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Alaa el-Aswany : « Je suis un éternel opposant »

logo de Le Point Le Point 12/07/2020 Propos recueillis par Hassina Mechaï
© Fournis par Le Point

Il est sans doute l'écrivain égyptien vivant le plus connu au monde. Alaa el-Aswany vient de sortir un essai, Le Syndrome de la dictature*, navigation à vue entre les apories, écueils et courants de cette question : qu'est-ce qu'une dictature et quels en sont les symptômes sociaux, culturels et évidemment politiques. Les chiffres sont éloquents et rappelés très vite par l'auteur égyptien : dans son rapport de 2017, l'ONG américaine Freedom House, seulement 39 % de la population mondiale vivent dans des pays libres. 25 % dépendent de régimes autoritaires. Et 36 % connaissent la dictature. Chiffres vertigineux. Cette réalité humaine, Alaa el-Aswany a pu l'observer dans son propre pays. Pourtant, il a cru au changement et a participé à la révolution de 2011. Mais depuis, l'eau du Nil a coulé sur le même paysage figé : le Raïs est mort, vive le Raïs. Alors Alaa el-Aswany ausculte. Il prend le pouls politique des sociétés soumises à la dictature, tente d'en comprendre la fièvre politique, l'affaiblissement organique général, l'apathie culturelle, la corruption de tous les membres. Entretien.

Couverture de l'ouvrage d'Alaa el-Aswany : « Le Syndrome de la dictature ».  © DR

Le Point Afrique : Quelle est la genèse de ce livre et pourquoi l'avoir pensé sous cette forme ?

Alaa el-Aswany : L'idée est née d'une maison d'édition britannique. Elle m'a proposé de mener une longue conversation sur le sujet de la dictature qui aurait dû être publiée sous la forme d'une interview. Ce sujet est central dans les romans. Ces conversations, pour lesquelles je me documentais beaucoup, ont fini par déboucher sur ce livre. Je creusais des idées qui m'intéressaient et dont j'espérais qu'elles intéresseraient les lecteurs. Puis j'ai besoin d'une pause entre deux écritures romanesques et je le fais par l'écriture d'essais ou articles plus politiques. Ce livre a traduit cette phase de sortie du romanesque. J'ai choisi de lui donner la forme d'une auscultation médicale d'une société qui connaît la dictature, car il me semble que la dictature est précisément une maladie. Je suis dentiste de formation, avec ce regard scientifique qui pose la différence entre une maladie et un syndrome. Ce dernier suppose des symptômes qui se répètent toujours ensemble. Il me semble que la dictature, selon ce que j'ai pu étudier et observer, présente aussi des symptômes concomitants. Voilà pourquoi la dictature est selon moi un syndrome plutôt qu'une maladie.

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Comment éviter, en suivant votre analogie médicale, de tomber dans le piège selon lequel il y aurait des corps sociaux ou culturels plus disposés à développer le syndrome de la dictature ?

Je ne pense évidemment pas que certains peuples sont par nature condamnés à connaître et subir la dictature. Il me semble simplement qu'il est des moments de l'Histoire propices à l'instauration d'une dictature. L'Allemagne, après la défaite de la Première Guerre mondiale, a perdu sa confiance et fierté, dans une situation totale de chaos et de pauvreté. Tout était prêt pour que s'installe la dictature. L'Italie, tout autant, a connu une situation chaotique et de pauvreté avant le fascisme. Les Chemises noires, qui avaient pour programme simple l'ordre, ont été accueillies par le peuple. Mais il reste que la culture est également un élément important pour amener à une dictature. La religion aussi, qui suppose une soumission aveugle à une autorité supérieure, permet d'accepter plus facilement la dictature.

Mais n'est-ce pas faire de la religion l'antichambre obligatoire de la dictature ? Il a existé des dictatures laïques et qui réprimaient toute religion?

Je parle d'une façon d'interpréter la religion. Car, effectivement, la religion peut tout autant être une force révolutionnaire. Tout dépend, encore une fois, de la lecture qui en est faite. Toutes les religions, à leur commencement, ont été révolutionnaires. Le souci est que ces religions s'institutionnalisent par la suite et se dotent d'une structure, ce que j'appelle « un establishment ». Elles perdent leur dynamique révolutionnaire et deviennent une force réactionnaire.

Vous écrivez aussi que l'islam politique est le reflet de la crise de la classe moyenne. Mais n'est-ce pas aussi une aspiration politique ?

