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Pesticides : Derrière les « zones-tampon » de 150 m, une foule de questions

logo de 20 Minutes 20 Minutes 10/09/2019 Fabrice Pouliquen

Interdire l’épandage de pesticides à moins de 150 m des habitations… L’idée fait son chemin en France, à mesure que des maires prennent des arrêtés en ce sens. Mais pourquoi cibler uniquement les pesticides de l’agriculture conventionnelle ?

Un agriculteur épand un produit phytosanitaire dans ses vignes pour se prémunir des maladies, près de Saint-Emilion (Gironde), le 26 avril 2018. © GEORGES GOBET / AFP Un agriculteur épand un produit phytosanitaire dans ses vignes pour se prémunir des maladies, près de Saint-Emilion (Gironde), le 26 avril 2018. AGRICULTURE - Interdire l’épandage de pesticides à moins de 150 m des habitations… L’idée fait son chemin en France, à mesure que des maires prennent des arrêtés en ce sens. Mais pourquoi cibler uniquement les pesticides de l’agriculture conventionnelle ?

« S’il devait y avoir des zones de non-traitement de 150 m, (…) nous serions obligés d’acheter de l’alimentation venue d’ailleurs »… Le 4 septembre, sur Europe 1, Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, répétait son opposition à l’idée d’établir partout en France des zones-tampons de 150 m, sans pesticides, autour des habitations.

Le 18 mai dernier, Daniel Cueff, maire de Langouët (Ille-et-Vilaine) , a lancé un pavé dans la mare en signant un arrêté, depuis suspendu par la justice, interdisant l’épandage de pesticides de synthèse, utilisés en agriculture conventionnelle, dans un périmètre de 150 m autour des habitations. Depuis, une quarantaine de maires ont pris des arrêtés similaires. En réponse, le gouvernement a ouvert ce lundi, et pendant trois semaines, une consultation publique sur les distances minimales à respecter entre habitations et zones d’épandage.

20 % des terres agricoles en zone de non-traitement ?

Est-ce une opportunité de débattre dans un cadre plus apaisé ? C’est ce qu’espère Christian Durlin, président de la chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais et membre de la FNSEA. L’agriculteur invite déjà à s’interroger sur la surface de terre agricole qui tomberait sous le coup de ces bandes de non-traitement de 150 m si les 36.000 maires de France prenaient tous des arrêtés anti-pesticides. « Le calcul est compliqué à faire », indique Cécile Claveirole, pilote du réseau « agriculture » à  France nature environnement (FNE). « Pas tant que ça si on s’appuie sur les données cartographiques en ligne, rétorque Christian Durlin. Nous avons fait ce travail dans notre département. Ces zones de non-traitement concerneraient 36 % de notre surface agricole. Soit environ 300.000 hectares. » A l’échelle du pays, ce serait 20 % de la surface agricole qui tomberait en zone de non-traitement, évalue-t-on au cabinet du ministre de l’Agriculture, qui invite à avoir en tête que 150 m représentent la longueur d’un terrain de football [davantage, en réalité].

D’où la crainte, avancée par Didier Guillaume, que nous soyons contraints d’importer une plus grande part de notre alimentation. La France en importe déjà 20 % et pourrait importer davantage de produits qu’elle n’en exporte à compter de 2023, pointait un rapport du Sénat, en mai dernier.

« Une crispation après une décennie d’engagements non-tenus »

Pour Cécile Claveirole comme pour Arnaud Gauffier, co-directeur des programmes au  WWF France, Didier Guillaume joue avec nos peurs. « Nous ne demandons pas que ces zones de 150 m deviennent des friches, mais qu’on y cultive sans utiliser de pesticides de synthèse », indique la première. « Surtout, si on épand tant de pesticides en France, c’est pour produire des quantités astronomiques et pouvoir exporter à l’étranger, ajoute Arnaud Gauffier. Un autre modèle est possible. Il consisterait à produire peut-être un peu moins, mais mieux, en transformant directement les aliments en France. Pas sûr, alors, que nos importations augmentent. »

