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Le Burundi, pays « émergent » en 2040 ?

logo de Iwacu Iwacu 29/11/2021 Iwacu

Forum national sur le développement du Burundi : que d’espoirs suscités Les recommandations formulées au Forum national sur le développement du Burundi organisé les 18 et 19 novembre à Bujumbura visent à intégrer le Burundi au sein du club restreint des pays émergents en moins de deux décennies. Si l’initiative est à saluer, est-elle réalisable dans un contexte d’instabilité politique ? Analyse. *Par Egide NikizaL’onde de choc de la crise politique de 2015 a précipité

Forum national sur le développement du Burundi : que d’espoirs suscités

Les recommandations formulées au Forum national sur le développement du Burundi organisé les 18 et 19 novembre à Bujumbura visent à intégrer le Burundi au sein du club restreint des pays émergents en moins de deux décennies. Si l’initiative est à saluer, est-elle réalisable dans un contexte d’instabilité politique ? Analyse.

*Par Egide Nikiza

L’onde de choc de la crise politique de 2015 a précipité l’économie burundaise au bord du gouffre. Selon le FMI, le Burundi arrive en tête de classement des pays les plus pauvres du monde, avec un PIB par habitant de 267 USD en 2020, derrière le Soudan du Sud.

Par ailleurs, le Burundi est le seul pays au monde dont le PIB est depuis 2017 inférieur au seuil de 300 dollars américains par habitant.

Le Burundi trône parmi les champions planétaires des États corrompus. Classé 165ème sur 180 pays étudiés par l’ONG Transparency International (2020), il figure par conséquent dans la catégorie des Etats « fortement corrompus » avec notamment l’Afghanistan, le Soudan du Sud, la Libye, la Syrie, la Somalie et la République Démocratique du Congo.

Par rapport aux autres Etats membres de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), le Burundi fait seulement mieux que le Soudan du Sud, classé 179ème par Transparency International. C’est le voisin du Nord qui fait sensation (49ème), devant la Tanzanie (79ème), le Kenya (129ème) et l’Uganda (142ème).

Dans la même veine, malgré une dette extérieure relativement modérée (1000 milliards BIF), le Rapport de la Banque centrale (BRB) sur le 3ème trimestre de 2020 fait état d’une dette publique intérieure qui est passée de 656.132,2 millions BIF en 2014 à 3.790 milliards BIF. La balance commerciale est dangereusement déficitaire selon les statistiques officielles (ISTEBU) comme le montre le tableau ci-dessous.

La crise des devises étrangle l’économie

Cette situation s’explique notamment par le manque des devises étranglant les importateurs, et au travers de ceux-ci, l’économie burundaise, depuis l’éclatement de la crise de 2015.

C’est ainsi que les réserves officielles brutes relativement suffisantes jusqu’en 2011, à au moins 6 mois d’importations, ont constamment diminué et seraient depuis 2017 à moins de deux mois d’importations.

La Banque centrale a ainsi du mal à s’acquitter de son objectif d’assurer la stabilité des prix avec un taux d’inflation inférieur à 10% et de ses engagements envers l’EAC en matière de politique monétaire.

Pour rappel, dans la perspective d’une Union monétaire, les ministres des Finances des Etats membres de l’EAC ont souscrit en septembre 2013 à l’obligation de conserver des réserves équivalentes à quatre mois et demi d’importations et de tenir l’inflation sous la barre des 8 %.

Favoritisme dans l’administration

Au-delà du manque de devises, l’instabilité de la monnaie locale s’explique aussi par la gestion irresponsable de l’administration publique. En effet, ces dernières années, pour ne pas dire depuis toujours, les recrutements, les nominations, les promotions, et les mises au placard ont suivi assez méthodiquement des logiques de réseaux, de protection individualisée, de préférence partisane, aux dépens de critères professionnels et rationnels.

Dans les entreprises, l’administration a fermé les yeux – voire pleinement accepté – sur le phénomène de « clientélisme électoral » qui a conduit à des effectifs pléthoriques des personnels inutiles.

Ainsi, concernant les salaires dépendant normalement de la productivité, il est à noter que des charges salariales engagées sans la création de richesses tendent à nuire au principe du taux de chômage stabilisant l’inflation.

Agriculture scientifique, un impératif

Malgré ce tableau sombre de l’économie, le redressement voire le décollage du Burundi est possible, partant du fait que tous les pays aujourd’hui industrialisés ont été pauvres un jour.

Mais en plus d’une volonté et d’un engagement des autorités – supposons que ce soit le cas au Burundi – un meilleur ciblage des secteurs dans lesquels il faut injecter des investissements doit être promu, avec des études prospectives à l’appui.

Le Burundi n’aura qu’un choix s’il veut intégrer le cercle des pays émergents. Seul le secteur agricole, à condition qu’il bénéficie d’investissements colossaux orientés dans la mécanisation et la recherche, est susceptible de tirer l’économie d’un pays très rapidement vers l’industrialisation.

En effet, l’efficacité d’investissements dans la révolution agricole réside dans l’imbrication du secteur primaire avec d’autres secteurs, et crée par conséquent beaucoup d’emplois et augmente la productivité du travail.

