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Pendant le confinement, la nature reprend ses droits en Méditerranée

logo de Le Point Le Point 20/11/2020 Par Constance Assor
© Fournis par Le Point

La biodiversité ne se serait jamais aussi bien portée que depuis qu'on ne la dérange plus. Pour le vérifier, Laurent Ballesta et Andromède Océanologie, avec le soutien de Blancpain, ont mené durant le printemps et l'été derniers une mission scientifique portant sur la surveillance de la biodiversité marine du littoral méditerranéen à la suite de l'arrêt des activités humaines. Tout au long du mois, Le Point diffusera en exclusivité les images de cette étude. Entretien.

Le Point : La biodiversité ne se serait jamais aussi bien portée que depuis qu'on ne la dérange plus. Après deux mois d'expéditions au large des côtes françaises de la Méditerranée, qu'en est-il réellement ?

Laurent Ballesta : Tout est dans le « réellement » ! Intuitivement, beaucoup d'entre nous ont eu l'impression d'un regain de biodiversité en Méditerranée, un retour de certains animaux près des côtes. Le dérangement passe pour un problème mineur, il ne figure qu'au 3e rang des atteintes à l'environnement, après la surexploitation des ressources et la pollution des milieux. Or, le dérangement n'est pas sans effet, mais il reste le plus difficile à mesurer.

Au printemps 2020, nos intuitions se sont changées en convictions en interrogeant les pêcheurs professionnels de la pêche côtière (hors chalutier). Plusieurs ont porté à notre connaissance des prises surprenantes et exceptionnelles. À Carnon-Plage, un mois après le début du confinement, des prises records de daurades royales ont été signalées, à la fois en quantité (des centaines d'individus par filet), mais aussi en taille (des individus atteignant jusqu'à 5 kilos, un poids moyen de 3 kilos, alors que, généralement, c'est 500 grammes et moins). À La Ciotat, près de Marseille, la capture de 13 petits marlins de Méditerranée par un seul pêcheur pendant le seul mois d'avril, alors que, généralement, c'est une seule capture dans l'année. Ces poissons ne sont pas apparus soudainement, ils étaient forcément ailleurs et se sont rapprochés des zones pêchées, preuve indirecte que quelque chose les en empêchait. Idem en Corse, où des pêcheurs ont fait des prises d'araignées de mer bien au-dessus des moyennes des années passées. Voilà ce que sont « réellement » les premiers résultats, des résultats de pêche, ceux-là mêmes qui nous ont motivés à tenter de mesurer plus en détail l'effet de l'arrêt des activités humaines, à savoir l'arrêt du trafic maritime, de la pêche de loisir, de la chasse sous-marine, de la plongée récréative et de la plaisance en général. Seule une partie de la pêche artisanale professionnelle a continué.

Dire que l'homme est pire qu'un loup pour l'animal et son environnement n'est, hélas, plus un scoop. Quelle est donc l'ambition de cette mission ?

Dire que la présence de l'homme perturbe est une chose, mesurer le dérangement en est une autre. Cette période d'arrêt était propice à ce genre d'étude, d'autant que nous possédions un certain recul sur la Méditerranée française. Avec Andromède Océanologie, cela fait 14 ans que nous menons un travail de surveillance des écosystèmes marins, en partenariat avec l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse.

Vous plongez depuis plus de 25 ans, qu'est-ce qui, concrètement, a changé en Méditerranée ?

L'eau s'est réchauffée. C'est incontestable. Cela a commencé dès la fin du XIXe, au début de l'ère préindustrielle, et le phénomène s'est accéléré. Grâce aux mesures plus précises dont nous disposons depuis les années 1980, on estime qu'il y a 0,4° d'élévation tous les 10 ans. La mer est donc 1,5° au-dessus des moyennes du début du XXe. Et ce n'est que le début, car il s'agit d'une courbe exponentielle.