Arnaud Gauffier voit, dans la multiplication de ces arrêtés anti-pesticides, l’illustration « d’une crispation de la société après une décennie d’engagements non tenus par la profession agricole ». En 2007, le Grenelle de l’environnement avait acté le lancement du plan Ecophyto, dont l’objectif principal était de réduire de moitié l’usage des pesticides en France d’ici à 2018. Fin 2015, devant le retard pris, Stéphane Le Foll, alors ministre de l’Agriculture, avait repoussé l’objectif à 2025. « Nous sommes encore très loin du compte, même si quantité d’agriculteurs disent avoir investi dans des outils d’épandage de précision et ne plus épandre que quelques grammes de pesticides par hectares, contre des kilos par le passé, reprend Arnaud Gauffier. Mais les actuels pesticides sont beaucoup plus concentrés qu’autrefois. Il ne faut alors pas raisonner en volume, mais en nombre de dose unité. Et cette indicateur a augmenté de plus de 12 %, en valeur, entre 2012 et 2016. »

« Ce ne sont pas les parcelles agricoles qui empiètent sur la ville »

Imposer ces zones de 150 m permettrait d’ajouter 20 % de surface agricole utile supplémentaire aux 7,5 % déjà cultivés en bio [soit 2 millions d’hectares]. Une conversion à marche forcée qui ne plaît guère à Étienne Ferrand, agriculteur et maire LR de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier). L’élu fustige un emballement médiatique autour de ces arrêtés anti-pesticides et en pointe les incohérences. « Ce ne sont pas les parcelles agricoles qui empiètent sur la ville mais bien l’inverse, commence-t-il. Dans ma région, nous avons des vignes vieilles de 60 ans. Les maisons se sont construites autour et on demanderait aujourd’hui aux viticulteurs de réorganiser leur production à leurs abords, au risque de perdre une bande de 150 m de terre ? » « Pourquoi ne pas plutôt demander aux promoteurs immobiliers de prévoir, sur leurs terrains, cette zone tampon de 150 m ? », s’interroge-t-on au ministère de l’Agriculture.

Les pesticides de l’agriculture biologique, le grand absent ?

Christian Durlin et Étienne Ferrand regrettent aussi que les arrêtés pris jusqu’à présent ne mentionnent pas les pesticides utilisés en agriculture biologique. « Une partie de mon exploitation est en bio, précise le premier. Et je n’ai d’autres choix que d’utiliser sur ces surfaces du cuivre, du soufre et des insecticides. C’est impossible autrement. » Or, mal appliqués, « ces produits sont tout aussi dangereux pour l’homme et l’environnement », poursuit Étienne Ferrand qui, sur Twitter, poste la série des recommandations apposée sur un bidon de cuivre.

Mais le maire de Saint-Pourçain-sur-Sioule élargit un peu plus le débat encore, en y incluant les produits d’entretien de la maison, les traitements anti-puces pour les chiens et chats et certains produits de traitement utilisés dans le secteur du bâtiment. « Quantité de ces produits sont aussi très toxiques, rappelle-t-il. Le fipronil, un anti-parasitaire utilisé pour les chats, est interdit depuis des années en agriculture. Si on impose aux agriculteurs des zones de non-traitement de 150 m, la logique voudrait aussi qu’on se penche sur ces produits-là. »

Une question de priorité ?

Arnaud Gauffier et Cécile Claveirole n’éludent pas ces enjeux. Tant celui de l’artificialisation des sols que celui de l’encadrement des produits d’entretien. « Les ONG demandent régulièrement à l’État d’agir sur ces dossiers parallèles, indique le co-directeur des programmes au WWF France. Quant aux zones de non-traitement aux pesticides, il faudra en effet qu’elles entrent dans les détails et se penchent sur les produits utilisés en bio. »

Tout serait alors une question de priorités. Pour Arnaud Gauffier, les pesticides agricoles arrivent forcément en tête de liste. « Parce qu’ils sont épandus en milieu ouvert et impactent des êtres vivants qui n’ont rien demandé, justifie-t-il. Des hommes et des femmes. Mais aussi la faune et la flore.souvent en première ligne d’ailleurs. »

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