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« Les Angolais subissent encore les conséquences de la politique de Dos Santos »

logo de Le Point Le Point 15/09/2020 Propos recueillis par Marlène Panara
© Fournis par Le Point

Saviez-vous que l'Angola a connu la paix pour la première fois de son histoire le 22 février 2002 ? Que le pays, deuxième producteur de pétrole en Afrique, aurait perdu entre 600 milliards et un trillion de dollars entre 2002 et 2017 à cause de la corruption ? C'est ce que nous apprend Daniel Ribant dans son livre, L'Angola de A à Z, tout juste réédité. Traduit également en portugais, l'ouvrage propose, à travers 76 entrées thématiques, d'expliquer les multiples caractéristiques d'un territoire méconnu, souvent résumé à sa production pétrolière. Une plongée dans l'histoire, aujourd'hui indispensable, au regard des récents événements qui ont agité ce pays lusophone. Le dernier en date ? Le gel, par la justice suisse, de 900 millions de dollars de l'homme d'affaires ? proche de l'ancien président José Eduardo Dos Santos ? Carlos Manuel de Sao Vicente, soupçonné de blanchiment d'argent. À citer, aussi, la condamnation de José Filomeno dos Santos, fils de l'ancien président, à cinq ans de prison pour fraude et trafic d'influence dans le cadre de ses activités à la tête du Fonds souverain angolais entre 2013 et 2018. Ces affaires, inédites en Angola, illustrent bien le changement en cours. Mais le nouveau président Joao Lourenço, élu en 2017, pourra-t-il continuer dans cette voie alors que son pays est frappé de plein fouet par la crise économique ? Daniel Ribant, ancien conseiller en diplomatie économique auprès de l'ambassade de Belgique à Luanda, répond au Point Afrique.

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Le Point Afrique : Pourquoi avez-vous réédité votre livre ?

Daniel Ribant : Une réédition s'est imposée d'elle-même au vu de l'actualité foisonnante en Angola. Mon livre a été publié pour la première fois en octobre 2015. Depuis, le pays a connu une transition politique de taille avec l'arrivée au pouvoir de Joao Lourenço. Il y a cinq ans, l'Angola ne connaissait pas non plus la crise économique qu'il traverse aujourd'hui, les conséquences du choc pétrolier de 2014 ne l'avaient pas encore frappé. Et puis, ma situation professionnelle ? je suis aujourd'hui retraité ? me permet de m'exprimer un peu plus librement. Voilà pourquoi j'ai décidé d'enrichir mon ouvrage.

Vous y avez d'ailleurs ajouté une entrée « France ». Pourquoi ?

Certains sujets n'étaient, à l'époque, pas suffisamment « mûrs » pour être intégré à mon livre. C'est le cas de l'entrée « France » qui était, avant la réédition, seulement évoquée à travers l'Angolagate. Je me suis rendu compte ces dernières années que la France était présente en Angola, notamment via une communauté française très dynamique. Mais c'est surtout l'arrivée au pouvoir au même moment de deux nouveaux présidents ? Joao Lourenço et Emmanuel Macron ? qui a marqué un tournant dans les relations franco-angolaises. Leurs objectifs s'accordent plutôt bien : le chef d'État français souhaite s'ouvrir à l'Afrique anglophone et lusophone, et à nouer des relations en dehors du pré-carré français, quand le président angolais cherche de nouveaux partenaires susceptibles d'investir dans son pays. Les relations entre les deux États se sont donc naturellement renforcées.

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© Fournis par Le Point Daniel Ribant est spécialiste de l'Angola et l'auteur de « L?Angola de A à Z », paru chez L?Harmattan. © DR

Parmi les autres partenaires européens de Luanda, le Portugal, l'ancien pays colonisateur, a bonne place. Comment le pays a-t-il influencé l'histoire récente de l'Angola ?