La distribution des espèces change : des poissons abondants au sud de la Méditerranée apparaissent plus au nord. Il existe de nombreux exemples. La girelle paon ne se trouvait, il y a 30 ans, qu'au sud de Valence en Espagne et au sud de la Corse. Aujourd'hui, on en trouve jusqu'à Marseille. Idem pour le barracuda de Méditerranée ou brochet de mer qui n'apparaissait à Port-Cros qu'à la fin de l'été, dans les eaux les plus chaudes de l'année. Aujourd'hui, ils sont des milliers toute l'année. On pourrait se réjouir de cela, mais d'autres arrivants sont plus inquiétants. Toujours liés au réchauffement, les poissons-lapins venus de la mer Rouge via le canal de Suez ont, petit à petit, colonisé la Méditerranée. Or, ce poisson strictement herbivore pourrait devenir une grave menace pour les herbiers de posidonie ? écosystèmes clés du littoral (nurserie irremplaçable de la plupart des espèces de poissons, rôle anti-érosion des plages littorales, puits de carbone, etc.) ? déjà malmenés par les aménagements littoraux et l'ancrage des bateaux.

Au réchauffement de l'eau il faut ajouter des rejets urbains toujours plus importants. Même si les stations d'épuration sont de plus en plus efficaces, les quantités sont plus grandes et les pollutions brutes ne diminuent pas. Enfin, le trafic maritime, qui s'intensifie de 4 % chaque année, est également problématique, notamment pour les baleines. Les navires vont devoir apprendre à détecter la présence de ces géants discrets. Les scientifiques et les ingénieurs ont un grand rôle à jouer sur ces enjeux-là.

La dégradation est-elle irréversible ?

Cette période de ralentissement a montré des effets positifs. De même, les aires marines protégées montrent que le retour du vivant est toujours possible. Donc, oui, la dégradation est réversible, il y a des preuves sur des espaces, hélas, trop réduits et des périodes trop courtes. La question n'est donc pas de savoir si c'est irréversible, mais si nous ferons ce qu'il faut pour réduire et arrêter la dégradation à grande échelle.

Comment concilier l'activité humaine hautement stratégique des zones côtières et le respect de la biodiversité ?

Cela dépasse mes compétences, mais je crois qu'il faut instaurer des règles. C'est triste de devoir faire cela dans un espace de liberté comme la mer, mais nous sommes trop d'usagers désormais. À défaut de pouvoir réduire les populations humaines sur les côtes, il faut plus d'investissements dans les assainissements de nos eaux usées, plus de quotas et de contrôle sur la pêche de loisir et la chasse sous-marine, réduire la vitesse des navires près des côtes, agrandir le nombre et la taille des aires marines protégées. Certains savants pensent que, si nous protégions 20 % du littoral, cela suffirait, par effet de débordement, à réensemencer les 80 % restants et exploitables. Or, aujourd'hui, nous sommes seulement à 1 % environ de zones strictement protégées.

Plus généralement, il faut davantage réguler les activités de loisirs. Oui, aux activités contemplatives qui, généralement, poussent au respect, non aux activités de divertissement qui font de la nature un terrain de sport, un circuit de vitesse, un lieu pour faire la fête. En Suisse, les lacs sont interdits aux jet-skis, par exemple, trop bruyants pour la faune dulcicole. Est-ce que les riverains du Léman ou du lac de Neuchâtel en sont moins heureux pour autant ? Je ne crois pas?

Quel geste simple chacun peut-il mettre en pratique ?

Le moins de gestes possible en réalité, mais le plus de regards possible. Admirer, contempler sont des actions qui n'usent pas l'être ou le lieu concerné. Dans le rapport à la nature, avoir un comportement de contemplateur, pas de consommateur. Au-delà de ça, dans les gestes du quotidien, je ne vais rien dire de nouveau : attention à nos modes de consommation, attention aux déchets de plastique, la meilleure façon pour qu'ils n'arrivent pas à la mer, c'est de moins en produire, donc, d'en utiliser le moins possible. Garder à l'esprit que l'invisible est le plus nuisible. La bouteille en plastique abîme moins le fonctionnement de l'écosystème que le paysage qu'elle tache par sa présence. Par contre, les résidus des textiles synthétiques, invisibles, sont un véritable fléau. À chaque lavage, des fragments partent à la mer. Des fragments qu'aucune méthode ne permet de retirer du milieu marin et qui s'insinuent très tôt dans les chaînes alimentaires et engendrent leur effondrement. Il est important de comprendre que la collecte des déchets ne change rien dans ces domaines-là et que les projets « miracle » visant à construire de superbes navires qui vont nettoyer la mer sont des impostures. La seule vraie solution est de réduire la production de ces matières.

