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Congo, Gambie, Sénégal : quand les scientifiques de Tara auscultent les fleuves africains

logo de Jeune Afrique Jeune Afrique 03/07/2022 Nicolas Michel

Malgré l’impossibilité d’avoir accès au fleuve Congo, la fondation Tara Océan poursuit sa mission le long des côtes africaines en étudiant les eaux qui se déversent dans l’Atlantique. Et notamment leur pollution.

Mancha Mabaso, à bord de la la goélette française de recherche océanographique Tara, en 2022. © Maéva Bardy Mancha Mabaso, à bord de la la goélette française de recherche océanographique Tara, en 2022.

C’est une vision inhabituelle. Une goélette en aluminium naviguant au large de l’embouchure du Congo ; sur le pont, des hommes jetant des filets dans lesquels ils ne ramènent jamais de poissons, d’autres hommes manipulant d’étranges instruments reliés à des ordinateurs… Après de longues semaines de navigation en mer, le voilier de recherche océanographique Tara s’aventure actuellement au large de l’Angola et de la RDC.

L’objectif des scientifiques embarqués à bord est simple, même si sa mise en œuvre demeure complexe : mesurer la pollution plastique issue de plusieurs fleuves africains et leur impact sur l’océan. Après le fleuve Orange, en Afrique du Sud, et avant la Gambie et le Sénégal, c’est au tour du Congo de subir son examen médical. Même s’il se montre un peu réticent : Tara devait remonter le fleuve jusqu’à Matadi et effectuer une série de prélèvements dans son cours – on parle de plastiques et de microorganismes – mais les autorités congolaises ont placé à 30 000 euros le montant des autorisations pour pouvoir naviguer sur le Congo. Une somme un peu élevée pour quelques échantillons de pollution…

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« La goélette Tara ne remontera pas le fleuve Congo comme initialement envisagé, n’ayant pas obtenu les garanties nécessaires à la navigation sur le fleuve, et le permis de recherche espéré, indique Romain Troublé, directeur de la fondation Tara Océan. Nous nous adaptons en conséquence et consacrerons huit jours de recherche sur le panache du fleuve depuis l’embouchure vers le large, en dehors de la zone économique exclusive de République Démocratique du Congo. Cette étude permettra de documenter l’apport massif de ce fleuve à l’Atlantique sud, à l’instar des travaux menés sur l’Amazone en 2021. »

Étudier les différents polluants

Biologiste marin rattaché au CNRS (France), Douglas Couet est chargé de former les scientifiques aux protocoles de la mission Microbiomes, lancée il y a bientôt deux ans par la fondation Tara Océan. Il assure ainsi la continuité des pratiques, déterminées en amont par les chercheurs dans le cadre du programme AntlantECO de l’Union européenne. Entre chaque escale, le trajet de la goélette est découpé en « stations » au cours desquelles les scientifiques effectuent de multiples prélèvements. « Nous avons prévu de faire cinq stations par fleuve, explique Douglas Couet. Une en mer, une en estuaire, une en aval d’une ville, une en amont de cette même ville, et une dernière le plus en amont possible pour, si possible, atteindre le degré zéro de salinité. Nous allons étudier les différents polluants, en particulier les plastiques, mais pas seulement. »

Depuis la fin du mois d’avril, les équipes de Tara travaillent au large des côtes africaines afin d’étudier cette zone de l’Atlantique sud peu connue des scientifiques. Parmi leurs objectifs, passer au tamis et à la loupe deux grandes zones d’upwelling – au large de la Namibie et du Sénégal – et quatre zones fluviales. Pour y parvenir, les scientifiques du bord disposent non pas d’une loupe et d’un tamis mais de différents instruments de précisions affublés de noms plus ou moins poétiques. Ainsi, le « régent » et le « manta » sont des filets aux mailles très fines permettant de récolter, soit en profondeur pour le premier soit en surface pour le second, les microorganismes qui composent le plancton ainsi que les tristement célèbres microplastiques.

La « rosette » est, elle, un petit bijou de technologie permettant d’aller récupérer de l’eau, avec un système de bouteilles télécommandées, à différentes profondeurs (jusqu’à plus de 1000 mètres). L’intérêt ? Savoir ce que contiennent les différentes couches de la colonne d’eau en fonction de la pénétration de la lumière, du degré de salinité, du taux d’oxygène, de la température, de la quantité de chlorophylle, etc. Autant de mesures fournies par un autre instrument, le CTD (Conductivité-Température-Densité), sorte de thermomètre géant plongé à la verticale jusqu’à plusieurs milliers de mètres sous la surface.