La leçon de l'Histoire nous enseigne que religion + politique = fascisme. Tout simplement, car la religion est absolue et on ne peut faire fonctionner une démocratie sur la base de vérités absolues. L'islam politique, porté par les Frères musulmans en Égypte en 1928, n'était pas majoritaire en Égypte. Jusqu'à la prise de pouvoir par Nasser en 1952, toutes les élections organisées de façon juste et propre n'ont pas vu leur victoire. Les islamistes perdaient ces élections et les Égyptiens votaient plutôt pour le parti d'obédience libérale « La Délégation ». L'islam politique ne peut pas dominer dans un régime démocratique. Dès 1952, avec l'annulation du système démocratique par Nasser, l'Égypte s'est retrouvée coincée entre le fascisme militaire et le fascisme religieux. Le pays se débarrasse d'un fascisme pour tomber dans l'autre.

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Vous évoquez votre père dans le livre. Il était socialiste. Comment vous a-t-il influencé politiquement ?

Mon père ne m'a pas seulement enseigné ; il m'a totalement formé. Je me souviens, quand j'étais petit, que je le voyais avec ses amis écrivains, artistes. Enfant unique, je passais mon temps avec lui, et il m'emmenait à des réunions politiques avec ses amis. J'avais 19 ans quand il est mort. C'est lui, qui constatant mon désir d'écrire, m'a conseillé d'avoir un métier qui me rendrait indépendant. Il disait qu'un écrivain dans une dictature devait avoir un métier qui le mettrait à l'abri financièrement. Il avait raison et je suis devenu dentiste. Je gagnais ainsi ma vie et j'ai pu écrire de façon libre. Mon père était très engagé et militant. Il a payé ses engagements et a été mis en prison pour la cause sociale. C'est cette expérience qui lui a permis de faire le diagnostic du régime de Nasser. Il disait, par exemple, que Nasser avait achevé des projets pour lesquels d'autres avaient combattu pendant des années. Il estimait pourtant que cela ne tiendrait pas, car, selon lui, nul changement n'était assuré sans la liberté. On lui disait qu'il exagérait quand il annonçait que tout tomberait une fois Nasser disparu. C'est exactement ce qui s'est passé. Dès que Nasser est mort en 1970, tout s'est écroulé, tous les projets portés par lui se sont écroulés. C'était prévisible, car ces projets n'étaient pas portés par le peuple, mais totalement par le président égyptien.

Il pensait aussi que les droits sociaux sans droits politiques, dont la liberté, ne suffisaient pas à eux seuls. Pourtant, certains découplent ces droits, prétendant que tant que les peuples, notamment du Sud, peuvent manger, peu importe qui les dirigent.

Ces droits se combinent. Et penser que pour certains peuples, il leur suffit d'avoir à manger sans liberté est du racisme pur. La liberté est une aspiration humaine et plus largement elle concerne tout être vivant. Dissocier droits sociaux et droits politiques est une forme de colonialisme qui subsiste en pensée.

Toute dictature s'inscrit dans un jeu international et certains dictateurs n'auraient jamais pris le pouvoir ou duré s'ils n'avaient été soutenus par d'autres pays. Tout ne s'explique pas par les seuls jeux de politique intérieure?

La question est celle-ci : est-ce que les gouvernements occidentaux défendent leurs intérêts ou les principes ? La réponse est simple : leurs intérêts à l'évidence. Cela rejoint cette idée précédente que certains peuples peuvent « se contenter » de la dictature. Est ainsi justifié le soutien occidental aux dictateurs. A été inventé le terme que je trouve ridicule de « dictateur éclairé ». Il n'existe pas de dictateur ou dictature éclairés. Cette expression indique simplement que ce dictateur est utile aux intérêts occidentaux. Puis le pétrole reste un enjeu si central. Observez Mohammed ben Salman. Il a fait découper un journaliste [Jamal Khashoggi, NDLR], mais rien n'est arrivé, car il a le soutien de certains États. Je parle évidemment des États occidentaux, pas des peuples occidentaux. Le peuple français a soutenu notre révolution quand, à l'époque, Nicolas Sarkozy soutenait Hosni Moubarak. Peu importe les belles phrases sur la démocratie, reste cette vérité. Je n'attends pas grand-chose des gouvernements occidentaux, mais j'attends énormément des peuples occidentaux.

Vous parlez longuement du régime de Nasser. Trouve-t-on dans sa présidence les grands travers qui ont mené à la situation actuelle que connaît votre pays ?