Les richesses de la faune et de la flore marine des côtes françaises de la Méditerranée sont-elles sous-estimées ?

C'est le paradoxe de la biodiversité marine. Le biologiste qui s'y intéresse va sans cesse du constat tragique de sa dégradation à l'émerveillement de ses manifestations. Elle s'érode ou se dévoile, selon qu'on expertise ou qu'on explore. Oui, elle est sous-estimée, peut-être parce que, à force de dire qu'elle va mal, on croit qu'elle est morte. Ce n'est pas le cas. Il existe une double conséquence de nos négligences : la lente agonie de la nature et l'oubli de ses merveilles. Il ne faut pas oublier que, si la Méditerranée est une des mers les plus impactées par les activités humaines, où les concentrations en microplastique ont des records mondiaux, elle est aussi une sorte de petit océan unique en son genre, avec des fosses abyssales exceptionnelles, avec une faune et une flore endémiques de 20 %, alors que sa surface ne représente que 1 % de l'océan mondial.

Un site ou une espèce vous ont-ils particulièrement marqué ?

Je pense davantage au comportement d'une espèce. Cela faisait des années que j'espérais revoir ce phénomène. Les picarels forment une espèce très commune, mais capable de comportements extraordinaires au moment de la reproduction. Ils fabriquent des nids de sable sur le fond de 50 centimètres de diamètre, collés les uns aux autres, à perte de vue. Imaginez la surface d'une balle de golf géante. Des milliers d'alvéoles, jusqu'au-delà de votre champ de visibilité, et, au centre de chacune, un picarel en tenue pailletée de bleu électrique monte la garde juste au-dessus d'une zone où il a patiemment agglutiné des milliers d'?ufs avec des grains de sable et des débris de coquillages. Je n'ai vu cela qu'à deux reprises au cours des vingt dernières années.

Avez-vous fait des découvertes ?

Oui, peut-être une nouvelle espèce de nudibranches, autrement dit une limace de mer. Contrairement à leurs homologues terrestres, les limaces de mer sont des êtres d'un grand raffinement, d'une grande diversité, avec une multitude de formes et de couleurs. Certains plongeurs leur vouent une totale passion et ne plongent que pour elles. J'ai trouvé une espèce que je ne connaissais pas, par 85 mètres de fond au large du cap Corse. Je ne suis pas spécialiste, mais, pour l'instant, je n'ai pas réussi à l'identifier. En tout cas, c'est probablement la première photographie de cette espèce.

Peu de temps après le confinement, j'ai aussi eu l'information d'un collègue corse, Jean-Jacques Riutort, m'indiquant la présence d'une espèce que je cherche en vain dans la baie des Anges, entre Antibes et Nice, depuis 15 ans, où elle était pourtant abondante avant-guerre. C'est le requin-ange de mer (c'est lui qui a donné son nom à la célèbre baie, et non l'inverse). Il n'a fallu que deux plongées pour le trouver au sud de Bastia et le photographier pour la première fois. Il semble que les eaux de la plaine orientale de la Corse soient leur dernier refuge en Méditerranée. Une région très calme en termes d'activités nautiques, de trafic maritime et d'aménagements côtiers.

Vous abordez la question des nouvelles technologies notamment à travers l'usage de l'ADN environnemental et de la bioacoustique. Comment vont-elles améliorer vos plongées à vocation scientifique ?

