour le premier, 105 pour le second, dont la moitié sont des femmes. Les textes viennent de recueils déjà publiés mais les deux livres comportent un certain nombre d’inédits, proposant ainsi un très bon aperçu de la création d’aujourd’hui.

Parmi les (très nombreux donc) auteurs, on peut citer Murielle Szac, Jean-Pierre Siméon, Valérie Rouzeau, Jeanne Benameur, Béatrice de Jurquet, Albane Gellé chez Bruno Doucey, Lucien Suel, Jacques Roubaud, Cécile Coulon, William Cliff, Marie-Claire Bancquart, Zéno Bianu, Dominique Fabre ou Guy Goffette chez le Castor Astral.

Puisqu’il fallait bien en choisir un, voici le texte de Fabienne Swiatly déniché dans l’anthologie de Bruno Doucey. Swiatly est née en 1960 en Moselle, elle vit actuellement à Lyon. Dans ses romans, nouvelles ou poèmes, elle tient à «se souvenir que l’on vient d’un champ de patates, des aciéries, de la lutte des sidérurgistes…», explique-t-elle : sa littérature pourrait être qualifiée de sociale. Le poème ci-dessous est un inédit.

Fabienne Swiatly, «Elles sont au service»

L’écran tétanise le haut du corps malgré le mouvement habile des doigts sur le clavier gris clair. Les yeux voient quelque chose qui échappe au monde extérieur et ne se partage pas en ce lieu. Zone de confidentialité. Devant l’ordinateur le dos a toujours quelque chose de courbé. Puis les yeux renversent les cils, mascara noir, elle pose la question incroyable : Vous désirez ?

Sous la rangée de néons, elle essuie les tables, formica blanc, rince l’éponge dans le seau jaune où gonflent les miettes de pain collées entre elles. Rose son tablier et sur la poche un badge épinglé avec son prénom d’origine africaine. Le regard suit le cheminement humide de l’éponge sur la table et toutes les salissures du repas finissent dans un seau, bleu celui-là. Dans la poche du tablier le téléphone qu’elle a oublié d’éteindre, sonne. Une valse de Strauss.

Elle s’assoit sur le lit des patients comme elle s’assoit sur le protocole, elle ne vient pas soigner des chiffres mais des personnes. Une robe de couleur vive sous la blouse blanche, un badge avec le nom écrit petit dessus, ça brille. Son corps va à la rencontre de l’autre corps qui est vieux avant d’être malade. Ses doigts touchent la peau aux veines saillantes, rétrécie jusqu’à l’os. Une main ne peut pas toujours avancer gantée.

L’enfant s’accroche à elle de ses doigts mollusques, elle le retient sans perdre de vue les autres petits qui jouent dans la salle aux larges baies vitrée : Maman va revenir. Mais tout à l’heure est une éternité pour l’enfant qui ravale ses pleurs. De sa main elle l’attire contre son ventre sans penser à la morve qui va salir le tee-shirt, elle est un rocher fidèle dans le ressac des départs.

Elle parle d’une voix énergique et rapide sans jamais cesser de travailler, ce n’est pas l’heure de la pause. Elle aime la grande maison de l’écrivain dont elle s’occupe, et rectifie, menton levé : Je ne suis pas femme de ménage mais maîtresse de maison. Puis elle ouvre grand les fenêtres, regarde le fleuve lourd en sable à cette saison. Son corps est à l’arrêt un bref moment.

A bout de bras elle porte le tas de linge, après le grand tri, jusqu’à la gueule des machines. L’incontinence du monde ne la gêne pas. Quand elle quitte la blouse et le masque de protection, sa tenue de travail compose avec une couleur dite vert d’eau. Puis il lui faut défroisser les draps qui claquent dans l’air avant le grand repli jusqu’aux armoires. Elle aime son métier de lingère dont le nom convoque la littérature classique.

Si jeune et pourtant, c’est un enfant qu’elle aide à mettre au monde. On aurait préféré une matrone, une de celles sans âge qui vous rassure, mère universelle. Celle-ci, on l’imagine danser le samedi soir dans une robe légère, un verre d’alcool à la main. Elle sait pourtant trouver les mots qui réconfortent pendant le long travail qui donne la vie. Un sourire frais jusqu’à vous, visage étiré par la fatigue, quand l’enfant pousse son premier cri.

Elle ramène délicatement le cheveu rare sur l’arrière de la tête avec une brosse douce qui rappelle celle qu’on utilise pour les nouveau-nés. Pose sa main sur l’avant-bras qui tremble, peau jaune sur le blanc raide du drap. Ses kilos en trop sont une entrave à ses mouvements, elle ne s’économise pas pour autant. D’une voix paisible, elle dit au visage vieux et lointain : Voilà. Vous êtes toute belle.

Dans une camionnette rouillée sur le terrain chaotique des chantiers, ville éventrée, elle ouvre son sexe pour quelques euros. Bougies allumées derrière le pare-brise pour signaler la disponibilité. Parfois le gilet fluo au bout de l’antenne quand il lui faut se garer dans le contrebas du périphérique. Les lèvres sont lourdes d’un rouge brillant et gras, les seins visibles à l’échancrure de la robe. Madone des terrains vagues, elle attend les hommes le long des champs de colza.

La Beauté, éd. Bruno Doucey, 272 pages, 20 euros. Pour avoir vu un soir la beauté passer, éd. le Castor astral, 240 pages, 15 euros.

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