Richesse de l’eau de mer

Une fois remontés sur le pont, les échantillons prélevés subissent différentes opérations en fonction des études menées par les scientifiques : la plupart sont filtrés, certains sont conservés par adjonction de produits chimiques (borax, formol) ou plongés dans l’azote liquide. Tous les trois mois, les échantillons sont envoyés au Génoscope d’Évry (France), qui les fait suivre à différents laboratoires spécialisés pour des analyses qui peuvent prendre deux ou trois ans. Au final, la quantité de données obtenues est très vaste : ADN des microorganismes, nutriments, métaux traces… « Nous avons 30 protocoles à bord, explique Douglas Couet, qui nous permettent à la fois de déterminer la diversité génétique et morphologique du plancton et de caractériser l’environnement physico-chimique dans lequel il vit : l’eau de mer. »

Comme les autorités de certains pays, cette eau de mer peut parfois se montrer récalcitrante. Salée, elle corrode les métaux. Indomptable, agressive, elle met les équipements à rude épreuve. En particulier sur une goélette de 36 mètres qui ne dispose guère d’espace libre. Ainsi, entre Walvis Bay (Namibie) et Luanda (Angola), le câble connecté permettant de descendre la fameuse « rosette » dans les profondeurs a rendu l’âme, attaqué par la rouille. Il a fallu toute l’ingéniosité de Guillaume Bourdin, ingénieur océanographe rattaché à l’Université du Maine (États-Unis) pour bricoler un système de secours.

Chaque respiration est un cadeau du phytoplancton

« Il y a toujours quelque chose qui se passe à bord, je ne suis pas choqué, confie Thulani Makhalanyane, microbiologiste sud-africain embarqué entre Cape Town et Pointe-Noire (Congo). Quand ce n’est pas le matériel qui cède, c’est une personne qui est malade. Il y a toujours des variables que l’on ne peut pas contrôler. Le principal, c’est de savoir s’adapter. Quoi qu’il en soit, tous les prélèvements que nous faisons sur la côte africaine peuvent être utilisés et valorisés car pour l’heure, nous n’avons que très peu de données sur l’océan dans cette région du monde. » Une philosophie que partage Douglas Couet. « On arrive en général toujours à s’adapter aux aléas, dit-il. Il faut être content de ce qu’on a fait, plutôt que de penser à ce qu’on n’a pas fait. Le milieu est exigeant, certes, mais nous allons pouvoir en tirer des enseignements intéressants. Ces eaux sont mal connues. »

Impact sur toute la chaîne alimentaire

Mieux connaître le fonctionnement des océans, dépenser de l’argent pour étudier le plancton pourrait paraître secondaire. Pourtant, notre vie en dépend directement. « Chaque respiration est un cadeau du phytoplancton, écrit Christian Sardet dans son ouvrage Plancton, aux origines du vivant (éditions Ulmer). Les bactéries photosynthétiques et les protistes végétaux produisent autant d’oxygène que toutes les forêts et les plantes terrestres. Et depuis trois milliards d’années, le plancton végétal absorbe d’énormes quantités de gaz carbonique régulant, à travers le cycle du carbone, la température, le climat, ainsi que la productivité et l’acidité des océans. » Autrement dit, protéger les dauphins, les baleines et les cachalots, c’est bien, mais protéger les coccolithophores, les radiolaires, les foraminifères ou les chaetognathes, c’est mieux !

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En 2019, la fondation Tara avait monté une mission spécialement dédiée à l’étude des micro et nano-plastiques qui l’avait conduit à effectuer des prélèvements dans plusieurs fleuves européens : l’Elbe, le Rhin, la Seine, la Loire, la Garonne, l’Ebre, le Rhône, le Tibre. Alors que la présence de ces polluants dans les Océans est bien connue depuis des années, il s’agissait alors de comprendre les sources et les mécanismes de leur dispersion. Provenant en grande majorité de la terre ferme, les particules de plastique peuvent persister plus de mille ans dans le milieu marin et avoir un impact sur toute la chaîne alimentaire. Elles sont directement issues de notre consommation quotidienne : fibres de vêtements synthétiques, emballages divers…

Sensibilisation

Trois ans après cette étude européenne, Tara s’attaque aujourd’hui à un territoire méconnu : le lit des fleuves africains. À défaut de se rendre jusqu’à Matadi et d’effectuer des prélèvement prévus autour de Boma, les scientifiques étudieront le panache des eaux du Congo dans l’Atlantique. Pour des raisons de sécurité, l’équipage évitera le delta du Niger, ne se rapprochant des côtes que pour remonter les fleuves Gambie et Sénégal.

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Le combat ne peut se gagner qu’à terre, ont coutume de dire ceux qui militent contre notre usage irraisonné des produits en plastique. D’où le travail de pédagogie, de partage des connaissances et de transfert de compétences mis en œuvre par la fondation Tara Océan dans les différents pays visités. Lors de chaque escale – Cape Town, Walvis Bay, Pointe-Noire, Banjul, Dakar – la goélette accueille à bord de nouveaux chercheurs africains, qui peuvent partager leurs connaissances et bénéficier de celles de scientifiques plus aguerris aux protocoles utilisés.

Les escales sont aussi l’occasion pour l’équipage dans son ensemble de rencontrer la communauté scientifique locale, des groupes d’élèves, des décideurs, avec pour objectif de les sensibiliser à la cause des océans. Sur le pont, les enfants enthousiastes de Walvis Bay, Luanda ou Pointe-Noire écoutent avec attention les explications des marins et des scientifiques. Reste à savoir quels décideurs ils deviendront.

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