L'inconvénient de ces nouvelles méthodes, c'est que nous avons peu de passif, donc moins de matière pour comparer. Mais, si nous les avons tout de suite adoptées, c'est parce qu'elles présentent aussi un intérêt fort, celui d'agrandir le champ de nos observations, d'obtenir des données invisibles à nos yeux de plongeurs. Avec l'ADN environnemental, nous pouvons détecter les traces des espèces qui ont échappé à nos regards, des espèces qui étaient là juste avant notre passage. Cela permet de faire des inventaires d'espèces plus conséquents que ceux des observations directes. De la même manière, la bioacoustique permet une sorte de vision sonore des choses. Si la lumière a du mal à traverser l'élément liquide, le son, au contraire, s'y propage parfaitement, presque trop pour nos oreilles de mammifères terrestres. Il faut des micros, des réseaux de microphones, très perfectionnés, afin de tout enregistrer, et surtout de distinguer les diverses sources sonores au sein du brouhaha sous-marin.

Le but, à long terme, sera de pouvoir plonger un micro au fond de la mer, sur un site particulier, même dans l'eau la plus trouble qui soit, sans aucune visibilité pour un plongeur, et de pouvoir décrire la nature du site (prairie, fond de sable, fond de roche, récif corallien) par sa simple signature sonore. Dans un second temps, cela permettra aussi de diagnostiquer l'état de stress d'un écosystème par l'émission de sons de détresse, ou l'absence de sons quand les plus sensibles ont fui ou se sont tus. Pour l'instant, le but est d'acquérir un maximum d'enregistrements sonores, de tous les sites possibles, afin de créer une banque sonore permettant des comparaisons futures.

Blancpain, Laurent Ballesta © DR © Fournis par Le Point Blancpain, Laurent Ballesta © DR Montre de plongée Blancpain Fitfty Fathoms X Fathoms © DR
© Fournis par Le Point © Fournis par Le Point Montre de plongée Blancpain Fitfty Fathoms © DR

Blancpain, réputée pour ses montres de plongée professionnelles, vous accompagne depuis longtemps dans vos missions. Quelle montre portez-vous ? Quel usage en faites-vous ?

Selon les plongées, je porte la X-Fathoms, seule montre mécanique qui intègre un profondimètre, ou bien une Fifty Fathoms très particulière que nous avons développée ensemble et qui permet de mesurer les temps longs. La lunette unidirectionnelle d'une montre de plongée classique permet de mesurer le temps d'immersion en minutes. Or, nos plongées se comptent en heures désormais? C'est un superbe prototype, symbole à mes yeux d'une montre classique faite pour la plongée moderne. D'une manière générale, ma montre de plongée me sert de secours, au cas où l'électronique viendrait à défaillir. Avec la simple information du temps et de la profondeur, un plongeur peut se sortir de presque toutes les situations en cas de danger.

Lors de votre précédente expédition visant à explorer les fonds entre 60 et 140 mètres, vous vous êtes libéré de la contrainte que représente la remontée par paliers ? qui ajoute cinq heures de décompression aux dix minutes de plongée effective ? en vous « confinant » vingt-huit jours dans un caisson pressurisé de 5 mètres carrés avec trois autres plongeurs. Quel enseignement avez-vous tiré de ce confinement ? Avez-vous réussi à réinventer votre rapport au temps ?

On sous-estime toujours nos capacités d'adaptation. Comme disait Jean-Louis Étienne, on ne repousse pas ses limites, on les découvre. Ce confinement extrême était pour moi facilement supportable, tout simplement parce que je savais pourquoi je le faisais, et ce qu'il me permettait d'accomplir. C'était une prison, certes, mais elle nous offrait tous les jours une liberté d'un genre nouveau, celui des grandes profondeurs sans limite de temps. Peut-être qu'à force d'être toujours pressé par le chronomètre dans l'exercice de ma passion, j'ai développé une sorte de vénération pour le temps qui passe. J'essaie de cultiver, autant que possible, les temps d'arrêt, les temps de veille, les temps d'incubation, ces périodes où il faut accepter une certaine forme d'ennui pour qu'émergent de nouvelles idées, de nouvelles sensations. J'ai appris à me méfier du divertissement, ennemi du temps qui passe. Ne jamais oublier que, dans « divertissement », il y a « diversion ». Tous ces artifices, ces stratégies de marchands en tout genre, vendeurs de réalité virtuelle, de plaisir artificiel, de besoins qui n'en sont pas, tout ce qui pousse à oublier l'essentiel : le peu de temps que nous offre la vie pour découvrir le monde.

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