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Militantisme en ligne : Comment les cyberactivistes surfent sur la culture web et la viralité

logo de 20 Minutes 20 Minutes il y a 6 jours Hakima Bounemoura

« 20 Minutes » consacre une série aux différentes formes de militantisme en ligne

Les communautés en ligne ont développé de nouveaux procédés pour amplifier leurs actions, et peser davantage dans la mobilisation. © INA Photo Agency Les communautés en ligne ont développé de nouveaux procédés pour amplifier leurs actions, et peser davantage dans la mobilisation. CYBER ACTIFS (1/4) - « 20 Minutes » consacre une série aux différentes formes de militantisme en ligne

L’action militante a changé de modèle. Autrefois purement physique, elle se développe désormais davantage en ligne. Depuis quelques années, la Toile a en effet fait émerger de nouvelles formes de militantisme et d’engagement. Et la période de confinement, mise en place pour lutter contre la propagation du coronavirus au printemps, a accéléré ce processus. « L’activisme en ligne n’est pas nouveau, mais le phénomène s’est amplifié ces dernières années et a pris des formes davantage liées à la culture Web », constate Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’université Paris-Diderot, spécialiste des cultures numériques.

Les communautés en ligne, dont certaines se comptent en millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, ont développé de nouveaux outils qui jouent sur la viralité pour amplifier leurs actions. Des d’utilisateurs de TikTok l’ont montré en juin dernier à l’occasion d' un meeting de Donald Trump à Tulsa. Des adolescents fans de K-pop ont affirmé avoir saboté la réunion publique en réservant des milliers de places du Bok Center pour détourner en ligne le système d’inscription. « En jouant sur des procédés qu’ils maîtrisent parfaitement, des milliers d’internautes se sont coordonnés pour induire en erreur l’équipe de campagne du président américain. C’était un coup de force assez spectaculaire », reconnaît Tristan Mendès-France.

« Noyer un service sous le flux d’information »

Les opérations coordonnées de ce genre se sont multipliées au cours des derniers mois. Fin mai, alors que le gouvernement américain tentait d’interdire les manifestations après le décès de George Floyd, mort asphyxié lors de son interpellation par des policiers, la police de Dallas a mis en ligne une application qui invitait les utilisateurs à envoyer des vidéos d’actes illégaux. « Mais au lieu de signalements, l’application, baptisée iWatch Dallas, a été inondée de clips de K-pop envoyés par des fans sensibles à la cause antiraciste », explique Tristan Mendès-France. Les internautes ont aussi donné à l’application la note la plus basse sur l’App Store d’Apple et Google Play. « Une manière de la rendre plus difficile à trouver pour les utilisateurs, voire de provoquer son retrait », ajoute le spécialiste des cultures numériques.

Ce procédé utilisé par les internautes, qui consiste à envoyer des données « erronées » à un système que l’on souhaite neutraliser, n’est pourtant pas nouveau. « Ces opérations, qui mobilisent des milliers d’internautes qui attaquent de façon coordonnée une personne ou une institution, rappellent les "raids" partis de 4chan, un forum américain d’extrême droite, mais aussi les actions des Anonymous », note Tristan Mendès-France. Ce qui est nouveau, c’est que cette pratique, qui a déjà démontré son succès à plusieurs reprises dans le passé, s’est aujourd’hui « généralisée ».

« Détourner des hashtags » en jouant sur les algorithmes

Les militants fans de K-pop – toujours eux –, qui se comptent par millions sur les réseaux sociaux, ont développé d’autres procédés pour amplifier leurs actions. Très présents sur Twitter, ils ont entrepris en mai dernier de noyer les messages d’utilisateurs opposés aux manifestations antiracistes en détournant les hashtags utilisés par ces derniers. « Ils se sont attaqués à des hashtags de suprémacistes blancs comme #WhiteLivesMatter, et à d’autres mots-clés poussés par l’extrême droite américaine, comme #ExposeAntifa. Avec à chaque fois la même méthode : noyer l’efficacité de ces hashtags en les renvoyant vers des séquences extraites de vidéo de K-pop », détaille Tristan Mendès-France.

Ils ont ainsi joué sur l’algorithme de recommandation de Twitter pour rendre impossible – ou du moins compliquer au maximum – la recherche de contenus racistes. Début octobre, la communauté LGBT a également détourné le hashtag #ProudBoys («garçons fiers »), qui désigne un groupe nationaliste d’extrême droite américain, en postant des photos de couples gays et des images pro-LGBT pour, là encore, détourner le message originel. « Tromper les algorithmes, que ce soit sur Twitter, Facebook ou Discord, n’est aujourd’hui pas une science très complexe, explique Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences po Paris, spécialiste des médias sociaux. Les militants s’en servent pour faire monter des hashtags ou pour mettre en avant une cause. C’est un outil de base dans l’activisme en ligne, qui lorsqu’il est utilisé à grande échelle, permet de donner une illusion de masse, de foule. C’est ce qu’on appelle l’astroturfing. »

Le mème, « outil par excellence du militantisme contemporain »

Mais le dispositif le plus populaire pour mobiliser les internautes, ou diffuser un message au plus grand nombre, reste le mème, à savoir un élément repris et décliné en masse sur Internet. « L’activisme en ligne, ça passe aujourd’hui par l’utilisation des mèmes, un peu bêtes, un peu légers, mais qui font passer des messages très sérieux », explique la militante féministe Anna Toumazoff, créatrice du compte @memespourcoolkidsfeministes, suivi par près de 100.000 abonnés. « C’est un véritable outil qui permet d’acquérir rapidement une viralité assez exceptionnelle. On peut les taguer, les partager et les mettre en story. Même s’ils font parfois rire, au final, ils donnent souvent lieu à un vrai débat dans les commentaires. C’est une manière à part entière de mobiliser les gens, de les sensibiliser à un sujet. Ça fait aujourd’hui partie intégrante de l’attirail du militant en ligne », ajoute l’activiste féministe.

« Les mèmes provoquent des réactions émotionnelles qui sont toujours très fortes. Ils jouent sur l’humour, sur le fait d’être touché émotionnellement, ou bien sur le scandale et l’indignation, pointe l’anthropologue Nicolas Nova, co-auteur du livre La culture Internet des mèmes (éditions des Presses polytechniques et universitaires romandes). On ne fait pas que répéter ou copier bêtement un message, on le transforme, on le personnalise, et c’est de cette manière qu’on crée de nouveaux mèmes qui touchent encore plus de monde. Les messages sont simplifiés, adaptés à chaque sous-culture, et répétés à l’infini, ce qui fait qu’ils deviennent des leviers redoutables quand il s’agit de faire passer une idée. »

L’application TikTok apparaît aujourd’hui comme la plateforme privilégiée pour diffuser des mèmes. « Lorsque les internautes se sont mobilisés pour saboter le meeting de Trump, ils se sont filmés de face avec le même fond, et la même gestuelle. Il s’agit, en soi, d’un mème », rappelle Tristan Mendès-France, qui cite également la campagne lancée l’an dernier par des internautes de la communauté ouïghoure qui ont publié sur TikTok des vidéos dans lesquelles ils se mettaient en scène avec des photos de leurs proches disparus. « Jouer de la viralité d’un dispositif populaire est une nouvelle forme de militantisme en soi. Et c’est une composante majeure de l’activisme d’aujourd’hui ».

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