Les premiers colons portugais ont en effet posé le pied sur le territoire angolais dès la fin du XVe siècle, lorsque le pays se composait encore de plusieurs royaumes, dont le plus important, le royaume Kongo. Les Portugais ont ensuite fondé Luanda, qui leur a servi de point d'attache pour le commerce des esclaves. Au cours des siècles, la population fut amputée de plus de trois millions d'habitants, dont la plupart ont été déportés au Brésil pour servir dans les exploitations de la canne à sucre. Au XIXe siècle, les Portugais étaient peu nombreux. Et leur expansion à l'intérieur du pays, exigée par la Conférence de Berlin en 1885, fut difficile à mettre en ?uvre face à la résistance des populations locales.

L'avènement d'Antonio Salazar au Portugal au début des années 1930 va changer beaucoup de choses. L'Angola devient une colonie de peuplement et la colonisation prend une autre tournure. Elle est beaucoup plus structurée, davantage marquée. Le statut de l'indigénat, instauré à cette époque, et qui opère une séparation entre colons et colonisés, en est l'exemple type. Le mécontentement des populations s'exprime alors de plus en plus au fur et à mesure des années. Dans les années 1950, en réponse, les premiers mouvements de libération sont créés. Il faudra attendre 1974 pour voir le pays accéder à l'indépendance. Les trois mouvements indépendantistes ? FNLA, MPLA et UNITA ? se retrouvent à la table des négociations.

Dans votre livre, vous écrivez que « tout était désormais en place, non pour une passation pacifique des pouvoirs, mais bien pour un des affrontements les plus féroces du continent africain ». Pourquoi ?

Ces trois groupes étaient déjà, à l'époque, dans une logique de guerre et d'affrontement. Entre la Révolution des ?illets, celle des capitaines et la décolonisation, il s'est passé très peu de temps. L'indépendance de l'Angola est un peu à l'image de celle du Congo : sans préparation, à la hâte, et sans agenda clair sur l'avenir du pays. Ce qui s'est passé ensuite était donc inéluctable, car les divergences entre les mouvements politiques étaient trop importantes. Ces groupes négociaient autant qu'ils s'armaient.

La guerre civile qui a suivi a réuni sur le sol angolais de nombreux protagonistes étrangers, à l'instar de l'Afrique du Sud, de l'ex- Zaïre (actuelle RDC), et des États-Unis. Que venaient-ils y chercher ?

Le conflit angolais est le dernier soubresaut de la guerre froide dans le monde. À travers ces puissances étrangères, c'est en fait l'affrontement Est-Ouest qui s'opérait. Le MPLA, qui comptait parmi ses alliés Cuba et l'URSS, a défendu dès sa création une idéologie marxiste. Les autres mouvements indépendantistes, eux, avaient des affinités avec l'Occident, tout comme le Zaïre de Mobutu et l'Afrique du Sud. La confrontation des deux blocs s'est donc produite par l'entremise de ces factions angolaises et de leurs alliés. Surtout que les États-Unis avaient une revanche à prendre, après la gifle du Vietnam. Je suis persuadé que l'Angola aurait pu, à l'indépendance, prendre un autre chemin. Mais le contexte historique d'alors a scellé son destin.

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© Fournis par Le Point © Fournis par Le Point Daniel Ribant, « L?Angola de A à Z », L?Harmattan.  © DR

Le conflit a duré jusqu'en 2002. Pourquoi a-t-il duré si longtemps ?

Il a été international jusqu'en 1992. Il s'est par la suite transformé en guerre locale où l'état de guerre était continu et les affrontements, réguliers. Cette deuxième phase a été beaucoup plus meurtrière. Personnellement, je considère que Jonas Savimbi (fondateur de l'Unita, NDLR), qui n'avait pas accepté les résultats des élections de 1992, y a une grande part de responsabilité.

Comment s'est construit ensuite le pouvoir de José Eduardo Dos Santos ?

Dos Santos n'a jamais vraiment eu de style, même si 1992 signe la fin du marxisme pur et dur. En 2002, l'Angola est enfin libéré de la guerre et devient alors un eldorado pour certains pays. Le président assoit son pouvoir en récompensant ceux qui avaient participé à l'effort de guerre. Il leur a donné des privilèges qui ne leur revenaient pas. En les traitant ainsi, il en fait des obligés. Certaines personnes ont donc profité de la guerre civile pour s'enrichir. Et en attendant, le pays n'a pas produit de richesses intérieures. Pour subvenir à ses besoins, l'Angola a dû importer massivement. Les Angolais subissent encore aujourd'hui les conséquences de cette politique.