Par exemple, le décollage économique de l’Angleterre, champion de l’industrialisation au 18ème siècle, et du Japon, premier pays qui ne soit pas de culture occidentale à réussir son industrialisation accélérée dès la fin du 19ème siècle, servent de modèles universels dans l’étude de la possibilité du développement rapide des pays économiquement arriérés.

Des investissements intensifs, le passage d’une agriculture traditionnelle à une agriculture scientifique (la technologie) dans laquelle les agriculteurs cessent de subir les caprices de la nature et produisent pour le marché interne et l’exportation, l’expansion accélérée du secteur non agricole (le travail) rendue possible par des retombées de l’agriculture mécanisée et la stabilité institutionnelle sont les piliers du décollage en Angleterre et au Japon.

Les réformes institutionnelles (la démocratisation et la reconnaissance des droits aux femmes notamment) entreprises par les autorités nippones, sous la contrainte des alliés vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, pour réussir le relèvement de l’économie de leur pays, ont apporté une nouvelle dynamique nationale.

Elle conduira à un rétablissement et un relèvement économiques remarquables et par conséquent, l’industrie japonaise dominée dès les années 1930 par le textile se transformera en moins de deux décennies en une industrie mécanique.

Quid du financement des investissements ?

Tout laisse à penser que Gitega mise sur les financements extérieurs pour mettre en œuvre les recommandations formulées au Forum national du développement.

Les investissements internes sont impossibles : la balance commerciale est d’une part très déficitaire et les capacités de la dette publique interne ne pourront pas aller au-delà du financement des affaires courantes de l’Etat.

Une « mini-table ronde » avec les bailleurs autour de la bonne gestion de l’aide publique au développement est pour autant annoncée courant décembre. Cependant, l’environnement international n’y est pas du tout favorable.

Le monde entier est confronté depuis deux ans à une crise sanitaire sans précédent, ayant mis sous pression tous les pays, les contributeurs à l’aide publique au développement en tête.

La pandémie, un obstacle

Selon les Nations Unies, la crise de la Covid-19 est « le plus grand défi auquel nous ayons été confrontés depuis la Seconde Guerre mondiale ». Au moins 5 millions de personnes dans le monde selon l’OMS sont mortes jusqu’au début de novembre. Des millions d’emplois ont été perdus à travers le monde. L’Organisation internationale du Travail (OIT) estimait ce chiffre à plus de 190 millions.

La Banque mondiale, un autre partenaire clé du Burundi, en plus de l’UE et la Banque Africaine de développement (BAD), avait prévu une baisse de 110 milliards de dollars des envois de fonds cette année finissante, ce qui, selon les estimations, aurait touché 800 millions de personnes qui n’ont pas pu subvenir à leurs besoins essentiels.

L’Union européenne, premier grand contributeur de l’aide publique au développement devant les Etats-Unis et un des trois importants partenaires du Burundi, envisage de reconsidérer les accords de partenariat entre les pays africains et l’Union européenne, à l’occasion du Sommet UA-UE de février prochain à Bruxelles.

Allusion faite ici au fameux « Nouveau deal » annoncé en novembre par Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères au sujet duquel plus de précisions n’ont pas été exprimées.

Dans le même esprit, il n’empêche que l’Union européenne, sous l’impulsion de sa présidence française dès janvier 2022, s’approprie la nouvelle conception d’une « solidarité internationale » basée essentiellement sur » l’investissement solidaire » en vogue au sein de l’Agence française de développement (AFD). Il convient de souligner que cette nouvelle donne implique nécessairement un retour sur investissement des pays contributeurs.

Indice de démocratie, un facteur non négligeable

De plus, les possibilités d’endettement sont minimes pour le Burundi. Le Burundi est un pays dont la solvabilité est très limitée. Il ne produit pas de richesses et de surcroît, l’idée qu’il inspirerait confiance à des créanciers potentiels est discutable.

La seule option dont disposent les autorités burundaises pour stimuler le décollage économique nécessiterait au préalable d’assainir le climat des affaires pour assurer et attirer les investissements étrangers dans des secteurs soigneusement ciblés.

Mais avec un indice de démocratie qui, selon The Economist Intelligence Unit, est passé en 2012 du régime hybride à l’autoritarisme, avec une note descendante d’année en année, il y a lieu de douter que l’engagement du Burundi soit vraiment à la hauteur de l’ambition du président de la République : Emergence du Burundi en moins de 20 ans !

Le nœud du problème de la paupérisation du Burundi est fondamentalement inhérent à la gestion politique du pays. L’instabilité politique à laquelle il est confronté depuis 30 ans affecte la croissance économique aussi bien directement qu’indirectement par le biais de son impact sur les investissements directs étrangers.

L’urgence semble donc être celle plutôt d’inviter tous les acteurs politiques, ceux de l’opposition y compris bien entendu, à penser sincèrement et profondément des mécanismes visant à doter le Burundi sur le long terme d’une stabilité politique. Sinon, chasser le naturel, il revient au galop !

*Les articles de la rubrique opinion n’engagent pas la rédaction

*Egide Nikiza, diplômé en sociologie à l’Université du Burundi et en science politique à Paris 1 Panthéon Sorbonne, suit actuellement les études de développement et humanitaires dans cette même université. Ancien journaliste à Iwacu, il est blogueur chez Yaga.
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