Nasser est le fondateur de la mécanique dictatoriale en Égypte. Avant lui, il n'y avait pas de démocratie absolue évidemment en Égypte, mais il existait un projet démocratique. Le pays était sous occupation britannique et le roi tentait de monopoliser le pouvoir. Mais il y a eu un combat important pour l'Indépendance et pour la démocratie. Nasser a annulé tout cela par son arrivée au pouvoir en 1952, après un coup d'État certes soutenu par le peuple, mais qui demeure un coup d'État. En 1954, il a annulé le système démocratique puis monopolisé le pouvoir. Avec la nationalisation des journaux, il a pu tenir l'information. Emprisonnements des opposants, torture ont accompagné son pouvoir. Sous Nasser, la torture n'était plus un moyen pour arracher les confessions. Elle est devenue une manière de punir. Les gens étaient torturés avant et après leur confession. Il s'agissait de créer ainsi la machine de la peur.

Il est aussi le fondateur d'un schéma d'un homme fort qui s'appuyait sur l'armée? D'ailleurs est-ce qu'Abdel Fattah al-Sissi se réfère aussi à Nasser dans sa façon de diriger l'Égypte ?

Oui, effectivement. L'armée a été mise partout. Nasser a distribué les ministères à ses collègues militaires selon leur loyauté et non selon leurs compétences. Nasser avait pour principe de choisir des gens de confiance à de hauts postes. S'est formée ainsi une espèce de bourgeoisie militaire. Les gens liés à l'armée sont devenus une classe sociale. On retrouve ce phénomène en Amérique latine. L'homme au pouvoir actuellement est un dictateur comme Nasser, qui fait pratiquer la torture également. Mais si, sur le plan économique, Nasser était socialiste, Sissi est libéral. Mais sur le plan politique, c'est la même chose : la dictature.

Vous écrivez également que « la position problématique de l'intellectuel dans la dictature est l'un des symptômes les plus répandus ». Comment vous situez-vous, en tant qu'intellectuel égyptien par rapport à cette position ? Car vous racontez comment vous êtes soumis à des contrôles stricts quand vous entrez et sortez d'Égypte, comment vous faites sortir votre manuscrit contenu dans une clé USB en la cachant dans un tube de dentifrice?

J'ai toujours écrit sur ce que je pense. Je suis un éternel opposant. Pas parce que j'aime m'opposer, mais parce que je suis contre toute dictature. J'étais opposé à Moubarak. J'ai soutenu et participé à la révolution. Puis je me suis opposé aux islamistes. Je suis désormais opposant à Sissi. Dès qu'il est arrivé au pouvoir en 2014, j'ai été, au bout de deux semaines, interdit de télévision et de journaux. J'ai donc accepté des invitations pour enseigner l'écriture créative dans des universités américaines, mais je rentrais régulièrement en Égypte. J'avais des soucis à chaque retour et départ. Après la publication de mon dernier livre Et j'ai couru vers le Nil en 2018, les autorités égyptiennes ont annoncé me poursuivre devant un tribunal militaire. Mes amis et avocats m'ont alors conseillé de ne plus rentrer. Cela fait donc deux ans que je ne suis plus retourné dans mon pays. Mon épouse et mes deux filles vivent avec moi à New York. Mais mon fils est resté au Caire. Il est mathématicien et comédien. Il n'obtient plus désormais de rôle, après des débuts pourtant prometteurs. On lui a dit clairement que c'est « à cause de son père ». Le problème dans toute dictature est que ceux qui ne sont pas d'accord sont considérés comme des ennemis qu'il faut détruire. Tout de lui doit être effacé.

Quand vous observez la situation des pays qui ont connu ce qu'on a appelé les Printemps arabes, comment l'analysez-vous, toujours selon votre paradigme du syndrome ? Le corps est-il épuisé ou est-ce un état passager ?

Ces troubles sont provisoires. Le sens de l'Histoire tranchera dans le sens des révolutions. Toute révolution n'est pas un changement politique normal. La révolution a pour but de tout renverser et de détruire l'ancien système, lequel se défend. Après toute révolution, tout se complique et devient difficile, mais cela reste provisoire. Les armes de la révolution sont morales : le courage, la conscience et la justice. Mais les armes de la contre-révolution sont de vraies armes qui tuent : l'armée, la police, les juges. La loi de l'Histoire pose pourtant que la révolution gagne toujours. Elle doit gagner. Mais elle a besoin de temps. L'avenir est de son côté.

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