De 2002 à 2014, c'est l'état de grâce pour l'Angola. Puis vous dites qu'après le choc pétrolier, « le temps de l'argent facile était révolu ». Qu'entendez-vous par là ?

La fin de la guerre et le début de l'exportation de matières premières a enrichi une certaine classe sociale qui est, très vite, devenue d'une arrogance extrême. Beaucoup ont racheté des sociétés en nombre et paradaient dans les rues de Lisbonne. Rien n'était trop beau pour l'élite angolaise. Mais en 2014, c'est le coup de massue. Elle doit se serrer la ceinture. Et elle se rend compte que l'économie angolaise, concentrée autour de l'exportation de pétrole, est à double tranchant. Trois ans plus tard, quand Joao Lourenço accède à la présidence, les caisses sont vides. L'Angola a perdu toutes ses réserves qui s'élevaient autrefois à 30 ou 40 milliards de dollars. Aujourd'hui, on les estime plutôt à dix ou vingt milliards.

Pensez-vous qu'il y a réellement eu un « Printemps de Luanda » avec l'arrivée au pouvoir de Joao Lourenço, issu du même parti que José Eduardo Dos Santos ?

Le nouveau président est effectivement un membre du MPLA, mais son arrivée au pouvoir a tout de même été marqué par le changement. Dès le départ, il s'est engagé dans un combat contre la corruption. C'est inédit en Angola. Joao Lourenço n'est pas le premier à en parler, mais il est le premier à l'avoir mis en ?uvre. Sa présidence est aussi plus « décontractée », notamment en ce qui concerne la liberté de la presse. Et puis, le nouveau chef d'État a entrepris de véritables campagnes marathon à l'étranger, pour montrer que l'Angola était en train de changer et qu'il avait besoin qu'on l'accompagne dans ce processus. José Eduardo Dos Santos, lui, se déplaçait très rarement.

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Cette politique a-t-elle porté ses fruits ?

Deux ans plus tard, le bilan est mitigé. Le combat contre la corruption est toujours d'actualité. Il y a par exemple une réelle volonté d'assainir le secteur bancaire. Certains disent que ce combat se résume à une cabale contre la famille de l'ancien président. Je ne suis pas d'accord avec ça. Car si Joao Lourenço ne s'y était pas attaquée, on aurait dit qu'il se trompait de cible. Le clan Dos Santos est l'épicentre de la corruption en Angola. C'est un processus qui prendra du temps. Il faudra une génération entière pour changer les mauvaises habitudes. Tout ça ne se fera pas en un jour. Je ne suis pas certain, d'autant plus, que les personnes au pouvoir actuellement soient toutes exemplaires.

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D'après vous, quelles sont désormais les priorités pour le gouvernement ?

Pour créer de l'emploi et freiner les importations dont dépend l'Angola, la priorité, c'est le développement de l'agriculture. L'importation baisse d'une année sur l'autre, mais malheureusement je ne suis pas sûr que cela soit remplacé par la production nationale. Le gouvernement doit aussi s'atteler à la gestion de la pandémie du Covid-19 et à ses conséquences politiques et économiques. Ceci dit, si la situation actuelle retarde l'arrivée de l'aide internationale, l'Angola ? qui doit cinq milliards de dollars à la Chine ? peut aussi profiter du moratoire sur la dette. Mais les deux prochaines années s'annoncent difficiles. L'Angola souffre d'une mauvaise image auprès des investisseurs étrangers. Les Luanda Leaks n'ont pas aidé ! Bien que le pays touche de l'argent, les Angolais n'en voient pas la couleur, car seule une infime part de ces sommes est réinvestie dans des projets de développement. Mais face aux critiques, Joao Lourenço pourra toujours accuser le coronavirus.

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